CHYPRE - NECROLOGIE
George Vassiliou, la modernité chypriote

C'est le 20 mai 1931 que naît George Vassiliou, dans la cité portuaire de Famagouste, alors sous domination coloniale britannique. Cette date marque l'entrée dans l'histoire d'un homme qui, par son parcours singulier, incarnera les soubresauts et les mutations profondes de l'île de Chypre tout au long du XXe siècle et du premier quart du XXIe. En cet instant précis où la nouvelle de sa disparition nous parvient, il convient de se pencher sur cette trajectoire qui, loin d'être linéaire, épouse les fractures géopolitiques de son temps pour mieux tenter de les résorber. Famagouste, ville de son enfance, n'est pas encore la cité fantôme qu'elle deviendra après 1974, mais un carrefour commercial vibrant, préfigurant peut-être la vocation d'ouverture de celui qui présidera aux destinées de la République. Fils de Vasos Vassiliou, médecin respecté et membre fondateur du parti communiste chypriote AKEL, et de son épouse, le jeune George grandit dans un environnement où la conscience politique est une seconde nature, mais où l'idéologie se heurte déjà aux réalités de la guerre froide naissante.
L'itinéraire de formation de George Vassiliou est en soi une géographie des déchirements européens. Après une scolarité secondaire sur l'île, ses premières années d'adulte le conduisent loin de la Méditerranée. La guerre civile grecque et les tensions politiques l'orientent vers l'Europe centrale. C'est en Hongrie, à Budapest, qu'il poursuit ses études universitaires, alors que son père y a trouvé refuge politique. Il y étudie l'économie, s'imprégnant des modèles de planification mais développant, paradoxalement, une compréhension aiguë des mécanismes de marché qui feront plus tard sa fortune. Cette période hongroise est cruciale : elle le dote d'un regard sur le monde qui n'est pas celui des élites chypriotes traditionnelles formées à Londres ou à Athènes. Il vit de l'intérieur les contradictions du bloc de l'Est, jusqu'à ce que les événements de 1956 et l'invasion soviétique ne le poussent, une nouvelle fois, à l'exil.
Londres devient alors sa nouvelle terre d'apprentissage. Il y achève son doctorat en économie, parachevant sa mue intellectuelle. Ce n'est plus le fils de militant qui arpente les couloirs de l'université, mais un économiste pragmatique, décidé à comprendre les ressorts de la consommation et des échanges dans un monde globalisé. C'est durant ces années britanniques qu'il rencontre celle qui deviendra son épouse et sa plus fidèle alliée politique, Androulla. Ensemble, ils forment un couple résolument moderne, tourné vers l'action. Contrairement à beaucoup de ses compatriotes qui choisissent la voie du barreau ou de la fonction publique, George Vassiliou fait le pari de l'entreprise. Il pressent avant d'autres l'importance de l'information et des données dans l'économie naissante des services.
Le retour à Chypre au début des années 1960, dans la foulée de l'indépendance, marque le début de son ascension professionnelle. Il fonde le Middle East Market Research Bureau. Ce qui n'était qu'une modeste structure devient, sous sa direction visionnaire, le plus grand cabinet d'études de marché et de conseil de tout le Moyen-Orient. Vassiliou invente, innove, et surtout, il tisse un réseau d'influence qui dépasse largement les frontières de la petite république. Il devient millionnaire, un statut qui, dans la culture politique chypriote de l'époque, le classe a priori à droite de l'échiquier. Pourtant, l'homme est inclassable. Il a gardé de ses origines familiales une sensibilité sociale et des liens avec la gauche, tout en étant l'incarnation de la réussite libérale. Cette ambivalence, qui aurait pu être une faiblesse, deviendra sa force majeure lors de son entrée fracassante en politique.
L'année 1988 constitue une rupture dans la vie politique chypriote, une date charnière que l'historien du politique ne saurait négliger. Le président sortant, Spyros Kyprianou, semble usé par l'exercice du pouvoir et l'impasse des négociations sur la partition de l'île. En face, la droite traditionnelle se range derrière Glafcos Clerides. C'est dans ce paysage figé que surgit la candidature de George Vassiliou. Novice en politique, sans appareil partisan, il réussit le tour de force de se présenter comme un candidat indépendant tout en obtenant le soutien décisif du puissant parti communiste AKEL. Cette alliance, que d'aucuns qualifièrent de contre-nature entre le capitaliste prospère et le parti des travailleurs, révèle en réalité la soif de renouveau de la société chypriote. Vassiliou mène une campagne à l'américaine, moderne, directe, tranchant avec le style hiératique de ses prédécesseurs.
Son élection à la présidence de la République, au second tour face à Clerides, inaugure ce que l'on pourrait appeler le "moment Vassiliou". Durant cinq ans, de 1988 à 1993, il va s'employer à moderniser l'État avec une énergie de chef d'entreprise. Son mandat est marqué par une volonté de rationalisation de l'administration et une ouverture économique sans précédent. Mais c'est sur le dossier national, la question chypriote, que son action est la plus scrutée. Vassiliou rompt avec la rhétorique défensive pour engager une diplomatie proactive. Il noue une relation de travail avec le secrétaire général de l'ONU, Boutros Boutros-Ghali, qui aboutira à la formulation d'un ensemble d'idées pour la réunification, connu sous le nom de "Set of Ideas". Si ces négociations n'aboutissent pas à la solution espérée, elles ont le mérite de replacer Chypre sur la carte diplomatique et de démontrer la bonne volonté de la partie grecque.
Cependant, l'œuvre majeure de George Vassiliou, celle qui inscrit son nom dans la longue durée de l'histoire européenne, est sans conteste le virage européen. Contre l'avis de certains qui craignaient d'aliéner les pays non-alignés, il dépose en 1990 la candidature officielle de Chypre à la Communauté économique européenne. C'est un pari audacieux, presque téméraire, qui repose sur une conviction inébranlable : l'avenir de Chypre et sa sécurité ne peuvent être garantis que par son ancrage à l'Europe. Cette décision stratégique change la nature même du problème chypriote, qui cesse d'être un simple conflit interethnique local pour devenir une question européenne. La Commission européenne rendra un avis positif en 1993, validant la pertinence de cette vision.
La défaite électorale de 1993, où il s'incline de justesse face à son vieux rival Glafcos Clerides, aurait pu marquer la fin de sa vie publique. Il n'en est rien. George Vassiliou n'est pas homme à se retirer sur un échec. Il fonde son propre mouvement politique, les Démocrates Unis, tentant d'implanter au centre de l'échiquier politique une force libérale et sociale, pro-européenne et favorable à la réunification. Si le succès électoral de ce parti reste modeste, l'influence de Vassiliou demeure intacte. Il est, pour les chancelleries occidentales, la voix de la raison et du progrès à Chypre.
C'est donc tout naturellement que son successeur, reconnaissant ses compétences et son réseau, le rappelle aux affaires pour une mission historique. En 1998, le président Clerides nomme George Vassiliou négociateur en chef pour l'adhésion de Chypre à l'Union européenne. C'est une situation politique rare, où un président confie à son ancien adversaire la mission la plus cruciale pour l'avenir du pays. Durant cinq années, Vassiliou va mettre toute son habileté technique, sa connaissance des langues et des cultures, et sa force de persuasion au service de cet objectif. Il arpente les couloirs de Bruxelles, désamorçant les réticences, harmonisant la législation chypriote avec l'acquis communautaire, et veillant à ce que le processus d'adhésion ne soit pas pris en otage par l'absence de solution politique au problème de la partition.
Le couronnement de cette carrière dévouée au bien public intervient en 2004, lorsque Chypre devient membre à part entière de l'Union européenne. Si George Vassiliou n'est plus président à ce moment-là, il est, aux yeux de l'histoire, l'architecte principal de cette intégration. Il a su transformer une petite île méditerranéenne excentrée en un partenaire crédible et respecté au sein du club européen. Cette réussite est celle d'un homme qui a su transcender les clivages partisans pour privilégier l'intérêt supérieur de la nation. Son engagement ne s'arrête pas là. Retiré de la politique active, il continue, par ses écrits et ses conférences, à plaider pour une solution fédérale au problème chypriote, convaincu que la division est une anomalie historique qu'il faut corriger.
Sa vie privée, partagée avec Androulla Vassiliou, qui suivra ses traces en devenant elle-même Commissaire européenne, est le reflet de cet engagement public. Père de trois enfants, il a su préserver, malgré les tempêtes politiques, un équilibre familial qui fut son socle. L'homme d'affaires avisé n'a jamais complètement disparu derrière l'homme d'État ; il a simplement mis ses talents de gestionnaire au service d'une cause plus grande. Il incarnait une forme de politique qui semble aujourd'hui se raréfier : celle des idées claires, du pragmatisme éclairé et du refus de la démagogie.
Les dernières années de sa vie furent celles d'un patriarche sage, observé avec respect par une classe politique qui lui devait beaucoup. Il vit les espoirs de réunification renaître puis s'éteindre à nouveau, notamment lors de l'échec du plan Annan en 2004, qu'il avait soutenu avec ferveur. Il observa les crises économiques, la découverte des hydrocarbures, et les mutations géopolitiques de la région avec la lucidité de celui qui a vu passer les époques. Sa santé déclinante l'avait peu à peu éloigné de la scène publique, mais sa voix portait encore lorsqu'il choisissait de s'exprimer.
En ce 14 janvier 2026, alors que nous apprenons sa disparition survenue il y a deux jours à l'âge de 94 ans, c'est toute une page de l'histoire de Chypre qui se tourne. George Vassiliou laisse derrière lui un pays transformé, ancré à l'Ouest, membre de la zone euro, mais toujours divisé, une blessure qu'il n'aura pas réussi à refermer malgré tous ses efforts. Sa mort résonne comme le départ du dernier des géants d'une époque où la politique se faisait avec une vision d'envergure. Les hommages qui affluent aujourd'hui, de Nicosie à Bruxelles, témoignent de la dimension de l'homme. Il n'était pas seulement un président chypriote ; il était un Européen convaincu, un bâtisseur de ponts dans une région trop souvent marquée par les murs.
L'héritage de George Vassiliou est complexe et riche. Il réside dans les institutions qu'il a modernisées, dans la prospérité qu'il a contribué à bâtir, et surtout dans cette identité européenne qu'il a offerte à son peuple. Pour l'historien, il restera ce président-manager, cet intellectuel de l'action qui a su, à un moment critique, saisir les vents de l'histoire pour diriger le navire chypriote vers son port naturel. Sa vie fut un plaidoyer pour la raison et le dialogue, des vertus dont le monde actuel, en ce début d'année 2026, a plus que jamais besoin. Alors que les drapeaux sont en berne sur les bâtiments officiels de Nicosie, c'est l'image d'un homme souriant, déterminé et profondément humain que nous garderons, celle d'un citoyen qui a servi sa patrie avec honneur et distinction.