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AUTRICHE - ANNIVERSAIRE

Alexander Van der Bellen, un libéral au chevet de la république

AUTRICHE - ANNIVERSAIRE

Le 18 janvier 1944, alors que Vienne se trouve encore sous le joug de l’administration nazie et que les bruits de l’Armée rouge commencent à résonner aux confins de l’Europe centrale, naît un enfant dont le destin se confondra avec la reconstruction morale et politique de la Seconde République autrichienne. Alexander Van der Bellen voit le jour dans une capitale marquée par la guerre, mais c’est l’héritage de l’exil qui constitue son berceau véritable. Fils d’un père aristocrate russe d’origine hollandaise et d’une mère estonienne, tous deux fuyant l’avancée soviétique, il incarne dès ses premiers souffles cette Mitteleuropa déchirée, où les frontières bougent plus vite que les hommes. Cette origine, celle d’un « enfant de réfugiés » comme il se plaira à le rappeler sept décennies plus tard face aux montées nationalistes, n’est pas une simple anecdote biographique ; elle est la clé de voûte de sa conscience politique. Il fête aujourd'hui ses 82 ans.

La famille ne s’attarde pas dans la Vienne occupée et trouve refuge au cœur des Alpes, dans la vallée du Kaunertal, au Tyrol. C’est là, dans ce décor minéral et conservateur, que le jeune « Sascha », comme on le surnomme, fait l’apprentissage de l’altérité. Dans cette Autriche rurale des années cinquante, profondément catholique et méfiante envers l’étranger, la famille Van der Bellen détonne. L’intégration du jeune Alexander passe par l’excellence scolaire et une forme d’assimilation culturelle qui ne gomme jamais totalement sa singularité cosmopolite. Il grandit entre les montagnes qui ferment l’horizon et les livres qui l’ouvrent, développant une personnalité réservée, presque taiseuse, typique des montagnards, qui deviendra plus tard sa marque de fabrique politique. Cet ancrage tyrolien lui conférera une légitimité précieuse : il n’est pas seulement l’intellectuel viennois, il est aussi l’homme du terroir, celui qui sait parler aux ruraux, une dualité qui s’avérera décisive dans sa conquête du pouvoir.

Son parcours universitaire marque une rupture avec le déterminisme géographique. Il choisit l’économie, une science alors en pleine mutation, et rejoint l’Université d’Innsbruck où il obtient son doctorat en 1970. Sa carrière académique, brillante, le mène à Berlin puis à Vienne, où il devient professeur titulaire en 1980. À cette époque, Van der Bellen est un homme de gauche, flirtant avec la social-démocratie, mais c’est une gauche libérale, pragmatique, éloignée des dogmes marxistes rigides. Il enseigne les mécanismes du marché tout en s’interrogeant sur leurs limites sociales et environnementales. C’est le profil type de l’intellectuel progressiste des années quatre-vingt : fumeur invétéré, le verbe lent et précis, cultivant une allure de professeur distrait qui dissimule une acuité analytique redoutable.

L’entrée en politique se fait sur le tard, presque par accident. Alors que le système de la « Proporz », ce partage du pouvoir millimétré entre les conservateurs de l’ÖVP et les sociaux-démocrates du SPÖ, commence à s’essouffler, un nouvel espace s’ouvre. Les Verts autrichiens, nés des contestations environnementales et pacifistes, cherchent à se structurer. Van der Bellen, qui n’a rien du militant écologiste radical en pull de laine tricoté main, rejoint le mouvement au début des années quatre-vingt-dix. Son profil d’économiste crédibilise un parti souvent taxé d’amateurisme. Lorsqu’il prend la tête des Verts en 1997, il opère une mue spectaculaire de la formation. Il ne s’agit plus seulement de défendre les forêts, mais de proposer une alternative de gouvernement, pro-européenne et attachée à l’État de droit. Sous sa direction, qui durera onze ans, les Verts deviennent la quatrième force politique du pays, s’ancrant durablement dans le paysage parlementaire. Il lisse l’image du parti, impose le port du costume, mais conserve sa liberté de ton, n’hésitant pas à saluer certaines mesures économiques libérales si elles lui semblent justes.

Cependant, la véritable stature d’homme d’État de Van der Bellen ne se révèle qu’après son retrait de la présidence des Verts. En 2016, l’Autriche traverse une crise identitaire majeure. La vague migratoire de 2015 a traumatisé une partie de l’électorat, et le Parti de la Liberté (FPÖ), formation d’extrême droite nationaliste, a le vent en poupe. Les candidats des deux grands partis historiques sont balayés dès le premier tour de l’élection présidentielle, un séisme politique qui marque la fin d’une époque. Van der Bellen se présente en candidat indépendant, bien que soutenu par les Verts, face à Norbert Hofer, le candidat du FPÖ. La campagne est d’une violence inouïe, polarisant le pays entre les villes et les campagnes, les diplômés et les ouvriers, les optimistes de la mondialisation et les partisans du repli.

Le scrutin de 2016 restera dans les annales comme l’un des plus rocambolesques de l’histoire européenne. Après un second tour remporté d’un cheveu par Van der Bellen, le résultat est annulé par la Cour constitutionnelle pour des irrégularités de dépouillement. La campagne repart, s’étire, use les nerfs. Dans ce climat délétère, le « Professeur » joue la carte de l’apaisement. Il oppose à la rhétorique enflammée de son adversaire une rationalité bienveillante, se posant en garant de la respectabilité de l’Autriche à l’international. Le 4 décembre 2016, il l’emporte finalement avec une avance confortable. Cette victoire est perçue en Europe comme un coup d’arrêt au populisme, quelques mois après le Brexit et l’élection de Donald Trump.

Son premier mandat, débuté en janvier 2017, est tout sauf honorifique. La Constitution autrichienne confère au président des pouvoirs théoriques importants, traditionnellement peu utilisés. Van der Bellen va devoir s’en saisir. Il cohabite d’abord avec une coalition entre les conservateurs de Sebastian Kurz et le FPÖ, une alliance contre nature pour cet écologiste convaincu. Il veille, tel un gardien sourcilleux, à ce que les ministres régaliens issus de l’extrême droite ne franchissent pas la ligne rouge, notamment sur les questions européennes et les services de renseignement. Son rôle de « pôle de calme » prend tout son sens en mai 2019, lorsque éclate l’affaire d’Ibiza. Une vidéo piège montre le vice-chancelier FPÖ prêt à brader des intérêts nationaux. Le gouvernement implose.

Dans la tempête, Van der Bellen apparaît comme le seul point fixe. Il limoge le gouvernement, nomme pour la première fois dans l’histoire du pays une chancelière, Brigitte Bierlein, à la tête d’un cabinet d’experts, et gère la transition avec une gravité rassurante. Son intervention télévisée, où il déclare d’un ton accablé mais ferme « So sind wir nicht » (Nous ne sommes pas comme ça), devient un moment de conscience nationale. Il ne s’agit plus de politique partisane, mais de dignité des institutions. La réélection de Sebastian Kurz, puis sa chute pour des affaires de corruption, la gestion erratique de la pandémie de Covid-19, les valses de chanceliers : durant toutes ces années, la Hofburg, siège de la présidence, demeure le seul îlot de stabilité.

Réélu triomphalement dès le premier tour en octobre 2022, face à une opposition fragmentée, Alexander Van der Bellen entame son second mandat avec l’aura du patriarche. Mais les démons de l’Autriche ne sont pas exorcisés pour autant. L’usure du pouvoir des partis traditionnels et l’inflation galopante redonnent de la vigueur au FPÖ, désormais dirigé par le radical Herbert Kickl. Le président, vieillissant mais toujours lucide, se prépare à l’ultime épreuve de force. Il a toujours laissé entendre qu’il utiliserait sa prérogative constitutionnelle pour refuser de nommer un chancelier qui ne respecterait pas les valeurs européennes fondamentales, une allusion claire à Kickl.

L’année 2024 marque le retour des tensions. Les élections législatives voient une poussée historique de l’extrême droite, qui arrive en tête, bouleversant l’arithmétique parlementaire. La situation est inédite : le vainqueur des urnes est un parti avec lequel le Président a une inimitié notoire et avec lequel les autres formations refusent de gouverner. Van der Bellen manœuvre alors avec une finesse tactique héritée de ses décennies de vie publique. Au lieu de confier automatiquement la formation du gouvernement au leader du premier parti, il demande aux chefs de partis de clarifier leurs alliances, forçant le FPÖ à constater son isolement. C’est une lecture audacieuse, presque interventionniste, de la Constitution.

Le début de l’année 2025 est une période de tractations laborieuses. Le Président, malgré des soucis de santé qui l’ont obligé à subir une opération de la colonne vertébrale fin 2024, reste à la manœuvre. Il encourage la formation d’une coalition « arc-en-ciel » ou de grande coalition élargie, une formule complexe réunissant conservateurs, sociaux-démocrates et libéraux, unis par la seule volonté de maintenir le cordon sanitaire. Cette stratégie lui vaut les foudres d’une partie de l’opinion qui crie au déni de démocratie, mais Van der Bellen tient bon, arguant que la démocratie ne se résume pas à la dictature de la majorité relative, mais exige une capacité à construire des compromis durables.

En ce début d’année 2026, alors que nous écrivons ces lignes, Alexander Van der Bellen, du haut de ses quatre-vingt-deux ans, continue de veiller sur la République alpine. Le gouvernement de coalition, péniblement mis sur pied et actuellement dirigé par le chancelier conservateur Christian Stocker, est d’une fragilité extrême, miné par les divergences idéologiques entre ses composantes. Le Président sait que cet édifice ne tient que par sa caution morale. Ses apparitions se font plus rares, sa démarche plus lente, mais sa parole conserve ce poids particulier des hommes qui ont vu l’histoire se faire et se défaire.

Récemment, lors des vœux au corps diplomatique en janvier 2026, il rappelait encore l’impérieuse nécessité de l’unité européenne face aux blocs géopolitiques qui se durcissent à l’Est et à l’Ouest. Il semblait alors s’adresser non seulement aux diplomates, mais à l’âme même de son pays, tentée par le repli. Sa présidence aura été celle d’une lutte constante pour maintenir l’Autriche dans le giron de la démocratie libérale occidentale, contre ses propres tentations ataviques. Il reste, en ce jour d’hiver, le dernier rempart, un fumeur philosophe dans les ors de la Hofburg, guettant avec inquiétude et espérance les soubresauts d’un monde qui ressemble de plus en plus à celui, incertain et dangereux, qui l’a vu naître.

L’histoire retiendra sans doute d’Alexander Van der Bellen qu’il fut moins un président écologiste qu’un président constitutionnaliste. Il a transformé une fonction protocolaire en un pouvoir modérateur actif, redéfinissant l’équilibre des institutions autrichiennes. Dans une Europe où les clivages traditionnels entre gauche et droite s’effacent au profit d’une opposition entre démocratie libérale et illibérale, sa trajectoire personnelle, de l’enfant réfugié au chef d’État, illustre la résilience du modèle autrichien, capable d’intégrer ses marges pour en faire son centre. Alors que le mandat de Christian Stocker traverse ses premières turbulences et que l’opposition nationaliste gronde toujours aux portes du pouvoir, le vieux professeur d’économie sait que sa tâche n’est pas achevée. Il demeure, pour quelque temps encore, la clé de voûte d’un système qui, sans lui, risquerait de s’effondrer sur ses contradictions.