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MEMOIRE D URNES

13 Janvier 1991 : le laboratoire de la douceur

MEMOIRE D URNES

L’alizé qui balaye sans relâche les rochers volcaniques de l’archipel du Cap-Vert charrie parfois autre chose que la poussière du Sahel ou les embruns de l’Atlantique. En ce 13 janvier 1991, c’est un souffle inédit, presque irréel pour la latitude, qui s’engouffre dans les ruelles pavées de Praia. Tandis que le continent africain se convulse souvent dans la douleur des enfantements démocratiques, entre conférences nationales souveraines manipulées et répressions sanglantes, ce petit pays insulaire s’apprête à donner une leçon de maturité politique au monde. Il n’y a ni char dans les rues, ni milicien excité, ni odeur de poudre. Juste des urnes, du papier et la volonté silencieuse d’un peuple habitué à scruter l’horizon. Ce jour-là, le Cap-Vert ne se contente pas de voter ; il invente, avec une élégance rare, sa propre modernité politique.

Pour comprendre la tectonique de ce séisme de velours, il faut remonter le fil d’une histoire singulière, tissée de mélancolie et de résistance. Depuis l’indépendance acquise en 1975, dans la foulée de la Révolution des Œillets à Lisbonne, l’archipel vivait sous la tutelle du Parti Africain pour l’Indépendance du Cap-Vert, le PAICV. Héritier direct de la lutte de libération menée par la figure tutélaire d’Amilcar Cabral, ce mouvement avait d’abord partagé son destin avec la Guinée-Bissau voisine, avant que le coup d’État de 1980 à Bissau ne sépare brutalement les deux entités. Resté seul maître à bord à Praia, le parti unique avait instauré un régime de parti-État, certes moins féroce que les dictatures tropicales du continent, mais verrouillé. L’idéologie officielle, mâtinée de marxisme-léninisme tropicalisé, s’accommodait mal des aspirations grandissantes d’une population instruite et, surtout, connectée au vaste monde par une diaspora puissante et influente.

L’année 1990 avait été celle de toutes les accélérations. La chute du Mur de Berlin, quelques mois plus tôt, avait envoyé une onde de choc jusqu’au milieu de l’Atlantique. L’Union soviétique s’effondrait, et avec elle, le modèle du parti d’avant-garde censé guider les masses. Aristides Pereira, le président de la République, et son Premier ministre, le commandant Pedro Pires, hommes du maquis et de la lutte anticoloniale, avaient eu l’intelligence politique – ou l’instinct de survie – de ne pas s’accrocher à la falaise. En février 1990, le PAICV avait renoncé à l’article 4 de la Constitution qui consacrait son rôle dirigeant. La porte était ouverte. Il restait à voir qui oserait la franchir.

C’est là qu’entre en scène le Mouvement pour la Démocratie, le MpD. Créé officiellement quelques mois avant le scrutin, ce n’est pas un parti de barbouzes ou de révolutionnaires romantiques. C’est une agrégation de libéraux, de technocrates, d’avocats et de déçus du régime, menée par une figure qui tranche radicalement avec l’austérité militaire des sortants : Carlos Veiga. Avocat de formation, verbe haut, allure décontractée, Veiga incarne cette classe moyenne cap-verdienne qui étouffe sous la chape de plomb bureaucratique. Son slogan tient en un mot, simple, universel, redoutable : « Mudança ». Le changement. Pas la vengeance, pas la purge, mais le changement.

La campagne électorale qui précède le scrutin du 13 janvier est un modèle du genre, une anomalie positive dans une région habituée aux invectives. Les meetings ressemblent davantage à des débats citoyens qu’à des messes noires. D’un côté, le PAICV tente de faire valoir son bilan : l’indépendance, la construction de l’État, la dignité retrouvée, la gestion prudente des maigres ressources d’un pays sans or ni pétrole. Ils brandissent la légitimité historique, celle du sang versé et des années de maquis. De l’autre, le MpD pilonne sur l’usure du pouvoir, la stagnation économique, le désir de liberté d’entreprise et d’expression. Le fanal de la liberté contre l’étoile noire du parti unique. L’Église catholique, gardienne morale de l’archipel, observe, conseille, et par la voix de ses évêques, suggère subtilement que l’heure de la pluralité est venue. La radio nationale, longtemps organe de propagande, s’ouvre timidement aux voix dissidentes. C’est une atmosphère de fête retenue, de « morabeza » – cette douceur de vivre typiquement cap-verdienne – appliquée à la chose publique.

Le jour du vote, le 13 janvier, la participation est massive. Plus de 75 % des électeurs inscrits se rendent aux urnes. Les observateurs internationaux, dépêchés pour vérifier la régularité du scrutin, cherchent en vain la fraude massive, le bourrage d’urnes ou l’intimidation, classiques du genre. Ils ne trouvent que des files d’attente patientes sous le soleil.

Le soir, lorsque les premiers résultats tombent, c’est la stupéfaction pour l’appareil d’État. On ne parle pas d’une victoire étriquée, mais d’un raz-de-marée. Le MpD rafle plus de 66 % des suffrages exprimés. Sur les 79 sièges de l’Assemblée nationale populaire, le mouvement de Carlos Veiga en remporte 56. Le PAICV, l’ancien parti unique, le parti des pères fondateurs, est laminé, ne conservant que 23 sièges avec environ 33 % des voix.

C’est à cet instant précis que le Cap-Vert entre véritablement dans l’Histoire, non pas par le résultat lui-même, mais par la réaction des vaincus. Ailleurs, un tel score aurait provoqué un coup de force, une annulation du scrutin, une sortie des chars. À Praia, le Premier ministre Pedro Pires apparaît à la télévision. Le visage est grave, marqué par la fatigue et sans doute l’amertume de voir quinze années de gouvernance sanctionnées si durement. Mais il reconnaît la défaite. Il félicite le vainqueur. Il n’appelle pas à la résistance, mais au respect de la volonté populaire. Aristides Pereira, le président historique, fera de même, acceptant par avance son sort lors de l’élection présidentielle qui suivra en février et qui verra le triomphe d’António Mascarenhas Monteiro. Cette acceptation gracieuse de la défaite est l’acte fondateur de l’exception cap-verdienne. Les « commandants » ont su devenir des démocrates. Ils ont prouvé que la légitimité révolutionnaire pouvait s’effacer devant la légitimité des urnes sans que le ciel ne leur tombe sur la tête.

L’analyse de ce scrutin révèle des dynamiques profondes qui dépassent la simple lassitude. Le vote sanction du 13 janvier 1991 est d’abord le fruit d’une demande sociale de libéralisation. L’économie étatisée, planifiée, peinait à offrir des perspectives à une jeunesse de plus en plus nombreuse. Le MpD promettait l’économie de marché, l’ouverture aux investissements étrangers, le rapprochement avec l’Occident. Il y a aussi une dimension sociologique : le PAICV était perçu par certains comme trop rigide, trop doctrinal, parfois déconnecté des réalités insulaires quotidiennes où la débrouille prévaut. Le MpD a su capter l’énergie des commerçants, des fonctionnaires frustrés, et surtout de la diaspora. Ces émigrés, qui font vivre l’archipel par leurs envois de fonds, vivaient pour beaucoup en Europe ou aux États-Unis, baignant dans des cultures démocratiques. Leur influence sur les familles restées au pays a été déterminante : ils voulaient que leur patrie ressemble aux pays où ils travaillaient.

Au lendemain de l’élection, le pays ne s’effondre pas. La transition administrative se fait avec un pragmatisme qui force l’admiration. Les dossiers sont transmis. L’armée républicaine reste dans ses casernes, loyale non pas à un homme, mais à la Constitution. Carlos Veiga devient Premier ministre, lançant un vaste programme de réformes libérales, privatisant, décentralisant, changeant même le drapeau et l’hymne national pour effacer les symboles trop marqués par l’ère du parti unique. Le pays change de peau, mais il garde son âme. Cette « Révolution tranquille » démontre qu’en Afrique, la fatalité du « Big Man » qui meurt au pouvoir n’est pas inéluctable.

Si l’on observe cette date charnière depuis le belvédère de notre présent, en ce début d’année 2026, la portée du 13 janvier 1991 apparaît encore plus monumentale. Regardons autour de nous. L’Afrique de l’Ouest est secouée par le retour des pronunciamientos militaires. Du Mali au Burkina Faso, en passant par la Guinée, les épaulettes ont repris le pouvoir, arguant de l’échec des civils et de l’insécurité. Le Cap-Vert, lui, flotte comme un îlot de stabilité insubmersible. Depuis 1991, l’archipel a connu plusieurs alternances politiques majeures. Le PAICV, après une traversée du désert, a su se réformer, devenir un parti social-démocrate moderne, et revenir au pouvoir par les urnes en 2001, avant de le reperdre, puis de voir l’un des siens accéder à la présidence. Ce chassé-croisé, inimaginable sous d’autres cieux, est devenu la routine à Praia.

La victoire du MpD en 1991 n’a pas tout réglé, loin s’en faut. Les défis économiques demeurent immenses pour ce pays aride, dépendant des importations et du tourisme, vulnérable aux chocs climatiques. Les inégalités se sont parfois creusées avec le libéralisme. Mais le 13 janvier 1991 a offert au pays le bien le plus précieux : la paix civile et des institutions solides. Il a ancré dans l’ADN national l’idée que le pouvoir est un prêt, pas une propriété.

L’alternance de 1991 a aussi reconfiguré la géopolitique de l’archipel. De non-aligné proche du bloc de l’Est, le Cap-Vert est devenu un partenaire privilégié de l’Union européenne et des États-Unis, tout en gardant son ancrage africain au sein de la CEDEAO. Cette diplomatie habile, initiée par la transition de 91, permet aujourd’hui à Praia de jouer les médiateurs, les ponts entre les continents, capitalisant sur sa stabilité juridique pour attirer les investisseurs.

Ce qui frappe, en comparant la situation de 1991 à celle d'aujourd'hui, c'est la résilience du modèle. Là où tant d'espoirs démocratiques des années 90 se sont fracassés sur les récifs de l'ethnisme ou de la corruption, le contrat social cap-verdien a tenu. La campagne de 1991 avait posé les bases d'un débat politique centré sur les programmes plus que sur les identités. Les clivages existent, bien sûr, entre les îles « Barlavento » (au vent) et « Sotavento » (sous le vent), mais ils ne dégénèrent pas en haine. L'héritage de cette journée de janvier est là : une culture du compromis.

Pedro Pires, le vaincu des législatives de 91, reviendra plus tard comme président élu, prouvant qu'il y a une vie après la défaite. Carlos Veiga, le vainqueur, connaîtra lui aussi l'amertume des revers électoraux par la suite. C'est cette normalité, presque banale en Europe mais si précieuse en terre africaine, qui a été conquise ce jour-là. Le 13 janvier 1991 n'est pas seulement une date dans un manuel d'histoire ; c'est le jour où le Cap-Vert a décidé de ne pas être une victime de la géographie ou de l'histoire, mais le capitaine de son propre destin. Dans le fracas du monde actuel, où les démocraties doutent d'elles-mêmes et où les autoritarismes relèvent la tête, le souvenir de ces électeurs patients de Praia, de Mindelo ou de Fogo résonne comme un rappel nécessaire. La démocratie n'est pas un produit d'importation, c'est une pratique locale, un artisanat de la paix que les Cap-Verdiens ont su élever au rang d'art majeur.

Ce scrutin a prouvé que la pauvreté des sols n'entraîne pas nécessairement la pauvreté de l'esprit politique. Il a montré qu'un petit pays, isolé au milieu de l'océan, pouvait produire une onde de choc démocratique bien plus puissante que les canons. En tournant la page du parti unique sans déchirer le livre de leur histoire commune, les Cap-Verdiens ont offert au monde une « saudade » heureuse, celle d'un passé révolu que l'on regarde sans haine, pour mieux embrasser l'avenir. Une leçon d'humilité et de grandeur qui, trente-cinq ans plus tard, n'a rien perdu de son éclat.