BIRMANIE - JOUR DE VOTE
Le silence des urnes : la junte birmane force le passage

Des bureaux de vote fantômes sous haute surveillance
L'aube s'est levée sur Mandalay dans un silence inhabituel pour cette ville d'ordinaire si vibrante de commerce et de spiritualité. En ce dimanche 11 janvier 2026, date choisie par le Conseil Administratif d'État (SAC) pour la deuxième phase des élections législatives, l'atmosphère n'est pas à la fête démocratique, mais à la méfiance. Dès six heures du matin, les grilles des bureaux de vote se sont ouvertes dans cent cantons à travers le pays, couvrant des régions aussi diverses que Sagaing, Magway, Bago et le Tanintharyi. Pourtant, devant l'école secondaire numéro 4 de Mandalay, transformée pour l'occasion en forteresse électorale, les files d'attente qui caractérisaient le scrutin historique de 2015 ou même celui de 2020 ont disparu. À la place, une poignée d'électeurs, visages fermés, avancent sous le regard scrutateur de soldats en armes et de policiers anti-émeutes.
Cette deuxième phase du scrutin, qui fait suite à un premier tour organisé le 28 décembre dernier, se déroule dans un climat de coercition palpable. Nos observations sur le terrain, corroborées par des témoignages recueillis discrètement à Yangon et Mandalay, décrivent une élection "pour la forme". À Hpapun, dans l'État Karen, la situation frise l'absurde. Cette localité, autrefois carrefour commercial, ressemble aujourd'hui à une ville fantôme, vidée de ses habitants par les combats incessants entre l'armée et les groupes ethniques armés. Malgré cela, l'administration militaire y a maintenu l'ouverture des bureaux de vote. Les urnes attendent des bulletins qui ne viendront probablement jamais, dans des salles vides où le seul mouvement est celui des ventilateurs brassant l'air chaud et humide. C'est une élection en trompe-l'œil, où l'administration tente de projeter une image de normalité sur un paysage dévasté.
À Yangon, la capitale économique, la scène est différente mais tout aussi révélatrice. Dans le canton de Kawhmu, fief historique d'Aung San Suu Kyi, la participation est anémique. Les résidents, interrogés à demi-mot, évoquent des pressions administratives. Les chefs de quartier, nommés par la junte, ont fait du porte-à-porte ces derniers jours, "encourageant" vivement les familles à se rendre aux urnes pour éviter des "problèmes administratifs" futurs, comme le renouvellement de cartes d'identité ou l'accès aux services publics. Maung Maung Naing, un électeur rencontré à la sortie d'un isoloir dans le canton de Mahar Aung Myay, résume le sentiment général avec une prudence calculée : il a voté pour "un gouvernement qui pourra améliorer les moyens de subsistance", une phrase qui trahit moins un choix politique qu'un espoir désespéré de stabilité économique dans un pays dont le PIB s'est effondré depuis le coup d'État de 2021.
La sécurité est l'obsession du jour. Le régime a déployé un dispositif impressionnant pour cette phase, craignant les attaques des forces de défense populaire (PDF) qui ont appelé au boycott du scrutin. Dans les régions de Sagaing et de Magway, bastions de la résistance armée bamar, voter est un acte risqué. Les bureaux de vote sont entourés de sacs de sable et de barbelés. Les électeurs sont fouillés à plusieurs reprises avant d'accéder aux urnes. Cette militarisation du processus électoral contredit directement la narration officielle diffusée par les médias d'État, qui montrent en boucle des images de citoyens votant sereinement. La réalité est celle d'une population prise en étau : d'un côté, la peur de la répression militaire si l'on s'abstient, de l'autre, la crainte des représailles des groupes révolutionnaires qui considèrent ce vote comme une trahison.
L'absence d'observateurs internationaux crédibles et de médias indépendants sur les lieux de vote renforce ce sentiment de huis clos. Seuls quelques journalistes accrédités par le régime, encadrés par des officiers de presse, ont accès aux bureaux "modèles". Pour le reste, c'est le black-out. Les coupures d'internet, sporadiques mais ciblées dans les zones les plus instables, empêchent la circulation d'informations en temps réel sur le déroulement du vote. Ce 11 janvier 2026 restera gravé non pas comme le jour où la Birmanie a retrouvé la voie de la démocratie, mais comme celui où elle a performé un rituel électoral vide de sens, une chorégraphie bureaucratique jouée devant des spectateurs forcés et des sièges vides, tandis que l'ombre de la guerre civile s'étire sur chaque bureau de vote.
La machine à gagner du Général Min Aung Hlaing
L'issue de ce scrutin ne fait guère de doute, et pour cause : l'ingénierie électorale mise en place par le Conseil Administratif d'État est un modèle de verrouillage politique. Le Parti de l'Union, de la Solidarité et du Développement (USDP), bras politique de l'armée, est en route pour une victoire écrasante, non par la popularité, mais par l'élimination systématique de toute concurrence sérieuse. Les résultats de la première phase du 28 décembre sont éloquents : l'USDP a remporté 90 des 102 sièges disputés à la chambre basse. Richard Horsey, conseiller principal pour le Myanmar au sein de l'International Crisis Group, qualifie cette trajectoire de "raz-de-marée programmé", soulignant que le terrain de jeu a été incliné de manière si vertigineuse qu'il est devenu une falaise pour toute opposition réelle.
Le mécanisme de cette domination repose sur plusieurs piliers, le premier étant la dissolution de la Ligue Nationale pour la Démocratie (LND). Le parti d'Aung San Suu Kyi, vainqueur incontesté des élections de 2015 et 2020, a été rayé de la carte politique officielle pour avoir refusé de se plier aux nouvelles règles d'enregistrement draconiennes imposées par la commission électorale contrôlée par la junte. Avec ses leaders emprisonnés, dont l'icône de la démocratie âgée de 80 ans qui purge une peine de 27 ans de prison, ou en exil, la LND laisse un vide béant que l'USDP s'empresse de combler. Les autres partis démocratiques ont, pour la plupart, choisi le boycott ou ont été disqualifiés, laissant l'USDP concourir souvent seul ou contre des partis satellites créés de toutes pièces pour donner une illusion de pluralisme.
L'architecture constitutionnelle de 2008, rédigée par l'armée, constitue le second pilier de ce verrouillage. Elle garantit automatiquement 25 % des sièges du parlement aux militaires. Pour obtenir la majorité absolue et élire le président, les partis pro-militaires n'ont donc besoin de remporter que 26 % des sièges élus, tandis qu'une opposition démocratique devrait en rafler plus de 75 %. Dans le contexte actuel, où l'USDP court quasiment seul, cette barre est non seulement franchie mais pulvérisée. Le système électoral lui-même a été modifié, passant du scrutin majoritaire (qui avait favorisé les raz-de-marée de la LND) à une forme de représentation proportionnelle dans certaines zones, officiellement pour "mieux représenter les minorités", mais pratiquement pour diluer le vote d'opposition là où il subsisterait encore.
La stratégie du vote "par phases" est également une tactique politique déguisée en nécessité logistique. En étalant le scrutin sur trois dates – 28 décembre, 11 janvier et 25 janvier – la junte peut concentrer ses forces de sécurité sur des zones spécifiques, mais aussi gérer l'opinion publique. Les résultats triomphants de la première phase sont utilisés comme outil de propagande pour créer un effet d'entraînement ou de résignation pour la phase actuelle. Les médias d'État, comme le Global New Light of Myanmar, martèlent depuis des semaines le succès de la première étape, tentant de normaliser le processus et de décourager toute contestation. C'est une prophétie auto-réalisatrice : en annonçant la victoire inévitable de l'USDP, le régime incite les indécis à se rallier au "parti de l'ordre" ou à rester chez eux.
Enfin, il faut souligner le rôle des "votes par anticipation", un mécanisme historiquement utilisé par les régimes militaires birmans pour bourrer les urnes. Lors des élections de 2010, ces votes, souvent collectés dans les casernes ou sous la contrainte administrative, avaient mystérieusement fait basculer des circonscriptions entières à la dernière minute. Pour ce scrutin de 2026, bien que les données soient opaques, les rapports indiquent une mobilisation massive des fonctionnaires et des familles de militaires pour voter tôt, garantissant un matelas de voix confortable à l'USDP avant même l'ouverture des bureaux. Ce n'est pas une élection au sens traditionnel du terme, c'est une opération administrative de validation d'un pouvoir déjà en place, une formalité coûteuse destinée à transformer le général Min Aung Hlaing en président "civil" constitutionnel.
Une élection sur fond de guerre civile
Il est impossible de comprendre ce scrutin sans le replacer dans le contexte sanglant qui déchire le Myanmar. Alors que les électeurs déposent leurs bulletins dans l'urne à Yangon, des obus de mortier tombent dans les collines de l'État Shan et du Kachin. La Birmanie est en proie à une guerre civile de haute intensité, et cette élection est devenue une nouvelle ligne de front. Les groupes de résistance, notamment le Gouvernement d'Unité Nationale (NUG) – le gouvernement parallèle formé par les élus déchus et des représentants ethniques – ont déclaré ce scrutin "illégal" et "terroriste". Pour eux, participer à ce vote, c'est légitimer la junte qui a tué des milliers de civils depuis le coup d'État.
La violence a directement impacté la logistique électorale. Sur les 330 cantons que compte le pays, un nombre significatif ne votera pas, ni aujourd'hui ni le 25 janvier. La Commission électorale a dû annuler le scrutin dans des dizaines de municipalités où l'armée a perdu le contrôle territorial effectif au profit des Forces de Défense Populaire (PDF) ou des Organisations Armées Ethniques (EAO). C'est un aveu de faiblesse terrible pour un régime qui prétend restaurer "l'ordre et la stabilité". La carte électorale de ce 11 janvier est une carte en peau de léopard, trouée par les zones libérées où l'autorité de Naypyidaw n'existe plus. Dans les régions de Sagaing et Magway, épicentres de la résistance bamar, la tenue du scrutin est un défi sécuritaire majeur, et les bureaux de vote sont des cibles potentielles.
Les menaces sont réelles et bidirectionnelles. D'un côté, la junte menace de poursuites quiconque appellerait au boycott ou perturberait le vote, utilisant la loi antiterroriste pour museler les critiques. De l'autre, certains groupes de guérilla locale ont averti les populations de ne pas s'approcher des bureaux de vote, considérés comme des cibles militaires légitimes car gardés par des soldats. Cette situation place les civils dans une position impossible, pris entre le marteau de la conscription et de la coercition étatique, et l'enclume des représailles révolutionnaires. Bien que le NUG ait officiellement appelé à ne pas cibler les électeurs, la nébuleuse des groupes armés locaux est difficile à contrôler, et la peur d'attaques à la bombe ou de drones artisanaux plane sur chaque file d'attente.
Le bilan humain de ce conflit est lourd. Selon les estimations de l'ACLED (Armed Conflict Location & Event Data Project), plus de 90 000 personnes ont péri depuis 2021. Ce chiffre macabre est l'éléphant dans la pièce de chaque bureau de vote. Comment organiser des élections libres et équitables quand une partie du pays est sous les bombes, que plus de 3 millions de personnes sont déplacées à l'intérieur du pays et que des villages entiers ont été incendiés ? La "normalité" que la junte tente de vendre à travers ces images de vote est une façade qui se fissure de toutes parts. Dans l'État Rakhaing, bien que l'Arakan Army (AA) ait observé un cessez-le-feu précaire par le passé, la tension est extrême et le vote y est largement compromis ou contrôlé par les dynamiques militaires locales plutôt que par un processus démocratique national.
L'ironie tragique de cette journée est que l'exercice électoral, censé être un mécanisme de résolution pacifique des conflits, est ici un facteur d'aggravation de la violence. En forçant la tenue de ce scrutin, la junte oblige les populations à choisir leur camp publiquement, brisant les mécanismes de survie sociale que les Birmans ont développés depuis cinq ans. Les doigts tachés d'encre indélébile, preuve du vote, peuvent devenir des marques de suspicion dans les zones contestées. Ce 11 janvier 2026 ne marque pas une étape vers la paix, mais une cristallisation des lignes de fracture, prouvant que le fossé entre l'armée et la population, creusé par cinq années de brutalité, est désormais infranchissable par de simples bulletins de vote.
La quête désespérée de légitimité internationale
Au-delà des frontières birmanes, ce scrutin du 11 janvier 2026 est observé avec un mélange de cynisme, d'inquiétude et, pour certains voisins, d'opportunisme pragmatique. L'objectif ultime du général Min Aung Hlaing n'est pas tant de convaincre sa propre population, qu'il sait hostile, que de présenter un visage "légaliste" à la communauté internationale. En troquant son uniforme de commandant en chef pour le costume de président élu, même via une élection truquée, il espère normaliser les relations diplomatiques de la Birmanie et, surtout, relancer une économie asphyxiée par les sanctions occidentales. C'est une stratégie de survie qui vise à faire passer la junte du statut de paria à celui de partenaire "incontournable" mais imparfait.
Les réactions occidentales ne se sont pas fait attendre et sont sans surprise. Les États-Unis, l'Union Européenne et le Royaume-Uni ont déjà condamné ce processus, le qualifiant de "simulacre". Pour les chancelleries occidentales, une élection sans l'opposition, sans liberté de la presse et sous la loi martiale ne peut être reconnue. Cependant, l'influence de l'Occident sur Naypyidaw s'est considérablement érodée depuis 2021. Les condamnations morales et les sanctions ciblées, bien que symboliquement fortes, n'ont pas fait plier les généraux. Le véritable enjeu diplomatique se joue ailleurs, plus près, au sein de l'ASEAN (Association des Nations de l'Asie du Sud-Est) et avec les géants voisins, la Chine et l'Inde.
La Chine, acteur clé dans la région, joue une partition complexe. Pékin a besoin de stabilité pour ses projets d'infrastructures stratégiques, notamment le corridor économique Chine-Myanmar qui lui offre un accès à l'Océan Indien. Pour la Chine, peu importe qui dirige à Naypyidaw, pourvu que les gazoducs ne soient pas bombardés et que la frontière reste calme. Les médias chinois, comme Xinhua, couvrent l'élection de manière factuelle, soulignant le "processus de transition", ce qui vaut acceptation tacite. Si Min Aung Hlaing parvient à stabiliser un tant soit peu le pays après ce vote, Pékin sera probablement le premier à normaliser pleinement ses relations, offrant à la junte une bouée de sauvetage économique et diplomatique vitale.
L'ASEAN, quant à elle, est divisée. Si des pays comme l'Indonésie ou la Malaisie restent critiques, d'autres membres, plus autoritaires ou liés par des intérêts économiques, pourraient être tentés d'accepter le fait accompli pour tourner la page du "problème birman" qui empoisonne les sommets régionaux depuis cinq ans. La Thaïlande voisine, qui partage une longue frontière et des liens étroits avec l'armée birmane, surveille le scrutin avec attention, craignant surtout un nouvel afflux de réfugiés si les combats s'intensifient post-élection. Pour ces voisins, l'élection, même imparfaite, est vue par certains comme une "porte de sortie" potentielle, aussi étroite soit-elle, vers un retour à l'ordre constitutionnel, même si cet ordre est kaki.
Que se passera-t-il après la troisième phase du 25 janvier ? C'est la question que tous les analystes se posent. Une fois le nouveau gouvernement formé, dominé par l'USDP et les militaires, le régime tentera probablement de lancer une offensive de charme diplomatique tout en intensifiant la guerre contre les résistants, désormais qualifiés d'insurgés contre un "gouvernement élu". Mais la légitimité ne se décrète pas. Sans l'adhésion du peuple birman, qui a montré une résilience extraordinaire depuis le coup d'État, ce gouvernement restera une coquille vide. L'histoire de la Birmanie a montré que les élections manipulées ne résolvent jamais les crises politiques profondes ; elles ne font souvent que retarder l'explosion ou cimenter une dictature pour une nouvelle décennie de ténèbres. Ce 11 janvier 2026 n'est pas la fin de la crise birmane, c'est simplement le début d'un nouveau chapitre, sans doute tout aussi tragique, de sa longue lutte pour la liberté.