UN JOUR, UN PAYS
L'Autriche, ou la valse au bord du volcan

Vienne, en ce début de janvier 2026, offre au monde son visage habituel de carte postale hivernale : les bals de la Hofburg battent leur plein, le concert du Nouvel An a, comme à l’accoutumée, bercé des millions de téléspectateurs de ses valses de Strauss, et la Sacher Torte se déguste toujours avec la même onctuosité dans les cafés du premier arrondissement. Pourtant, derrière cette façade de velours rouge et de stucs dorés, la République alpine traverse l'une des crises existentielles les plus aiguës de son histoire récente. Le calme viennois est trompeur ; c’est celui qui précède les avalanches. Depuis près d'un an, le pays vit au rythme d'une expérimentation politique inédite et douloureuse, née des convulsions électorales de l'automne 2024 et du printemps 2025. Le gouvernement de Christian Stocker, cet attelage baroque unissant les conservateurs de l'ÖVP, les sociaux-démocrates du SPÖ et les libéraux de NEOS, tente de maintenir à flot le navire autrichien. Mais dans l'ombre, ou plutôt dans une lumière crue qu'il occupe avec gourmandise, Herbert Kickl et son parti de la Liberté (FPÖ) guettent le moindre faux pas, forts de leur statut de vainqueurs moraux des dernières urnes, écartés du pouvoir par ce qu'ils nomment une "coalition de perdants".
Pour saisir la gravité de l'instant, il faut comprendre que l'Autriche n'est pas une simple démocratie parlementaire parmi d'autres ; c'est une chambre d'écho des tourments européens. Ce qui se joue aujourd'hui sur les rives du Danube n'est pas une simple querelle de coalition, mais la fin d'un modèle. L'Autriche a longtemps été cette "île des bienheureux", selon la formule du pape Paul VI, un pays où le consensus était élevé au rang des beaux-arts, où le partenariat social amortissait les chocs du monde. Aujourd'hui, ce modèle est en miettes. La coalition "sucre" (du nom des couleurs des partis : noir, rouge et rose) dirigée par le Chancelier Stocker est une alliance de la peur, cimentée non par un projet commun, mais par la volonté d'ériger un cordon sanitaire autour de l'extrême droite. C'est une digue fragile, battue par les flots d'une colère populaire nourrie par l'inflation, la crise migratoire et une lassitude profonde envers les élites traditionnelles.
Cette situation de blocage, où le centre se recroqueville pour survivre, ne peut se comprendre sans un détour par la longue mémoire de ce pays singulier. L'Autriche est, selon le mot cruel de Georges Clemenceau, "ce qui reste". Ce qui reste de quoi ? D'un empire immense, multinational, qui a régné sur l'Europe centrale pendant des siècles. En 1918, lorsque l'Empire austro-hongrois s'effondre, la jeune République autrichienne naît orpheline. Elle est un État que personne ne voulait, pas même ses propres citoyens. "L'Autriche allemande est une partie de la République allemande", proclamait sa première constitution. Cette crise d'identité originelle est la clé de tout. Privée de son hinterland bohème, hongrois ou balkanique, la Vienne impériale s'est retrouvée une tête trop grosse pour un corps trop petit.
Durant l'entre-deux-guerres, cette "impossibilité d'être" a conduit à la guerre civile de 1934, opposant les socialistes de "Vienne la Rouge" aux conservateurs des campagnes, préfigurant l'Anschluss de 1938. L'accueil délirant réservé à Hitler sur la Heldenplatz n'était pas seulement l'adhésion au nazisme, c'était aussi, tragiquement, la résolution d'une névrose identitaire par la fusion dans un Grand Tout germanique. L'Autriche a alors cessé d'exister, rayée de la carte, pour devenir l'Ostmark.
C'est après 1945, et surtout après le Traité d'État de 1955 qui a mis fin à l'occupation alliée, que l'Autriche moderne s'est inventée. Et elle s'est inventée autour de deux piliers : la neutralité et la victimisation. La neutralité perpétuelle n'était pas un choix du cœur, mais le prix à payer pour le départ des Soviétiques. Pourtant, les Autrichiens en ont fait une quasi-religion, un élément constitutif de leur ADN politique. Cette neutralité a permis à Vienne de devenir une plaque tournante de l'espionnage international, un siège pour les organisations onusiennes, et surtout, de ne jamais avoir à choisir clairement son camp durant la Guerre froide, tout en profitant du commerce avec l'Est et de la protection implicite de l'Ouest. Quant à la "théorie de la première victime" du nazisme, commode mensonge d'État, elle a permis d'éluder pendant quarante ans le travail de mémoire sur la complicité autrichienne dans les crimes du IIIe Reich.
Ce confort moral et politique a été géré pendant des décennies par le système du "Proporz". Rouges (SPÖ) et Noirs (ÖVP) se partageaient tout : les ministères, les postes dans les entreprises publiques, les logements sociaux, jusqu'aux directeurs d'école. C'était la stabilité par le partage du gâteau. Mais ce système, en étouffant toute alternance réelle, a nourri en son sein son propre fossoyeur. C'est Jörg Haider, dans les années 90, qui a le premier capitalisé sur le dégoût de cette "partitocratie". En brisant les tabous sur le passé nazi et en désignant l'immigré comme le nouveau bouc émissaire, Haider a ouvert la boîte de Pandore. L'Autriche a été le laboratoire du populisme européen moderne. Ce que nous voyons aujourd'hui avec le RN en France, l'AfD en Allemagne ou le PVV aux Pays-Bas, l'Autriche l'a vécu il y a vingt-cinq ans lors de la première coalition bleu-noir en 2000, qui avait alors valu à Vienne des sanctions européennes symboliques.
Mais l'histoire ne se répète jamais à l'identique ; elle bégaie en s'aggravant. La situation actuelle diffère de l'ère Haider ou même de l'ère Kurz – ce jeune prodige conservateur qui avait cru pouvoir "domestiquer" l'extrême droite en l'imitant, avant de sombrer dans les affaires. Aujourd'hui, le FPÖ d'Herbert Kickl n'est plus un partenaire junior turbulent. C'est une machine de guerre idéologique, radicalisée, qui ne cache plus ses sympathies pro-russes ni son aversion pour le projet européen. Si la coalition actuelle tient, c'est uniquement parce que le président Van der Bellen, gardien du temple libéral et vert, a refusé de confier les clés de la chancellerie à un homme qui qualifie l'Union européenne de "monstre belliciste".
Le chancelier Christian Stocker dirige donc un gouvernement de missionnaires assiégés. Les défis sont colossaux. L'économie autrichienne, longtemps locomotive de la zone euro, toussote. Très dépendante de l'industrie automobile allemande – elle-même en crise structurelle – et des liens énergétiques avec la Russie, l'Autriche peine à réinventer son modèle. La question du gaz russe est emblématique de cette schizophrénie autrichienne. Pendant des décennies, l'OMV, le géant énergétique national, a signé des contrats de long terme avec Gazprom, assurant une énergie bon marché qui a dopé la compétitivité industrielle. La guerre en Ukraine a transformé cet atout en boulet toxique. Le découplage est lent, douloureux, et le FPÖ joue sur la peur des factures de chauffage pour réclamer la fin des sanctions contre Moscou, trouvant un écho certain dans une population qui, au fond, regrette le confort de l'équidistance.
Sur le plan sociétal, l'Autriche est traversée par une fracture tectonique. D'un côté, Vienne, métropole cosmopolite, verte et progressiste, régulièrement élue ville la plus agréable du monde. De l'autre, les vallées alpines et les campagnes de Basse-Autriche ou de Styrie, qui se sentent dépossédées de leur culture. La question migratoire reste le carburant inépuisable du vote protestataire. Malgré une politique déjà très restrictive – l'Autriche a initié des expulsions directes vers la Syrie dès l'été 2025, brisant un tabou européen –, le sentiment d'une perte de contrôle des frontières perdure. Le souvenir de la crise de 2015, où l'Autriche fut un corridor majeur pour les réfugiés, reste vif. Kickl promet une "Forteresse Autriche", un concept simple qui résonne puissamment dans un pays qui s'est toujours vécu comme un rempart de la chrétienté face à l'Orient, réactivant de vieux mythes historiques liés aux sièges ottomans.
L'Europe observe avec anxiété ce laboratoire viennois. L'alliance actuelle ÖVP-SPÖ-NEOS est-elle le prélude à une refondation du centre, ou l'ultime soubresaut d'un monde finissant ? Si ce gouvernement échoue, s'il se perd dans les querelles byzantines sur le budget ou la fiscalité, l'alternative est claire : une "orbanisation" de l'Autriche. Une victoire totale du FPÖ aux prochaines élections placerait Vienne dans l'axe illibéral de Budapest et Bratislava, créant un bloc compact au cœur de l'Europe centrale capable de paralyser les décisions de l'Union. L'Autriche deviendrait alors le cheval de Troie de l'influence russe au sein des institutions européennes, rôle qu'elle joue déjà en sourdine via ses vetos répétés sur l'élargissement de l'espace Schengen à la Roumanie et la Bulgarie.
Les perspectives sont donc sombres. Le pays est polarisé comme jamais. La violence verbale dans l'enceinte du Parlement a atteint des niveaux inquiétants. La confiance dans les institutions s'érode, minée par des années de scandales de corruption révélés par la fameuse "affaire d'Ibiza" et ses répliques sismiques. Le "système", ce fameux consensus à l'autrichienne, est perçu par beaucoup non plus comme une garantie de paix civile, mais comme un cartel d'intérêts.
Cependant, il ne faut jamais sous-estimer la résilience de la société civile autrichienne. Le pays dispose d'institutions judiciaires solides qui ont prouvé leur indépendance en n'hésitant pas à enquêter sur les plus hautes sphères du pouvoir. Il existe une presse vivace et critique. Et paradoxalement, la précarité de la coalition actuelle pourrait l'obliger à l'audace. Pour survivre, le gouvernement Stocker ne peut se contenter de gérer les affaires courantes ; il doit prouver que la démocratie libérale est encore capable de délivrer des résultats concrets, de protéger les plus vulnérables sans céder aux sirènes de la xénophobie.
L'Autriche est aujourd'hui un funambule sur un fil tendu entre son passé impérial fantasmé et son avenir européen incertain. Elle hésite entre le repli sur soi, tentation atavique d'un petit pays qui se sent menacé par le vaste monde, et l'ouverture, condition sine qua non de sa prospérité économique. Elle oscille entre sa loyauté envers Bruxelles et ses vieux tropismes vers l'Est. De l'issue de cette valse hésitante dépendra non seulement le sort de la République alpine, mais aussi, pour une part non négligeable, l'équilibre politique du continent. Car comme le disait l'écrivain autrichien Karl Kraus avec une ironie mordante : "En Autriche, le laboratoire de l'apocalypse mondiale est ouvert en permanence". Espérons que pour une fois, l'histoire lui donne tort et que Vienne sache inventer une nouvelle modernité politique plutôt que de ressasser ses vieux démons.