JORDANIE - NECROLOGIE

Ali Abu Al-Ragheb, l'ingénieur du trône et la transition autoritaire

Né le 16 décembre 1946 à Amman, Ali Abu Al-Ragheb a vu le jour au cœur d'une ville qui n'était alors qu'une modeste capitale, encore marquée par les soubresauts de la naissance du Royaume hachémite de Jordanie. Sa venue au monde coïncide avec l'indépendance formelle du pays, proclamée quelques mois plus tôt, inscrivant dès l'origine sa trajectoire personnelle dans celle, tumultueuse et fragile, de la construction étatique jordanienne. Il appartient à cette génération charnière, trop jeune pour avoir connu les luttes fondatrices du roi Abdallah Ier, mais idéalement placée pour servir de levier à la modernisation infrastructurelle voulue par le roi Hussein, puis à la transition libérale et sécuritaire orchestrée par le roi Abdallah II. L’analyse de son parcours ne saurait se réduire à la simple chronologie d’une carrière politique ; elle révèle, en filigrane, la mutation profonde des élites jordaniennes, passant progressivement des notables tribaux traditionnels à une classe de technocrates formés en Occident, mêlant habilement intérêts privés et service public.

L’enfance d’Ali Abu Al-Ragheb se déroule dans un Amman en pleine métamorphose, où les structures sociales traditionnelles commencent à se frotter à la modernité urbaine. Issu d’une famille aisée et influente, il bénéficie très tôt des privilèges d'une éducation tournée vers l'international, un marqueur distinctif des futures élites dirigeantes du Moyen-Orient. Contrairement aux figures politiques des générations précédentes, souvent formées dans les académies militaires britanniques ou les écoles de droit du Caire, c’est vers les États-Unis et les sciences appliquées qu’il se tourne. En 1967, alors que la région s’embrase dans la guerre des Six Jours, redéfinissant tragiquement les frontières et la démographie du royaume avec l'afflux de réfugiés palestiniens, le jeune Ali obtient son baccalauréat universitaire en génie civil à l’Université du Tennessee. Ce diplôme n'est pas anodin : il signale l'arrivée d'une légitimité nouvelle, celle de l'ingénieur, figure pragmatique par excellence, capable de construire des ponts au sens propre comme au figuré, et dont la rationalité technique est perçue comme un antidote aux passions idéologiques qui agitent le monde arabe.

De retour en Jordanie, sa carrière débute non pas dans les arcanes du palais, mais sur les chantiers. Il incarne alors l’archétype de l’entrepreneur dynamique, participant à l’édification physique du pays. En tant que directeur et associé de la National Engineering and Contracting Company durant deux décennies, de 1971 à 1991, il tisse un réseau dense au sein du monde des affaires. Cette période est cruciale pour comprendre sa future ascension politique : elle lui permet de consolider une fortune personnelle et de s'imposer comme un interlocuteur incontournable dans le secteur du BTP, secteur névralgique où se croisent les financements publics et les profits privés. Il n'est pas encore un homme d'État, mais il est déjà un homme de pouvoir, naviguant avec aisance entre les appels d'offres gouvernementaux et les réalités économiques du terrain. Son élection au conseil municipal d'Amman, puis à la présidence de l'Association des entrepreneurs jordaniens, marque son glissement progressif de la sphère technique vers la sphère publique. Il y apprend l'art du compromis, la gestion des clientèles et la mécanique administrative, préparant le terrain pour son entrée sur la scène nationale.

L’année 1991 marque le véritable basculement. Alors que la Jordanie sort affaiblie de la guerre du Golfe, Ali Abu Al-Ragheb est nommé ministre de l’Industrie et du Commerce, puis de l’Énergie et des Ressources minérales. Son profil de technocrate rassure les bailleurs de fonds internationaux et le Fonds Monétaire International, qui pressent le royaume d’engager des réformes structurelles. Il devient l’homme des dossiers complexes, gérant l’approvisionnement énergétique dans un contexte régional volatil et posant les jalons d’une libéralisation économique encore timide. Son élection au Parlement en 1993 confirme son ancrage politique : il n'est plus seulement un technocrate nommé, mais un élu disposant d'une base, bien que sa légitimité provienne davantage de sa proximité avec le Palais que d'une ferveur populaire. Durant les années 1990, il affûte son profil de « réformateur conservateur », favorable à l'ouverture des marchés mais intransigeant sur la stabilité de l'État, une dualité qui séduit le prince héritier de l'époque.

L’accession au trône du roi Abdallah II en 1999 ouvre une ère nouvelle, dont Ali Abu Al-Ragheb sera l’architecte exécutif. Le jeune monarque, désireux de rompre avec l'immobilisme bureaucratique et de propulser la Jordanie dans l'économie globalisée, voit en lui l’homme de la situation. Le 19 juin 2000, Ali Abu Al-Ragheb est nommé Premier ministre. Son mandat, qui durera jusqu’en octobre 2003, reste à ce jour l’un des plus longs et des plus transformateurs de l’histoire récente du pays. Il ne s’agit pas d’une simple gestion des affaires courantes, mais d’une véritable refonte du logiciel étatique jordanien. Sa mission est double : libéraliser l’économie à marche forcée et sécuriser le régime face aux turbulences régionales, notamment la seconde Intifada palestinienne et l’invasion américaine de l’Irak en 2003.

C’est sous son impulsion que la Zone Économique Spéciale d’Aqaba (ASEZA) voit le jour, projet phare visant à transformer le seul accès maritime du pays en un hub logistique et touristique dérégulé, une sorte de « Dubaï sur la mer Rouge ». Cette initiative illustre parfaitement la méthode Abu Al-Ragheb : une vision technocratique, imposée par le haut, contournant souvent les lourdeurs administratives traditionnelles pour attirer les investissements directs étrangers. Cependant, cette modernisation économique s'accompagne d'un durcissement politique notable. Face à une opposition islamiste virulente et à une société civile inquiète des retombées de la guerre en Irak, le gouvernement d’Abu Al-Ragheb suspend les élections parlementaires et gouverne par décrets. C’est l’ère des « lois provisoires » : plus de 200 textes législatifs sont promulgués en l’absence de Parlement, modifiant en profondeur le code pénal, le droit des sociétés et les libertés publiques. Pour l'historien du politique, ce moment est fascinant car il révèle la tension inhérente aux régimes autoritaires modernisateurs, où l’ouverture des marchés sert souvent de justification au verrouillage de l’espace public. Ali Abu Al-Ragheb incarne alors cette « main de fer » du régime, assumant l’impopularité des mesures d’austérité et la répression des dissidences au nom de la raison d’État et de la doctrine « la Jordanie d'abord ».

La chute est toutefois aussi brutale que l'ascension fut méthodique. Après sa démission en 2003, l'usure du pouvoir et le changement de priorités du Palais l'exposent aux vents contraires. La lutte contre la corruption, devenue un cheval de bataille pour calmer la grogne sociale, se retourne contre celui qui fut le symbole de l'intrication entre affaires et politique. Des accusations de malversations, notamment liées à des contrats pétroliers et à l'expansion de ses entreprises familiales, ternissent son image. L'apparition de son nom, des années plus tard, dans les « Panama Papers » en lien avec des sociétés offshore, viendra confirmer aux yeux de ses détracteurs l'opacité de ses montages financiers, bien que lui-même ait toujours clamé son innocence, arguant que ses activités relevaient de l'investissement privé légitime. Cette période de disgrâce relative, ponctuée d'enquêtes parlementaires et de débats houleux, illustre la vulnérabilité des fusibles politiques en régime monarchique : une fois leur utilité épuisée, ils sont livrés à la vindicte publique, permettant au souverain de se placer au-dessus de la mêlée.

Pourtant, Ali Abu Al-Ragheb ne disparaît pas totalement. Il entame une longue traversée du désert qui s'apparente à une réhabilitation silencieuse. Il redevient une figure de l'ombre, un notable que l'on consulte, un « ancien » dont l'expérience des crises est valorisée. Il se retire de la politique active pour se consacrer à ses affaires et à sa défense, mais ses interventions sporadiques dans le débat public montrent qu'il n'a rien perdu de son acuité. Dans ses dernières années, il surprend même en adoptant des positions plus nationalistes, critiquant parfois la « diplomatie douce » de la Jordanie face aux gouvernements israéliens d'extrême droite, appelant à une posture plus ferme pour défendre les intérêts du royaume et la cause palestinienne. Ce glissement rhétorique, de la part d'un homme qui fut l'artisan de la normalisation économique avec Israël via les zones industrielles qualifiées, témoigne de la complexité du personnage, capable d'ajuster son discours aux nouvelles réalités géopolitiques d'un Moyen-Orient en perpétuelle ébullition.

Sur le plan personnel, Ali Abu Al-Ragheb est resté cet ingénieur pragmatique, peu enclin aux envolées lyriques, préférant les dossiers techniques aux bains de foule. Sa vie privée, partagée avec son épouse Yusra et ses enfants, a été soigneusement protégée, bien que les révélations sur les structures financières de la famille aient parfois brisé cette discrétion. Il a incarné, peut-être mieux que quiconque, cette classe dirigeante jordanienne post-1970 : cosmopolite, anglophone, orientée vers le business, mais fondamentalement loyale à la monarchie hachémite, garante ultime de la stabilité de leurs privilèges et de l'intégrité du territoire. Son héritage législatif, bien que controversé en raison de son caractère autocratique, a indéniablement façonné l'infrastructure légale de l'économie jordanienne moderne. Les institutions qu'il a contribué à bâtir ou à réformer, de la zone d'Aqaba aux régulations des télécommunications, constituent encore aujourd'hui l'ossature de l'administration du royaume.

En ce 4 janvier 2026, l’annonce de son décès à l’âge de 79 ans vient clore un chapitre dense de l’histoire jordanienne. Sa disparition intervient à un moment où la Jordanie, comme lors de sa naissance, fait face à des défis existentiels majeurs, entre pressions économiques internes et instabilité régionale chronique. La mort d'Ali Abu Al-Ragheb ne suscite pas l'émotion populaire des grandes figures tribales ou des leaders nationalistes, mais elle marque la fin d'une époque, celle où l'État pensait pouvoir se moderniser par le seul levier de la technocratie autoritaire. Les hommages qui affluent aujourd'hui, tant du Palais royal que des cercles économiques, saluent un serviteur de l'État rigoureux et un patriote à sa manière, tout en passant pudiquement sous silence les zones d'ombre de sa gouvernance. Pour l'historien, il reste une figure clé pour comprendre le « moment néolibéral » de la Jordanie, une période où l'ingénieur a tenté de remodeler le royaume à l'image d'une entreprise, avec ses succès de croissance et ses déficits démocratiques. Il laisse derrière lui un pays transformé, doté d'infrastructures modernes mais toujours en quête d'un nouveau contrat social, une équation que ses « lois provisoires » n'avaient pas su résoudre et qui reste, en ce jour de deuil, l'héritage irrésolu de ses années au pouvoir. C'est donc moins l'homme que l'on enterre aujourd'hui que le représentant d'une méthode de gouvernement, celle d'une transition dirigée d'une main de fer dans un gant de velours, dont les effets continuent de structurer la vie politique du royaume hachémite.