BENIN - LEGISLATIVES DU 11/01

Bénin 2026 : La démocratie sur le fil du rasoir

Une nation retient son souffle : le test de maturité pour la démocratie béninoise

Cotonou – La chaleur moite de ce début janvier pèse lourdement sur la capitale économique, mais elle n'est rien comparée à la pesanteur politique qui enveloppe le pays. Nous sommes à cinq jours d'une date qui restera gravée dans les annales de l'histoire ouest-africaine : le 11 janvier 2026. Pour la première fois depuis l'indépendance de 1960, les Béninois ne se contenteront pas d'élire leurs députés ou leurs conseillers communaux de manière isolée. Ils s'apprêtent à inaugurer l'ère des "Élections Générales", une architecture institutionnelle complexe issue de la révision constitutionnelle de 2019, conçue pour rationaliser la vie politique mais qui, à l'épreuve des faits, suscite autant d'espoirs que d'angoisses vertigineuses.

Dans les ruelles sablonneuses d'Akpakpa comme sur les grands boulevards asphaltés de la Marina, les affiches électorales se disputent le moindre espace visible, créant une cacophonie visuelle qui tranche avec le silence prudent des électeurs. Contrairement aux campagnes festives d'antan, celle-ci est marquée par une gravité palpable. Chacun ici a conscience que le geste qu'il posera dimanche dans l'isoloir aura des répercussions immédiates sur l'élection présidentielle d'avril prochain. C'est là toute la singularité de ce scrutin : il est une "primaire" nationale déguisée. La nouvelle Assemblée nationale et les nouveaux conseils communaux qui sortiront des urnes seront les seuls habilités à parrainer les duos présidentiels. En d'autres termes, le citoyen vote ce dimanche pour choisir ceux qui auront le droit de choisir le futur chef de l'État. Cette mécanique gigogne, unique dans la sous-région, place le corps électoral face à une responsabilité écrasante.

L'atmosphère est radicalement différente de celle de 2019, année noire où l'opposition avait été exclue de la course législative, plongeant le pays dans des violences inédites. En ce début 2026, l'inclusivité semble de mise, du moins sur le papier. Les principaux partis d'opposition, dont Les Démocrates, battent campagne. Pourtant, la méfiance reste le sentiment le mieux partagé. Les récentes réformes du Code électoral, votées en 2024, ont durci les conditions d'attribution des sièges. Pour entrer au Parlement, il ne suffit plus d'être populaire localement ; il faut franchir la barre des 20 % des suffrages dans chaque circonscription électorale où le parti présente des candidats, tout en assurant 10 % au plan national. Une équation mathématique redoutable qui hante les états-majors et qui risque d'éliminer impitoyablement les formations politiques les moins structurées, polarisant le paysage à l'extrême.

Au siège de la Commission Électorale Nationale Autonome (CENA), sur le boulevard de la CENSAD, les lumières ne s'éteignent plus. L'institution joue sa crédibilité, et par extension, la stabilité du pays. Le déploiement du matériel électoral vers les 546 arrondissements est une opération logistique de haute voltige, scrutée à la loupe par une société civile devenue experte en surveillance électorale. Les organisations comme la Plateforme électorale des OSC du Bénin ont déployé des milliers d'observateurs, équipés de smartphones, prêts à signaler le moindre retard à l'ouverture des bureaux ou la moindre tentative de bourrage d'urnes. Le souvenir des coupures internet lors des scrutins précédents plane comme une ombre, et les appels se multiplient pour garantir la continuité du service numérique, indispensable à la remontée transparente des résultats.

Ce qui frappe l'observateur étranger, c'est la résilience du peuple béninois. Malgré l'inflation qui grignote les revenus et les incertitudes sécuritaires venues du Nord, la ferveur démocratique ne s'est pas éteinte. Dans les marchés, les discussions sont vives, techniques, passionnées. On débat du bilan des infrastructures du président Patrice Talon, de la cherté de la vie, mais aussi de concepts juridiques pointus comme le "quota de parrainage". Cette politisation accrue de la société civile est peut-être le résultat inattendu des crises successives : le Béninois de 2026 est un électeur averti, calculateur, qui sait que sa carte d'électeur est sa seule arme face aux puissantes machines partisanes. À cinq jours du verdict, le Bénin est un laboratoire à ciel ouvert où se teste la solidité d'un modèle politique hybride, tentant de concilier développement autoritaire et pluralisme démocratique. Le monde regarde Cotonou, car si ce scrutin se déroule sans heurts, il pourrait valider une "exception béninoise" retrouvée ; s'il dérape, il pourrait plonger le pays dans une incertitude institutionnelle aux conséquences incalculables pour la stabilité régionale.


La survie ou la mort : le pari risqué de l'opposition face au rouleau compresseur

Le paysage politique qui s'offre aux électeurs pour ce 11 janvier ressemble à un champ de bataille où seuls les géants peuvent survivre. D'un côté, la "Mouvance" présidentielle, qui avance non pas en ordre dispersé, mais en deux colonnes blindées concurrentes : l'Union Progressiste le Renouveau (UPR) et le Bloc Républicain (BR). De l'autre, le parti Les Démocrates (LD), porte-étendard d'une opposition qui joue sa survie politique et physique. Pour comprendre la violence symbolique de cette campagne, il faut saisir que pour l'opposition, ne pas obtenir la minorité de blocage ou le nombre de parrains suffisant équivaut à une disparition pure et simple de l'échiquier présidentiel d'avril.

L'Union Progressiste le Renouveau, dirigée d'une main de fer par ses cadres fidèles au chef de l'État, sature l'espace médiatique et visuel. Leurs moyens sont colossaux. Dans les villages les plus reculés du Zou ou des Collines, les t-shirts jaunes et les pagnes à l'effigie du baobab (symbole du parti) inondent les places publiques. Leur argumentaire est rodé : la continuité, la stabilité, et l'achèvement des grands chantiers entamés depuis 2016. Ils surfent sur le bilan matériel du régime – routes asphaltées, marchés modernes, monuments touristiques – pour convaincre une population fatiguée par la précarité. Mais l'UPR doit aussi composer avec son "frère ennemi", le Bloc Républicain. Dirigé par le ministre d'État Abdoulaye Bio Tchané, le parti au cheval blanc tente de se démarquer par une approche plus technocratique et libérale, ciblant les jeunes et les cadres urbains. Cette rivalité interne à la majorité est féroce : sur le terrain, les coups les plus durs s'échangent souvent entre militants UPR et BR, chacun cherchant à prouver au "Patron" (le Président Talon) qu'il est la véritable force dominante du pays.

Face à cette armada, le parti "Les Démocrates" mise sur la ferveur populaire et le mécontentement social. La figure tutélaire de l'ancien président Boni Yayi, bien que n'étant pas candidat, a jeté toutes ses forces dans la bataille. Ses apparitions dans le septentrion et dans les quartiers populaires de Cotonou drainent des foules immenses, transformant chaque meeting en plébiscite contre la vie chère et la "détention des prisonniers politiques". Le sort de Reckya Madougou et de Joël Aïvo, toujours incarcérés, est le leitmotiv émotionnel de leur campagne. "Votez pour les libérer", scandent les militants, transformant le scrutin législatif en un référendum judiciaire. Cependant, l'opposition fait face à un défi structurel majeur : le maillage territorial. Avec les nouvelles règles du Code électoral imposant 20 % des voix dans chaque circonscription pour être éligible à la répartition des sièges, Les Démocrates doivent impérativement percer dans des zones qui leur sont traditionnellement hostiles, notamment dans le sud-ouest et certaines régions du centre.

La stratégie de l'opposition est claire mais périlleuse : nationaliser l'enjeu. Ils tentent de convaincre les électeurs que voter pour un maire ou un député local de la mouvance, c'est donner un chèque en blanc pour la présidentielle. Ils dénoncent une "russie électorale" où les résultats seraient pré-écrits par les algorithmes de la CENA et de l'ANIP. Cette rhétorique de la suspicion, si elle mobilise leur base, risque aussi de démobiliser les indécis qui craignent des troubles. De plus, la "guerre des gauches" n'a pas eu lieu, mais la dispersion des voix avec d'autres petites formations d'opposition ou centristes comme la FCBE (Force Cauris pour un Bénin Émergent) de Paul Hounkpè ou Moele-Bénin pourrait s'avérer fatale. Ces petits partis luttent pour exister, conscients que le seuil des 10 % nationaux est une guillotine.

Les observateurs notent une professionnalisation extrême de la campagne. Les données sont reines. Les partis disposent désormais de logiciels de cartographie électorale sophistiqués, identifiant les hameaux à conquérir voix par voix. L'argent circule, discrètement mais massivement, malgré les interdictions formelles de corruption électorale. La nuit, dans les arrière-cours, les "faiseurs de rois" locaux négocient les consignes de vote. Ce dimanche 11 janvier ne sera pas seulement une confrontation d'idéologies, mais un choc de machines logistiques. Si la Mouvance dispose de la puissance financière et administrative, l'opposition compte sur une "vague silencieuse", un vote sanction invisible dans les sondages mais dévastateur dans les urnes. Le résultat dépendra de la capacité de l'opposition à surveiller le vote : elle a promis de déployer deux représentants dans chacun des milliers de bureaux de vote, une opération coûteuse et logistiquement cauchemardesque qui sera le véritable test de sa capacité organisationnelle.


L'arithmétique du pouvoir : comment le code électoral a verrouillé la présidentielle

Au cœur de ces élections législatives et communales se cache un mécanisme d'horlogerie politique d'une redoutable complexité : le système des parrainages, révisé par le Code électoral controversé de 2024. Pour le citoyen lambda, comprendre les subtilités de la loi 2024-13 modifiant le code électoral relève du défi, mais ses conséquences sont limpides et brutales. Le 11 janvier n'est pas une fin en soi, c'est la clé de la serrure présidentielle. Pour qu'un candidat puisse se présenter en avril 2026, il devra obtenir le parrainage d'au moins 15 % des élus (députés et maires) provenant de 3/5èmes des circonscriptions électorales. Cette condition, durcie par rapport à 2021, crée un goulot d'étranglement qui est l'enjeu central du vote de dimanche.

Le calcul est froid : sur 109 députés et 77 maires, il faut réunir un nombre précis de signatures. Mais le diable se niche dans les détails de la réforme. Seuls les partis ayant obtenu au moins 28 députés peuvent prétendre parrainer librement un duo présidentiel. En deçà de ce seuil, ou s'ils ne contrôlent pas assez de mairies, les partis sont contraints à des "accords de gouvernance" avec d'autres formations. Concrètement, si le parti Les Démocrates obtient 20 députés (un score honorable dans l'absolu), il ne pourra pas présenter de candidat à la présidentielle sans négocier le soutien d'un autre parti, c'est-à-dire, ironiquement, de l'un des deux blocs de la Mouvance présidentielle qu'il combat. C'est ce que les politologues béninois appellent le "verrouillage systémique".

Cette architecture transforme radicalement la nature du mandat législatif. Le député élu le 11 janvier n'est plus seulement un législateur ; il est le détenteur d'un ticket d'or pour l'exécutif. Cela explique l'acharnement des partis de la Mouvance, UPR et BR, à maximiser leur score. L'objectif n'est pas seulement d'avoir la majorité à l'Assemblée, mais de contrôler la totalité de l'offre politique présidentielle. Si la Mouvance parvient à rafler plus de 85 % des sièges cumulés (députés + maires), elle aura techniquement le pouvoir de choisir son adversaire, ou pire, de n'avoir aucun adversaire sérieux face à elle, reproduisant le scénario de 2021 mais avec une légalité renforcée par les urnes.

La crainte d'une "assemblée monocolore" ou "bicolore" (UPR/BR) est vive au sein de la société civile. Les juristes soulignent que le seuil de 20 % des suffrages par circonscription pour l'attribution des sièges est un obstacle majeur pour les partis à ancrage régional. Un parti peut être très fort nationalement, mais s'il échoue à atteindre 20 % dans une circonscription donnée, ses voix y sont perdues et les sièges sont redistribués aux vainqueurs, amplifiant la victoire des gros partis. Ce système favorise les méga-partis nationaux au détriment de la diversité politique. Pour "Les Démocrates", l'équation est donc existentielle : il ne faut pas seulement faire un bon score, il faut faire un score homogène sur tout le territoire, une prouesse difficile pour un parti dont les ressources sont limitées face à l'appareil d'État.

Les débats télévisés de ces derniers jours ont tourné en boucle sur cette "arithmétique de l'exclusion". Les défenseurs de la réforme, principalement issus de la majorité, arguent qu'elle vise à lutter contre l'émiettement politique et à forcer la création de grands blocs stables, capables de gouverner dans la durée. Ils citent en exemple les démocraties occidentales bipartisanes. Les opposants y voient une manœuvre pour pérenniser le système Talon au-delà de son mandat constitutionnel, en assurant l'élection d'un dauphin désigné sans véritable compétition. Le 11 janvier dira qui a raison. Si l'opposition parvient à déjouer les pronostics et à obtenir ce fameux tiers de blocage ou le quota de parrainage autonome, le système de 2024 aura prouvé qu'il permet l'alternance. Si elle échoue de peu à cause des seuils techniques, la crise de légitimité de la future présidentielle sera posée avant même le dépôt des candidatures. C'est donc la légitimité même des institutions de 2026 qui se joue dans les bureaux de vote ce dimanche.


Urnes sous haute protection : le défi sécuritaire dans l'ombre du terrorisme

Alors que les projecteurs sont braqués sur les intrigues politiques de Cotonou, une autre bataille, plus silencieuse et plus sombre, se joue dans le nord du pays. Les élections du 11 janvier 2026 se déroulent dans un contexte sécuritaire inédit pour le Bénin : la menace persistante des groupes armés terroristes (GAT) qui opèrent à la frontière avec le Burkina Faso et le Niger. Les départements de l'Atacora et de l'Alibori sont sous haute surveillance. Pour l'État béninois, organiser le scrutin dans ces zones n'est pas seulement une obligation légale, c'est un acte de souveraineté. Ne pas ouvrir un bureau de vote à cause de la peur serait concéder une victoire aux djihadistes dont l'objectif est précisément de démanteler les symboles de l'État moderne.

Le dispositif sécuritaire déployé est impressionnant. L'opération "Mirador", qui mobilise les Forces Armées Béninoises (FAB) depuis plusieurs années, a été renforcée par des contingents de la Police Républicaine spécialement formés pour la sécurisation des élections. Des corridors de sécurité ont été établis pour permettre l'acheminement du matériel électoral vers les zones dites "rouges", proches du parc de la Pendjari et du parc W. Les sources militaires, sous couvert d'anonymat, assurent que "tout le territoire est maillé". Cependant, la psychose est un ennemi difficile à combattre. Dans certaines communes frontalières comme Karimama ou Matéri, la crainte d'attaques ou d'intimidation sur les électeurs est réelle. Le défi est double : protéger physiquement les populations et les rassurer suffisamment pour qu'elles osent sortir voter. Un taux d'abstention massif dans le Nord fausserait la représentativité nationale du scrutin et pénaliserait particulièrement les partis dont c'est le fief électoral, notamment une partie de l'opposition et le Bloc Républicain.

Au-delà de la menace terroriste, c'est la sécurité numérique et logistique qui préoccupe. L'Agence Nationale d'Identification des Personnes (ANIP), dirigée par Pascal Nyamulinda (ou son successeur selon l'actualité récente), est la clé de voûte du système. La Liste Électorale Informatisée (LEI), extraite du Registre National des Personnes Physiques, est censée être infalsifiable. Pourtant, la polémique enfle régulièrement sur la présence supposée d'électeurs fictifs ou le déplacement d'électeurs d'une circonscription à l'autre pour favoriser certains candidats ("transhumance électorale"). L'opposition a exigé et obtenu un audit partiel, mais la confiance n'est pas totale. Le jour du vote, la transmission des résultats se fera par voie électronique via des tablettes dédiées, avant la compilation physique. La crainte de cyberattaques ou de manipulations des données lors de cette transmission hante les esprits, nourrie par les rumeurs qui circulent sur les réseaux sociaux.

La Haute Autorité de l'Audiovisuel et de la Communication (HAAC) tente de réguler ce flux d'informations dans un climat tendu. Les "fake news", générées parfois par des officines étrangères ou locales, polluent la campagne : fausses annonces de retrait de candidats, vidéos truquées d'incidents, tout est bon pour désorienter l'électeur. Face à cela, les médias traditionnels béninois font un travail de vérification titanesque. Des initiatives de "fact-checking" se sont multipliées, tentant d'endiguer la désinformation. Mais dans les zones rurales où l'information circule principalement par bouche-à-oreille ou via WhatsApp, la rumeur a souvent force de loi.

Le dimanche 11 janvier sera donc un test grandeur nature pour l'appareil d'État béninois. Sa capacité à garantir la sécurité physique des 6,6 millions d'électeurs, l'intégrité numérique des votes et la transparence du dépouillement déterminera si le Bénin reste un ilot de stabilité ou s'il bascule dans la zone grise des démocraties contestées. Les diplomates occidentaux et les représentants de la CEDEAO observent ce scrutin avec une attention anxieuse. Une élection réussie, paisible et inclusive dans un contexte de menace djihadiste serait un signal fort envoyé à toute la région du Sahel. À l'inverse, le moindre dérapage violent pourrait fragiliser le pays au pire moment de son histoire sécuritaire. Les forces de défense et de sécurité, tout comme les agents électoraux, sont sur le pied de guerre pour ce qui s'annonce comme la journée la plus longue de l'année 2026.