MEMOIRE D URNES

L’urne et le détroit : quand Taïwan a dit non

Le 11 janvier 2020, alors que les premières nouvelles d’une mystérieuse pneumonie virale à Wuhan commençaient à peine à inquiéter les chancelleries, l’Asie orientale avait les yeux rivés sur un autre événement, politique celui-ci, mais tout aussi contagieux pour l’avenir de la région : l’élection présidentielle à Taïwan. Ce jour-là, sous un ciel gris de janvier typique de Taipei, des millions d’électeurs se rendaient aux urnes dans une atmosphère de gravité exceptionnelle. Il ne s’agissait pas simplement de choisir un chef d’État pour quatre ans, ni d’arbitrer des querelles de politique intérieure sur les retraites ou la transition énergétique, bien que ces sujets fussent présents. Le vote du 11 janvier 2020 revêtait une dimension existentielle. Il s’agissait, pour la population de l’île, de répondre à une question que l’histoire et la géographie leur posent avec insistance depuis 1949 : qui sont-ils et quel avenir veulent-ils face au colosse qui se dresse de l’autre côté du détroit de Formose ?

Pour comprendre la portée de ce scrutin, il faut se défaire de l’image d’une élection démocratique classique. À Taïwan, chaque bulletin de vote pèse le poids d’un missile balistique. L’élection de 2020 restera dans les annales comme le moment où la "réunification pacifique", concept cher à Pékin, s’est fracassée sur le mur de la réalité démocratique taïwanaise. Ce scrutin a marqué la fin des illusions pour le Parti communiste chinois et le début d’une nouvelle ère de tensions glaciaires qui perdure encore aujourd’hui, en ce début d’année 2026. Retour sur un moment de bascule où l’histoire s’est accélérée.

Le contexte précédant ce scrutin est celui d’une résurrection politique inattendue. En novembre 2018, à peine un an et demi avant la présidentielle, le Parti Démocrate Progressiste (PDP ou DPP) de la présidente sortante Tsai Ing-wen subissait une déroute humiliante lors des élections locales. Le Kuomintang (KMT), le vieux parti nationaliste qui avait fui le continent en 1949 et qui prône traditionnellement un rapprochement avec Pékin, raflait la mise, remportant la majorité des grandes villes. Tsai Ing-wen, perçue alors comme une technocrate froide et déconnectée, semblait condamnée, contrainte même de démissionner de la présidence du parti. La route vers l’alternance semblait toute tracée pour 2020, portée par une vague populiste bleue (la couleur du KMT) qui promettait la prospérité économique grâce au commerce avec la Chine.

C’était sans compter sur la maladresse stratégique de Xi Jinping et le drame qui allait se jouer à quelques centaines de kilomètres au sud, à Hong Kong. Le 2 janvier 2019, dans un discours solennel marquant le 40e anniversaire du "Message aux compatriotes de Taïwan", le président chinois lie explicitement l’avenir de Taïwan au principe "Un pays, deux systèmes", le modèle appliqué à Hong Kong. Cette déclaration, censée séduire, a l’effet d’un électrochoc à Taipei. Elle oblige chaque acteur politique à se positionner clairement. Tsai Ing-wen saisit l’occasion avec une rapidité foudroyante, rejetant catégoriquement cette formule. Du jour au lendemain, elle ne fait plus campagne sur son bilan économique mitigé, mais s’érige en protectrice de la souveraineté.

Puis vint l’été 2019. Les images de la jeunesse hongkongaise gazée, des militants pro-démocratie arrêtés et de la reprise en main brutale de l’ancienne colonie britannique par Pékin inondent les écrans taïwanais. Le slogan "Aujourd’hui Hong Kong, demain Taïwan" se répand comme une traînée de poudre, particulièrement au sein de la jeunesse insulaire. Le "sens de l'urgence nationale" (wangguo gan), ce sentiment que la nation est en péril de disparition, s'installe au cœur de la psyché collective. Pour la population taïwanaise, Hong Kong devient la preuve vivante que les promesses d’autonomie de Pékin ne valent pas le papier sur lequel elles sont écrites. Tsai Ing-wen n’a presque plus besoin de faire campagne ; Xi Jinping devient, bien malgré lui, son meilleur agent électoral.

Face à la présidente sortante, le Kuomintang aligne Han Kuo-yu. Personnage truculent, maire de la grande ville portuaire de Kaohsiung au sud, il est l’antithèse absolue de Tsai. Là où elle est cérébrale, prudente et issue de l’élite académique formée à l'occident, lui est populiste, direct, et joue sur la fibre du "peuple contre les élites". Surnommé le "poisson coréen" (un jeu de mots sur son nom), il mobilise des foules immenses, agitant le drapeau de la République de Chine, promettant que si Taïwan s'ouvre économiquement à la Chine, "tout le monde deviendra riche". Mais sa campagne patine. Accusé d’être trop proche de Pékin, d’avoir visité le bureau de liaison chinois à Hong Kong sans transparence, il peine à se défaire de l’étiquette de candidat préféré du Parti communiste. Plus la menace chinoise se précise, plus son discours axé sur l'économie semble décalé, voire dangereux aux yeux d’une majorité d’électeurs. Un troisième homme, le vétéran James Soong du People First Party (PFP), tente d'exister, mais l'élection est polarisée à l'extrême.

La campagne se déroule dans une ambiance de guerre cognitive intense. Taïwan est alors, selon plusieurs études, la cible numéro un au monde de la désinformation étrangère. Les réseaux sociaux sont inondés de fausses nouvelles, de rumeurs sur le faux diplôme de Tsai Ing-wen ou de montages grossiers. Le gouvernement répond par des lois anti-infiltration adoptées in extremis fin 2019, créant une tension supplémentaire. Le spectre de l'interférence chinoise est partout. Mais paradoxalement, cette pression extérieure soude le camp démocrate. La jeunesse, qui s’abstient souvent, se mobilise massivement, rentrant par milliers en train ou en avion vers leurs circonscriptions d'origine pour voter.

Le résultat du 11 janvier 2020 est sans appel. C’est un raz-de-marée. Tsai Ing-wen est réélue avec un score historique de 57,1 % des voix, soit 8,17 millions de suffrages, le plus haut total jamais obtenu par un candidat depuis les premières élections libres de 1996. Han Kuo-yu est balayé avec 38,6 %. Le taux de participation frôle les 75 %, un chiffre qui ferait rêver n'importe quelle démocratie occidentale. Au Parlement (le Yuan législatif), le PDP conserve sa majorité absolue, bien que plus réduite, lui laissant les mains libres.

L’analyse fine de ces résultats révèle une mutation profonde de l’identité politique taïwanaise. Le clivage traditionnel entre "Pan-Bleu" (pro-réunification ou statu quo proche de la Chine) et "Pan-Vert" (indépendantiste ou pro-identité taïwanaise) s'est déplacé. En 2020, il ne s'agissait plus tant de choisir entre indépendance formelle et unification, mais de choisir entre la préservation du mode de vie démocratique et la soumission progressive. Les électeurs n'ont pas nécessairement voté pour l'indépendance de jure — Tsai Ing-wen elle-même ayant adopté une position modérée affirmant que Taïwan est "déjà indépendant" sous le nom de République de Chine — mais ils ont voté pour une distanciation irréversible avec le régime autoritaire du continent. Le vote des jeunes a été décisif, marquant une rupture générationnelle : pour les moins de 40 ans, l'identité "taïwanaise" est exclusive, et la Chine est perçue comme un pays voisin, étranger et menaçant.

Les conséquences de cette élection furent immédiates et durables. Sur le plan intérieur, ce mandat renouvelé a donné à Tsai la légitimité pour gérer la crise du Covid-19 qui a éclaté quelques semaines plus tard. La méfiance institutionnelle envers la Chine a conduit Taïwan à prendre des mesures de contrôle sanitaire très tôt, faisant de l’île un modèle de gestion pandémique durant les premières années. Sur le plan international, 2020 a marqué l'accélération de l'internationalisation de la question taïwanaise. Voyant que la voie politique était fermée, Pékin a considérablement durci sa posture militaire. Les incursions aériennes dans la zone d'identification de défense aérienne (ADIZ) sont devenues quasi quotidiennes après ce scrutin. L'échec de la stratégie des "cœurs et des esprits" a poussé le PCC à ne miser que sur la coercition, scellant le sort des relations inter-détroit.

Si l’on regarde cette élection avec le recul de 2026, la comparaison avec la situation actuelle est frappante. Aujourd'hui, en janvier 2026, la tension est encore montée d'un cran. Le successeur de Tsai Ing-wen, Lai Ching-te, élu en janvier 2024, incarne la continuité de cette ligne de fermeté, mais dans un contexte encore plus volatil. Si l’élection de 2020 était un référendum clair et net, celle de 2024 a accouché d'un paysage plus fragmenté, le PDP perdant sa majorité parlementaire face à une opposition KMT revigorée et un Parti Populaire Taïwanais (TPP) arbitre.

Pourtant, la dynamique fondamentale posée en 2020 demeure la structure portante de la géopolitique actuelle. Le "non" de 2020 a forcé les États-Unis, le Japon et même l'Europe à sortir de leur ambiguïté stratégique confortable. Washington, sous les administrations successives, a dû intégrer le fait que Taïwan n'était pas une monnaie d'échange, mais un partenaire démocratique vital et un nœud technologique indispensable, produisant l'essentiel des semi-conducteurs mondiaux. L’élection de 2020 a transformé une question de guerre civile chinoise inachevée en une ligne de front mondiale entre autoritarisme et démocratie.

En 2020, Taïwan a acheté du temps. Elle a repoussé l'échéance d'une absorption politique. Six ans plus tard, alors que les manœuvres militaires de l’Armée Populaire de Libération encerclent régulièrement l’île et que la rhétorique de Pékin se fait plus martiale que jamais, ce temps gagné apparaît comme le bien le plus précieux et le plus fragile de l'archipel. L’ambiance de fête démocratique du soir du 11 janvier 2020, avec ses drapeaux verts et ses confettis, semble aujourd’hui bien lointaine, remplacée par une résilience froide et militarisée. Mais c’est bien ce soir-là que les Taïwanais ont tracé la ligne rouge que Pékin tente, depuis, d’effacer par la force. Ce fut le moment où l'île a cessé d'être une "question" pour devenir une affirmation.