ETATS UNIS - NECROLOGIE

Richard Codey, un homme du peuple face aux méandres du pouvoir

Né le 27 novembre 1946 à Orange dans le New Jersey, Richard James Codey voit le jour dans une Amérique qui sort tout juste de la Seconde Guerre mondiale et s'apprête à vivre les bouleversements de la guerre froide. Il grandit dans une famille modeste qui possède une entreprise de pompes funèbres, Frank J. Codey & Son Funeral Directors, au cœur d'une ville ouvrière du comté d'Essex où se mêlent différentes communautés d'immigrants. Cette enfance passée dans l'univers particulier des pompes funèbres, entre le silence des veillées mortuaires et les conversations à voix basse des familles endeuillées, forge chez le jeune Richard une sensibilité particulière à la souffre humaine et aux destins brisés. Son père, qui exerce également les fonctions de coroner du comté, l'emmène dès l'adolescence sur les lieux d'accidents pour récupérer les corps, expérience éprouvante qui le fait mûrir prématurément et lui donne une conscience aiguë de la fragilité de l'existence.

Richard fréquente successivement Our Lady of the Valley High School puis Oratory Preparatory School, d'où il sort diplômé, avant d'entamer des études supérieures qu'il mène de front avec son activité professionnelle dans l'entreprise familiale. Après avoir obtenu sa licence de directeur de pompes funèbres, il reprend le flambeau paternel et exerce ce métier exigeant qui l'oblige à être disponible à toute heure pour accueillir le chagrin d'autrui. Parallèlement, il enseigne dans le système scolaire public d'East Orange, découvrant les réalités du système éducatif américain et les inégalités qui frappent les quartiers défavorisés. Ce n'est qu'en 1981 qu'il décroche son diplôme de bachelor en éducation à l'université Fairleigh Dickinson, achevant ainsi un parcours universitaire discontinu mais tenace, typique de ces Américains qui doivent travailler pour financer leurs études. Cette même année 1981, il épouse Mary Rolli, qui deviendra Mary Jo Codey, une enseignante qui partagera sa vie et ses combats pendant près de quarante-cinq ans.

La famille Codey, profondément ancrée dans la vie locale d'Orange, baigne dans un environnement politiquement actif où les pompes funèbres servent souvent de lieu de rencontre et de discussion pour les notables du quartier. C'est dans ce contexte que Richard, âgé de seulement vingt-et-un ans, se lance dans sa première campagne électorale en 1968 pour un siège au comité de comté à Orange. La défaite est cruelle, quatre voix seulement le séparent de la victoire, mais cette expérience le galvanise plutôt qu'elle ne le décourage. L'année suivante, en 1969, il remporte ce même siège, jetant les fondations d'une carrière politique qui s'étendra sur plus d'un demi-siècle. Protégé du maire d'Orange Nicholas Franco et assistant du sénateur d'État Frank Dodd, Richard Codey apprend les rouages de la politique locale dans le New Jersey, cet État où les machines politiques et les alliances de comté déterminent souvent les destinées électorales.

En 1973, à vingt-six ans, il se présente pour la première fois à l'Assemblée générale du New Jersey et remporte son siège, représentant un district qui englobe les portions occidentales du comté d'Essex et la partie sud-est du comté de Morris. Durant huit années à l'Assemblée, de 1974 à 1982, il se forge une réputation d'élu travailleur et accessible, jamais très éloigné de ses racines populaires, toujours prompt à défendre les intérêts des classes moyennes et des plus vulnérables. En 1981, il franchit une nouvelle étape en se faisant élire au Sénat de l'État du New Jersey, chambre haute de la législature où il siégera sans interruption jusqu'en janvier 2024, établissant ainsi le record absolu de longévité parlementaire dans l'histoire du New Jersey avec cinquante années de service législatif cumulé entre les deux chambres.

Son ascension au sein de la hiérarchie démocrate du Sénat est progressive mais constante. Il accède à la présidence du Sénat en 2002, fonction qui fait de lui le deuxième personnage de l'État dans l'ordre de succession constitutionnelle après le gouverneur. Cette position lui permet d'exercer à plusieurs reprises les fonctions de gouverneur par intérim, d'abord pendant quatre-vingt-quatre heures en janvier 2002, lors de la brève transition entre le départ du gouverneur républicain Donald DiFrancesco et l'investiture du nouveau gouverneur démocrate James McGreevey. Mais c'est le 15 novembre 2004 que Richard Codey accède véritablement à la fonction suprême de l'État, lorsque James McGreevey démissionne après avoir révélé son homosexualité et une liaison extraconjugale avec un homme qu'il avait nommé à un poste gouvernemental. Codey devient ainsi le cinquante-troisième gouverneur du New Jersey, fonction qu'il exercera jusqu'au 17 janvier 2006, achevant le mandat de son prédécesseur.

Ces quatorze mois de gouvernorat constituent l'apogée de sa carrière politique et lui permettent de mettre en œuvre un programme réformateur ambitieux dans un État réputé pour sa corruption endémique et ses scandales politiques à répétition. Dès sa prise de fonction, il nomme Mary Jane Cooper au poste de première Inspectrice générale de l'histoire du New Jersey, créant ainsi une institution destinée à traquer le gaspillage et la mauvaise gestion dans l'administration publique. Il alloue sept millions de dollars supplémentaires aux agences chargées de la responsabilité publique et commande un audit complet des codes d'éthique de l'État dont les recommandations débouchent sur un renforcement substantiel des règles de transparence. En mars 2005, il s'attaque frontalement au système du pay-to-play qui gangrène la politique du New Jersey, faisant adopter une loi interdisant les contributions de campagne par les entreprises détenant des contrats publics dans plusieurs circonstances précises.

Mais c'est dans le domaine de la santé publique que son action gouvernementale laisse les traces les plus durables. Portant l'interdiction de fumer dans les espaces publics fermés, il fait du New Jersey l'un des premiers États américains à adopter une législation aussi restrictive, le Smoke Free Air Act qui révolutionne les habitudes sociales et réduit drastiquement l'exposition au tabagisme passif. Il obtient également un financement accru pour la recherche sur les cellules souches, faisant du New Jersey le premier État américain à allouer des fonds publics à la recherche sur les cellules souches embryonnaires humaines et à établir une banque publique de cellules souches issues du cordon ombilical et du placenta. Il augmente considérablement le financement des services de santé mentale, domaine qui lui tient particulièrement à cœur depuis que son épouse Mary Jo a souffert d'une grave dépression post-partum après la naissance de leur premier fils Kevin, vingt ans plus tôt. Pour mettre au monde leur second fils Christopher, elle avait dû interrompre son traitement médicamenteux et subir onze séances d'électrochocs, expérience traumatisante qui avait profondément marqué le couple et transformé Richard en militant inlassable de la cause des malades mentaux.

Son engagement dans ce combat prend des formes spectaculaires qui révèlent sa personnalité peu conventionnelle pour un homme politique. Dans les années précédant son accession au gouvernorat, il s'était fait embaucher sous une fausse identité, utilisant les papiers d'un violeur condamné et le numéro de sécurité sociale d'un criminel décédé, à l'hôpital psychiatrique de Marlboro pour enquêter en infiltration sur les conditions de traitement des patients. Affecté au cottage 16, l'un des pavillons les plus difficiles où sont regroupés des patients psychotiques, incohérents ou mutiques, dont certains ont commis des meurtres à l'extérieur ou à l'intérieur de l'hôpital, il découvre des abus systématiques envers les patients, un gaspillage éhonté des fonds publics et des pratiques illégales généralisées. Son enquête provoque le limogeage du directeur de l'hôpital et aboutit à l'instauration de règles strictes d'embauche incluant la vérification systématique des empreintes digitales et des antécédents. En 2012, alors qu'il a quitté le gouvernorat depuis plusieurs années, il récidive en se faisant grimer pendant plus d'une heure par un maquilleur professionnel qui lui ajoute une fausse barbe, des tatouages sur tout le corps, des dents jaunies par le tabac et un visage vieilli prématurément pour incarner Jimmy Peters, un sans-abri souffrant de troubles mentaux qui vient d'être libéré du service psychiatrique d'un hôpital. Il passe la nuit dans les rues à chercher un abri, dormant sur un matelas inconfortable qui lui fait mal à la hanche, découvrant l'impitoyable réalité du système d'accueil des malades mentaux sans domicile fixe où, selon ses propres mots rapportés par les responsables associatifs, on arrive parfois à trouver un lit mais souvent on reste dehors.

Comme gouverneur, il crée également un groupe de travail chargé de recommander des mesures pour lutter contre l'abus de stéroïdes dans le sport lycéen et universitaire, initiative qui débouche sur l'instauration de tests antidopage pour les athlètes des équipes de lycée participant aux championnats, le financement des tests étant assuré par l'État. Il joue un rôle crucial dans la négociation qui permet la construction du MetLife Stadium, stade de football américain construit conjointement par les Giants de New York et les Jets de New York, projet d'envergure qui revitalise l'économie locale. Il lance un appel public pour choisir un nouveau slogan pour l'État, consultation citoyenne qui aboutit à l'adoption de Come See for Yourself, invitation adressée aux touristes et aux investisseurs à découvrir par eux-mêmes un New Jersey souvent moqué et caricaturé. Il fait adopter de nouvelles règles nutritionnelles pour les cantines scolaires, éliminant les boissons sucrées et les snacks malsains pour combattre l'obésité infantile. Il augmente le salaire minimum et fait voter un système de localisation GPS pour les délinquants sexuels condamnés, renforçant ainsi la sécurité publique.

Quelques jours avant de quitter le gouvernorat en janvier 2006, il appose sa signature au premier moratoire législatif sur la peine capitale adopté par un État américain, acte symbolique fort qui prépare le terrain à l'abolition définitive de la peine de mort par son successeur Jon Corzine à la fin de l'année 2007. Il retrouve alors son siège au Sénat et sa fonction de président de cette assemblée qu'il conserve jusqu'en 2010. En avril 2007, lorsque le gouverneur Corzine est grièvement blessé dans un accident de voiture sur le Garden State Parkway et plongé dans un coma artificiel, incapable de remplir ses fonctions en raison de son intubation, Richard Codey assume à nouveau le rôle de gouverneur par intérim pendant vingt-cinq jours, du 12 avril au 7 mai, jusqu'à ce que Corzine soit suffisamment rétabli pour reprendre ses responsabilités.

Au fil des décennies, Richard Codey demeure une figure singulière de la politique du New Jersey, refusant les fastes du pouvoir et conservant un style direct et sans détour qui tranche avec la langue de bois habituelle des responsables politiques. Il parraine la première interdiction des armes d'assaut à l'échelle d'un État et la première loi exigeant des dispositifs de sécurité enfant sur les armes de poing, contribuant ainsi à faire du New Jersey l'un des États américains dotés de la législation la plus stricte en matière de contrôle des armes à feu. Il soutient également des mesures visant à protéger les jeunes athlètes des effets à long terme des commotions cérébrales et autres traumatismes crâniens, anticipant les débats qui émergeront ultérieurement sur les dangers du football américain pour la santé des joueurs. Parallèlement à sa carrière politique, il préside pendant vingt-cinq ans une compagnie d'assurance qu'il vend en 2008, diversifiant ainsi ses activités professionnelles au-delà de l'entreprise de pompes funèbres familiale.

En août 2023, après quarante-deux années au Sénat, il annonce qu'il ne briguera pas de nouveau mandat lors des élections de novembre, décision qui marque la fin d'une ère dans la politique du New Jersey. Il quitte effectivement son siège sénatorial le 9 janvier 2024, fermant définitivement un chapitre parlementaire d'une durée inégalée dans l'histoire de l'État. Il se retire alors de la vie publique après cinquante années de service législatif continu, record absolu qui témoigne de la confiance jamais démentie que lui ont accordée les électeurs de son district, représentant successivement les portions occidentales du comté d'Essex et la partie sud-est du comté de Morris.

Richard James Codey s'éteint paisiblement à son domicile le 11 janvier 2026 à l'âge de 79 ans, entouré de sa famille, après une brève maladie dont la nature n'a pas été révélée publiquement. Il avait soixante-dix-neuf ans. Sa disparition, survenue à peine deux jours après son retrait définitif du Sénat deux ans plus tôt, suscite une vague d'hommages à travers tout le New Jersey et au-delà. Sa famille souligne dans son communiqué qu'il a vécu sa vie avec humilité et qu'il disait la vérité quand d'autres se taisaient, combattant inlassablement pour les habitants du New Jersey tout au long de sa carrière. Il laisse derrière lui son épouse Mary Jo, avec qui il a partagé quarante-cinq années de mariage, et leurs deux fils Kevin et Christopher, ainsi qu'un héritage politique marqué par son engagement indéfectible en faveur des plus vulnérables, des malades mentaux, des enfants, des victimes de violences et de tous ceux que le système économique et social américain laisse sur le bas-côté. Aujourd'hui, dimanche 11 janvier 2026, jour de son décès, le New Jersey perd l'une de ses figures politiques les plus authentiques et les plus durables, un homme qui aura traversé près de six décennies de transformations politiques, économiques et sociales sans jamais renier ses origines modestes ni abandonner son franc-parler légendaire, incarnant jusqu'au bout cette figure du politicien proche du peuple qui se fait de plus en plus rare dans l'Amérique contemporaine.