MEMOIRE D URNES

L’illusion de Versailles : le sacre de Vincent Auriol

En ce jeudi 16 janvier 1947, le château de Versailles émerge à peine des brumes d’un hiver particulièrement rigoureux. La France grelotte, encore marquée par les stigmates de la guerre, les restrictions de charbon et les tickets de rationnement qui régissent le quotidien d’une population lasse. Pourtant, dans l’enceinte du palais des rois, l’heure est à la solennité républicaine. Les parlementaires, convoqués en Congrès, s’apprêtent à élire le premier président de la Quatrième République. Ce rituel, hérité de la Troisième République mais codifié par une nouvelle Constitution adoptée dans la douleur l’année précédente, doit marquer le retour à la normalité institutionnelle après les parenthèses de Vichy et du Gouvernement provisoire. C’est une journée qui se veut fondatrice, mais qui porte en elle les germes des crises à venir, une cérémonie figée dans le marbre d’un consensus de façade alors que le monde extérieur bascule déjà dans une nouvelle ère de confrontation.

L’atmosphère qui règne dans la salle du Congrès est feutrée, presque anachronique. On y retrouve les rituels parlementaires que le général de Gaulle avait fustigés avant de quitter le pouvoir avec fracas un an plus tôt, en janvier 1946. Son ombre plane sur Versailles, celle de l’homme qui réclamait un exécutif fort et qui, depuis Colombey, observe avec un mépris souverain ce qu’il qualifie de retour au régime des partis. Mais pour l’heure, les partis sont rois. La Constitution d’octobre 1946, acceptée du bout des lèvres par les Français lors d’un référendum boudé par un tiers des électeurs, a consacré la prééminence de l’Assemblée nationale. Le président de la République qu’il s’agit d’élire aujourd’hui n’est plus le monarque républicain que certains espéraient, mais un magistrat à l’influence morale certaine et aux pouvoirs constitutionnels limités. Il doit être, selon la formule consacrée, un arbitre au-dessus de la mêlée, même si la mêlée promet d’être brutale.

Les forces en présence reflètent le système dit du tripartisme qui gouverne la France depuis la Libération. Trois grandes formations dominent l’échiquier politique et se partagent le pouvoir dans une alliance de raison plus que de cœur : le Parti communiste français (PCF), qui se pare du titre de premier parti de France ; la Section française de l’Internationale ouvrière (SFIO), pivot central de toutes les combinaisons ; et le Mouvement républicain populaire (MRP), cette démocratie chrétienne issue de la Résistance. Cette coalition contre-nature, née de la lutte contre l’occupant, tente de survivre aux réalités de la paix. L’enjeu de l’élection n’est pas tant de désigner un chef de l’État que de vérifier la solidité de cet édifice parlementaire branlant. Le choix du candidat de la gauche s’est porté presque naturellement sur Vincent Auriol. Vieux routier de la politique, ancien ministre du Front populaire, résistant, il préside l’Assemblée nationale avec une bonhomie occitane qui dissimule une finesse tactique redoutable. Il rassure. Aux yeux des communistes, il est un homme de gauche avec qui l’on peut discuter ; pour les centristes et une partie de la droite modérée, il est un républicain patriote, garant de la stabilité.

Face à lui, la compétition semble presque protocolaire, mais elle est révélatrice des fractures souterraines. Le MRP présente Auguste Champetier de Ribes, une figure respectée, catholique social, ancien ministre, qui incarne une droite humaniste et résistante. Il sait n’avoir aucune chance face à la machine électorale de la gauche unie pour l’occasion, mais sa candidature est un témoignage. Les radicaux, ces grands blessés de 1940 qui tentent de reconstituer leurs réseaux d’influence, avancent le nom de Jules Gasser, tandis que la droite conservatrice, regroupée au sein du Parti républicain de la liberté (PRL), s’aligne derrière Michel Clemenceau, fils du Tigre, jouant sur la nostalgie d’une grandeur passée. Il n’y a pas de campagne électorale au sens moderne du terme. Pas de meetings survoltés, pas d’affiches placardées sur les murs des villes, pas de débats radiophoniques. Tout se joue dans les couloirs de l’Assemblée, dans les réunions de groupes parlementaires, dans ces tractations secrètes où se négocient les soutiens en échange de promesses ministérielles ou de garanties politiques. C’est la démocratie de l’entre-soi, celle-là même que le gaullisme naissant commence à dénoncer avec virulence.

Le scrutin s’ouvre en début d’après-midi. Le corps électoral est composé des députés et des conseillers de la République, le nouveau nom donné aux sénateurs pour marquer une rupture sémantique avec la chambre haute de la Troisième République. Au total, 883 votants se pressent vers les urnes. La discipline partisane joue à plein. Contrairement aux scrutins tumultueux du passé, où les coups de théâtre étaient légion, celui-ci se déroule avec une fluidité surprenante, presque suspecte. Il ne faudra qu’un seul tour pour sceller le destin de la présidence. C’est un fait rare, presque une anomalie dans l’histoire parlementaire française habituée aux scrutins à rallonge. Vincent Auriol recueille 452 voix, soit la majorité absolue dès le premier tour. Auguste Champetier de Ribes obtient 242 suffrages, Jules Gasser 122 et Michel Clemenceau 60.

L’analyse de ces résultats révèle une mécanique politique d’une précision d’horloger. Auriol a fait le plein des voix socialistes et communistes, auxquelles se sont ajoutés les suffrages de divers élus d’outre-mer et de quelques apparentés. Le bloc des gauches a fonctionné sans accroc. C’est un triomphe pour la SFIO qui, bien qu’en perte de vitesse électorale face au PCF et au MRP lors des législatives précédentes, parvient à placer l’un des siens à la tête de l’État. Cela confirme le rôle central du parti socialiste comme clé de voûte du système : trop faible pour gouverner seul, il est indispensable pour gouverner avec les autres. L’élection de Vincent Auriol est donc le fruit d’un compromis, le plus petit dénominateur commun d’une assemblée divisée sur tout, sauf sur la nécessité de ne pas laisser le pouvoir vacant.

Pourtant, derrière cette victoire arithmétique se cache une fragilité structurelle angoissante. Ce 16 janvier 1947 est un moment de suspension, une fausse fenêtre de sérénité. Le contexte international, que les parlementaires feignent d’ignorer en se concentrant sur leurs jeux de Versailles, est en train de se durcir considérablement. Nous sommes à l’aube de l’année 1947, l’année de la rupture. À l’Est, l’Union soviétique resserre son étau sur les pays qu’elle a libérés, transformant sa sphère d’influence en glacis protecteur. À l’Ouest, les États-Unis, inquiets de la montée du communisme en Europe, s’apprêtent à formuler la doctrine Truman et à lancer le plan Marshall. La France, géographiquement et politiquement située à la charnière de ces deux mondes, est traversée par cette ligne de fracture naissante. Le Parti communiste français n’est pas seulement un partenaire de gouvernement ; il est aussi, aux yeux de beaucoup, le relais de Moscou. Comment le président Auriol pourra-t-il maintenir l’unité de la nation et la cohésion gouvernementale alors que les impératifs géopolitiques vont bientôt exiger de choisir son camp ?

L’illusion du 16 janvier réside dans cette croyance que la politique intérieure peut s’abstraire des réalités diplomatiques. Le tripartisme, qui vient de porter Auriol à l’Élysée, est en réalité moribond. Dès le lendemain de l’élection, les difficultés s’accumulent. Le gouvernement qui se met en place sous la direction de Paul Ramadier va devoir affronter des tempêtes sociales et coloniales majeures. En Indochine, le conflit a déjà commencé avec le bombardement d’Haiphong en novembre 1946, et la guerre coloniale va devenir un boulet diplomatique et financier pour la Quatrième République naissante, divisant profondément la majorité. Sur le front économique, l’inflation galopante et la pénurie provoquent des grèves massives que le PCF, tiraillé entre sa solidarité gouvernementale et sa base ouvrière, aura de plus en plus de mal à contenir.

Vincent Auriol, dans son discours d’investiture, tente de donner de la hauteur à sa fonction. Il refuse d’être un président soliveau, inaugurant les chrysanthèmes. Il veut être le gardien de la Constitution et de l’Union française. Son journal, qu’il tiendra méticuleusement tout au long de son septennat, témoignera de cette volonté farouche d’exister politiquement, d’influencer les choix des présidents du Conseil, de peser sur la politique étrangère. Mais la structure même du régime le contraint. Il est élu par ceux-là même qu’il est censé arbitrer, prisonnier de l’équilibre des partis qui l’a fait roi. Sa légitimité est indirecte, filtrée par les appareils politiques, contrairement à la légitimité populaire et directe que conférera plus tard l’élection au suffrage universel voulue par De Gaulle en 1962.

La comparaison avec notre situation actuelle est éclairante à plus d’un titre. Si la Cinquième République a résolu, par la verticalité du pouvoir et le fait majoritaire, l’instabilité chronique qui caractérisera la présidence Auriol, elle n’a pas effacé les dilemmes fondamentaux de la politique française. En 1947, le système cherchait le consensus par la négociation parlementaire permanente, au risque de la paralysie. Aujourd’hui, nous voyons réapparaître, dans une Assemblée morcelée, les fantômes de ce parlementarisme contraint, où la culture du compromis fait cruellement défaut. La présidence Auriol nous rappelle qu’un chef de l’État, même privé de pouvoirs coercitifs majeurs, peut jouer un rôle essentiel de stabilisation par sa seule autorité morale et son expérience. Auriol sera celui qui, quelques mois après son élection, en mai 1947, cautionnera la révocation des ministres communistes, acte fondateur de l’ancrage occidental de la France et fin officielle du tripartisme. Ce geste, impensable au jour de son élection triomphale de janvier, montre à quel point l’histoire accélère parfois brutalement.

L’élection de 1947 est aussi le miroir d’une France qui cherche sa place dans un monde qui ne l’attend plus. Alors que les députés votent à Versailles, les véritables décisions qui façonneront l’avenir de l’Europe se prennent à Washington et à Moscou. La France de la Quatrième République tentera désespérément de maintenir son rang, de construire l’Europe pour ne pas subir la guerre froide, mais elle le fera avec des institutions faibles, minées par les divisions internes. Vincent Auriol incarnera cette lutte digne mais épuisante pour maintenir le cap d’un navire dont le gouvernail lui échappe souvent. Il restera dans l’histoire comme un président respecté, un républicain intègre qui a tenté de faire vivre un régime impossible.

Le contraste est saisissant entre la froideur protocolaire de ce 16 janvier et la brûlure des événements qui suivront. C’est toute la tragédie de cette Quatrième République : des hommes de valeur, souvent brillants et patriotes, enfermés dans un système qui broie les volontés et dilue les responsabilités. L’élection de Vincent Auriol fut un moment d’unité nationale, mais une unité de façade, un dernier décor de théâtre avant que les acteurs ne soient forcés de choisir leur rôle dans la tragédie de la Guerre froide. En ce sens, le sacre de Versailles fut moins une naissance qu’un sursis, l’ultime illusion d’une France qui croyait encore pouvoir décider seule de son destin en s’appuyant sur l’alliance des contraires. Dès le printemps, les masques tomberont, et la réalité géopolitique reprendra ses droits, reléguant le consensus de janvier au rang de souvenir nostalgique d’une époque révolue.