UN JOUR, UN PAYS
Le Nicaragua sous la botte du couple Ortega

Le Nicaragua offre aujourd'hui le spectacle glaçant d'une révolution dévorant ses propres enfants pour accoucher d'une dictature familiale ubuesque. Ce petit pays d'Amérique centrale est verrouillé à double tour par un binôme au pouvoir absolu : le président Daniel Ortega, ancienne figure de proue du romantisme révolutionnaire tiers-mondiste, et son épouse, la vice-présidente Rosario Murillo, véritable cheville ouvrière de la répression quotidienne. Managua vit sous une chape de plomb où toute voix dissonante est méthodiquement étouffée. L'opposition politique n'existe plus, ses leaders étant soit en exil, soit emprisonnés dans des conditions que les organisations internationales qualifient de torture blanche. La société civile, jadis vibrante, a été démantelée ; des milliers d'organisations non gouvernementales, allant de la défense des droits des femmes à l'aide humanitaire, ont vu leur statut juridique annulé et leurs biens confisqués, accusées d'être des agents de l'étranger. La presse indépendante a été éradiquée, les rédactions investies par la police, obligeant les journalistes à fuir pour continuer d'informer depuis le Costa Rica ou les États-Unis.
Ce qui frappe l'observateur dans le Nicaragua actuel, c'est la nature paranoïaque et mystique du contrôle exercé par le régime, largement attribuée à l'influence de Rosario Murillo. Celle qui se fait appeler la "copresidenta" gère la communication gouvernementale d'une main de fer, mélangeant dans ses allocutions quotidiennes un vocabulaire pseudo-révolutionnaire, des références new age et des imprécations religieuses contre les "diables" qui osent contester le pouvoir du couple. L'un des derniers remparts contre l'arbitraire, l'Église catholique, subit une persécution systématique inédite en Amérique latine depuis les heures sombres des dictatures militaires des années 1970. Des prêtres sont arrêtés, des processions interdites, et l'image de l'évêque Rolando Álvarez, condamné à une lourde peine de prison pour trahison après avoir refusé l'exil, est devenue le symbole de la résistance morale face à l'autocratie. Le pays s'est vidé de sa substance vive ; des centaines de milliers de Nicaraguayens ont pris le chemin de l'exil, principalement vers le nord, fuyant la misère économique et la peur des rafles policières. Le régime semble s'accommoder de cette hémorragie, qui présente le double avantage de se débarrasser des mécontents et de générer des milliards de dollars en transferts d'argent de la diaspora, essentiels à la survie économique du pays.
Pour comprendre comment le Nicaragua a pu sombrer dans cet abîme autoritaire, il est indispensable de replacer sa trajectoire actuelle dans le temps long de son histoire tourmentée, marquée par la géographie et l'ingérence étrangère. Coincé entre le Pacifique et les Caraïbes, doté d'un grand lac et d'un fleuve navigable, le Nicaragua a très tôt suscité la convoitise des puissances pour le projet d'un canal interocéanique, avant même que le Panama ne soit choisi. Cette malédiction géographique a attiré l'attention constante et souvent brutale des États-Unis. Le début du vingtième siècle a vu les marines américains occuper le pays à plusieurs reprises pour garantir les intérêts financiers de Washington et maintenir l'ordre dans son arrière-cour. C'est de cette occupation qu'est née la première figure mythique du nationalisme nicaraguayen, Augusto César Sandino, dont la guérilla a tenu tête à l'occupant avant qu'il ne soit assassiné sur ordre d'Anastasio Somoza Garcia. Ce meurtre originel a permis l'établissement de la dynastie des Somoza, archétype de la dictature kleptocratique soutenue par les États-Unis pendant la guerre froide au nom de l'anticommunisme. Pendant plus de quarante ans, la famille Somoza a traité le Nicaragua comme sa propriété privée, accumulant des fortunes indécentes tandis que la population croupissait dans la misère.
C'est contre cette injustice structurelle que s'est levé le Front Sandiniste de Libération Nationale (FSLN), dont Daniel Ortega est devenu l'un des commandants. Le triomphe de la révolution sandiniste en juillet 1979 fut un événement mondial, suscitant une immense vague d'espoir et de solidarité internationale. Le Nicaragua semblait alors incarner la possibilité d'une troisième voie, socialiste, chrétienne et non-alignée. Cependant, le contexte de la guerre froide a rapidement rattrapé l'utopie. L'administration Reagan à Washington, obsédée par la crainte d'un "second Cuba" sur le continent, a financé et armé la contre-révolution, les "Contras", plongeant le pays dans une guerre civile dévastatrice qui a fait des dizaines de milliers de morts et ruiné l'économie. Le gouvernement sandiniste, sous la pression de la guerre et de ses propres tendances autoritaires, a restreint les libertés, imposé le service militaire obligatoire et s'est rapproché du bloc soviétique et de Cuba pour sa survie.
L'année 1990 a marqué un tournant inattendu et, rétrospectivement, une parenthèse enchantée. Contre toute attente, Daniel Ortega a accepté le verdict des urnes qui donnait la victoire à une coalition d'opposition menée par Violeta Chamorro. Cette transition démocratique pacifique fut saluée comme un modèle. Pourtant, c'est durant ses années de traversée du désert que Daniel Ortega a opéré sa mue la plus cynique. Abandonnant progressivement les idéaux socialistes, il s'est transformé en un politicien manœuvrier, prêt à toutes les alliances pour reconquérir le pouvoir. Il a pactisé avec ses anciens ennemis de la droite libérale corrompue pour se partager les institutions, y compris la Cour suprême et le Conseil électoral, verrouillant ainsi le système politique bien avant son retour à la présidence. Il a également opéré un rapprochement spectaculaire avec la hiérarchie catholique la plus conservatrice, appuyant l'interdiction totale de l'avortement thérapeutique pour gagner les faveurs de l'Église, cette même Église qu'il persécute aujourd'hui.
Lorsqu'il revient au pouvoir en 2006, avec un pourcentage de voix relativement faible rendu possible par ses tripatouillages électoraux, Ortega n'est plus le jeune révolutionnaire en treillis. C'est un cacique obsédé par la conservation du pouvoir et l'enrichissement de son clan, utilisant l'aide généreuse du Venezuela d'Hugo Chávez pour financer des programmes sociaux clientélistes et acheter les loyautés, tout en privatisant l'économie au profit de ses proches. Le tournant définitif vers la dictature ouverte s'est produit en avril 2018. Des manifestations initialement déclenchées par une réforme de la sécurité sociale se sont transformées en un soulèvement national exigeant le départ du couple Ortega-Murillo. La réponse du régime a été d'une brutalité inouïe. La police et des milices paramilitaires ont tiré à balles réelles sur les manifestants, faisant plus de trois cents morts en quelques mois. Cette répression sanglante a scellé le divorce définitif entre le sandinisme historique et le régime actuel, de nombreux anciens commandants de la révolution dénonçant la dérive fascisante de leur ancien camarade.
Depuis 2018, le Nicaragua est entré dans une phase de glaciation politique qui définit ses perspectives actuelles et ses défis futurs. Le régime n'a plus aucune légitimité démocratique, les dernières élections présidentielles de 2021 n'ayant été qu'une farce où tous les candidats potentiels de l'opposition avaient été préalablement incarcérés. L'enjeu principal pour le couple Ortega-Murillo est désormais la pure survie et la préparation d'une succession dynastique, probablement au profit de l'un de leurs fils, Laureano Ortega, déjà omniprésent dans les rouages économiques et diplomatiques de l'État. Le défi est de maintenir la cohésion de l'appareil sécuritaire, armée et police, par un mélange de purges internes et de prébendes, afin de prévenir toute fissure dans le mur de la répression.
Sur le plan géopolitique, le Nicaragua s'est résolument inscrit dans le camp des puissances révisionnistes hostiles à l'Occident. Isolé par les États-Unis qui multiplient les sanctions individuelles et économiques, et critiqué par l'Union européenne, Managua a rompu ses liens historiques avec Taïwan en 2021 pour reconnaître la République populaire de Chine, espérant en retour des investissements massifs et un soutien diplomatique au Conseil de sécurité de l'ONU. La relation avec la Russie de Vladimir Poutine est également centrale ; Moscou fournit un soutien militaire, des technologies de surveillance et une rhétorique anti-impérialiste partagée, le Nicaragua étant l'un des rares pays à soutenir ouvertement l'invasion de l'Ukraine. Le pays renforce aussi ses liens avec l'Iran, permettant à Téhéran d'avoir un pied-à-terre en Amérique centrale.
Paradoxalement, bien que le régime honvisse l'impérialisme américain dans ses discours, il utilise cyniquement la proximité des États-Unis comme une arme. Le laxisme volontaire aux frontières, permettant le passage de migrants haïtiens, cubains ou africains vers le nord, est utilisé comme un moyen de pression sur Washington, créant une crise migratoire à la frontière sud des États-Unis. Régionalement, le Nicaragua est devenu un paria. Il s'est retiré de l'Organisation des États Américains (OEA) avant d'en être expulsé, et même les nouveaux gouvernements de gauche en Amérique latine, comme celui de Gabriel Boric au Chili ou de Gustavo Petro en Colombie, ont pris leurs distances, condamnant les violations des droits de l'homme. Le régime Ortega-Murillo semble avoir fait le pari que dans un monde fragmenté, marqué par le retour des compétitions de grandes puissances, il pourra toujours trouver des parrains suffisamment puissants pour garantir sa survie, tant qu'il maintiendra un contrôle interne absolu et qu'il servira de nuisance utile face aux intérêts occidentaux. Le pays s'enfonce ainsi dans un huis clos tropical, otage d'une famille qui a sacrifié les rêves d'une nation sur l'autel de son ambition dévorante.