MOZAMBIQUE - NECROLOGIE
Luisa Diogo, une conscience d'état

Née le 11 avril 1958 dans le district de Magoé, au cœur de la province de Tete, Luísa Dias Diogo appartient à cette génération charnière qui a vu le jour sous le joug colonial pour atteindre l'âge adulte à l'aube de l'indépendance. Il est impossible de comprendre la trajectoire de cette figure centrale de l'histoire mozambicaine sans la replacer dans la longue durée des mutations politiques de l'Afrique australe. Son enfance se déroule loin des centres de décision, dans une zone rurale où l'administration portugaise exerce une domination à la fois lointaine et omniprésente. La légende, parfois entretenue par la ferveur populaire, raconte qu'elle serait née dans une rizière, fille d'un infirmier, João Dias Diogo, et d'une mère, Laura, qui lui inculquera très tôt la nécessité pour une femme de travailler deux fois plus qu'un homme pour s'imposer. Cette origine provinciale, dans une région frontalière du Zimbabwe et de la Zambie, ancre son parcours dans la réalité géographique d'un Mozambique étiré, complexe, où le fleuve Zambèze agit autant comme une artère que comme une frontière intérieure.
L'histoire de Luísa Diogo se confond d'abord avec celle de l'émancipation scolaire. Alors que le système colonial filtre drastiquement l'accès des autochtones à l'éducation, elle parvient à franchir les étapes, portée par une ambition familiale qui préfigure l'émergence d'une nouvelle classe moyenne africaine. Son adolescence correspond aux années de braise de la lutte de libération menée par le Frelimo. Lorsqu'elle rejoint Maputo, alors encore Lourenço Marques, pour y suivre des études commerciales, le pays bascule. 1975 marque l'indépendance, mais aussi le début d'une expérience radicale : l'instauration d'un régime marxiste-léniniste sous la houlette de Samora Machel. Luísa Diogo a dix-sept ans. Elle est le produit pur de ce moment d'euphorie révolutionnaire où tout semble possible, y compris la construction d'un État socialiste moderne sur les ruines d'une économie coloniale de prédation.
Cependant, son itinéraire politique se distingue rapidement par un choix pragmatique : celui de la technique contre l'idéologie pure. En 1979, elle obtient son diplôme de l'École commerciale de Maputo et intègre l'année suivante le ministère des Finances. C'est ici que se joue la première rupture. Alors que le pays s'enfonce dans une guerre civile atroce, alimentée par les tensions de la Guerre froide et le régime d'apartheid voisin, Luísa Diogo choisit la voie aride de la gestion budgétaire. Elle poursuit ses études à l'Université Eduardo Mondlane, obtenant sa licence en économie en 1983. À cette époque, l'université est un laboratoire d'idées où le dogme officiel se heurte déjà aux réalités de la pénurie. Elle y apprend la rigueur des chiffres, une compétence rare et précieuse dans un appareil d'État qui se vide de ses cadres portugais et peine à former une relève.
La décennie quatre-vingt est pour elle celle de l'apprentissage au sein de l'État-parti. Le Frelimo, structure monolithique, contrôle tout, mais l'économie s'effondre. Luísa Diogo, devenue chef de département en 1986 puis directrice nationale du budget en 1989, est aux premières loges de cette faillite silencieuse. Elle observe de l'intérieur les limites de la planification centralisée. C'est une période de maturation intellectuelle qui la conduit à une prise de conscience : la survie du Mozambique ne passera pas par l'isolement autarcique, mais par la réintégration dans les circuits financiers internationaux. Cette conviction la pousse à reprendre des études, non plus dans le bloc de l'Est comme il était coutume pour les cadres du parti, mais à Londres.
Son départ pour la School of Oriental and African Studies, SOAS, au début des années quatre-vingt-dix, marque le tournant libéral de sa carrière. Elle y obtient un master en économie financière en 1992. Ce séjour britannique est fondamental. Il s'opère au moment même où le Mozambique, sous la présidence de Joaquim Chissano, entérine l'abandon du marxisme et négocie la paix avec la Renamo. Luísa Diogo revient à Maputo armée d'une nouvelle grammaire politique : celle des institutions de Bretton Woods. Elle ne parle plus le langage de la lutte des classes, mais celui de l'ajustement structurel, de la viabilité de la dette et de la macroéconomie.
Sa carrière prend alors une dimension véritablement politique. Après un passage par la Banque mondiale comme chargée de programme, elle est nommée vice-ministre des Finances et du Plan en 1994, à l'issue des premières élections multipartites. Elle incarne cette nouvelle génération de technocrates que le pouvoir politique place en première ligne pour rassurer les bailleurs de fonds. Son ascension est méthodique, presque inéluctable. En 1999, elle devient ministre des Finances. Sa mission est titanesque : reconstruire un pays exsangue tout en respectant les conditionnalités draconiennes imposées par le FMI. C'est durant ce mandat qu'elle gagne ses galons de femme d'État. Elle mène avec une ténacité remarquable les négociations pour l'allégement de la dette dans le cadre de l'initiative PPTE, pays pauvres très endettés. Elle parvient à convaincre la communauté internationale que le Mozambique n'est pas un cas désespéré, mais un modèle de reconstruction post-conflit.
L'apogée de son parcours survient en février 2004, lorsque le président Chissano la nomme Première ministre. Elle est la première femme à occuper ce poste au Mozambique, brisant un plafond de verre dans une société encore profondément patriarcale et marquée par la culture guerrière du maquis. Son mandat à la primature, qu'elle cumule un temps avec le portefeuille des Finances, est caractérisé par un style de gouvernement sobre, axé sur les résultats. Elle ne cherche pas à incarner une faction du Frelimo, mais se pose en gardienne de l'orthodoxie administrative et du développement. Elle lance des programmes ambitieux de lutte contre la pauvreté, et surtout, elle brise le silence sur l'épidémie de VIH sida qui ravage la population active. Contrairement à d'autres dirigeants de la région qui versent dans le déni, elle fait de la lutte contre la pandémie une priorité nationale, comprenant que l'économie ne peut redémarrer sans une main-d'œuvre en bonne santé.
La transition présidentielle de 2005, avec l'arrivée au pouvoir d'Armando Guebuza, modifie la donne politique. Guebuza, homme d'affaires et vétéran de la lutte armée, incarne une autre vision, plus nationaliste et plus affairiste. Luísa Diogo reste néanmoins à son poste jusqu'en 2010, assurant la continuité de l'État et garantissant la stabilité macroéconomique nécessaire à l'attraction des investissements étrangers. Sa longévité à la tête du gouvernement, six ans, témoigne de son habileté à naviguer dans les eaux troubles des rivalités internes du Frelimo. Elle sait se rendre indispensable, agissant comme un paratonnerre face aux critiques des institutions internationales tout en ménageant les intérêts de l'élite politique locale. Elle quitte la primature en janvier 2010, laissant l'image d'une gestionnaire intègre et compétente, respectée bien au-delà des frontières mozambicaines, comme en témoignent ses classements répétés parmi les femmes les plus influentes du monde par la presse anglo-saxonne.
Loin de se retirer de la vie publique, Luísa Diogo entame alors une troisième vie, celle de l'influence économique et du secteur privé. Cette reconversion illustre la porosité croissante entre la sphère politique et les milieux d'affaires qui caractérise le Mozambique contemporain. Elle rejoint les conseils d'administration de grandes institutions financières, notamment la Barclays Bank Mozambique, qui deviendra plus tard Absa Bank. Sa présence rassure les investisseurs. Elle devient également une figure clé dans le secteur émergent des hydrocarbures, siégeant au conseil de Total Energies au Mozambique. Ce positionnement ne va pas sans critiques, certains y voyant le symbole d'une oligarchie qui capte les rentes du pays, mais pour Luísa Diogo, il s'agit de s'assurer que les ressources naturelles profitent au développement national. Elle continue de plaider, dans les forums internationaux, pour une gestion transparente et inclusive des richesses gazières découvertes au large du Cabo Delgado.
Sa vie privée, qu'elle a toujours su préserver des feux de la rampe, reste le socle de son équilibre. Mariée à Albino Diogo, un avocat respecté, et mère de trois enfants, elle a toujours mis un point d'honneur à séparer ses obligations publiques de son jardin secret, une prouesse dans un pays où la vie politique dévore tout. Elle n'a jamais cédé aux sirènes du culte de la personnalité, préférant l'efficacité des dossiers à l'adulation des foules. C'est peut-être cette retenue qui l'a empêchée de briguer la magistrature suprême, bien que son nom ait circulé à plusieurs reprises, notamment en 2014, comme une potentielle candidate de consensus pour le Frelimo. Elle a préféré rester cette conscience morale et technique, une réserve de la République vers qui l'on se tourne lorsque la tempête menace.
Dans les dernières années de sa vie, elle s'est investie davantage dans les questions de développement durable et de conservation, rejoignant en octobre 2025 le conseil d'administration de la Peace Parks Foundation. Cet engagement tardif pour l'écologie témoigne d'une compréhension fine des nouveaux enjeux du siècle : la nécessité de concilier croissance économique et préservation du patrimoine naturel dans une Afrique australe menacée par le changement climatique. Elle voyait dans les parcs transfrontaliers non seulement des outils de conservation, mais aussi des vecteurs de paix et de coopération régionale, bouclant ainsi la boucle avec ses origines à Tete, carrefour des frontières.
En ce 16 janvier 2026, la disparition de Luísa Diogo à l'âge de 67 ans marque la fin d'une époque. Elle n'était pas seulement une ancienne Première ministre ou une économiste brillante ; elle était le témoin et l'actrice de la métamorphose du Mozambique. Elle a vu son pays passer du statut de colonie à celui de république socialiste, puis à celui d'économie de marché émergente. Elle a traversé la guerre, la paix, les crises de la dette et les espoirs du gaz. Sa trajectoire résume à elle seule les contradictions et les réussites de l'État mozambicain moderne : une construction fragile, tenue à bout de bras par une élite technocratique dont elle fut la figure de proue. Sa mort laisse un vide immense au sein du Frelimo, qui perd l'une de ses voix les plus modérées et les plus crédibles sur la scène internationale. Alors que le Mozambique fait face à de nouveaux défis sécuritaires et économiques, l'héritage de rigueur et de pragmatisme laissé par Luísa Diogo apparaît plus précieux que jamais. Elle restera dans les annales comme celle qui a su, par la force de son travail et de son intelligence, transformer la gestion de l'État en un outil d'émancipation nationale, prouvant que la souveraineté ne se décrète pas dans les slogans, mais se construit ligne par ligne, dans les budgets de l'État et les négociations internationales.