L'ombre du "Roi Cobra" plane encore sur Lusaka. Ce mardi 20 janvier 2015, la Zambie retient son souffle, suspendue à une élection présidentielle anticipée aux allures de tragédie shakespearienne tropicale. Il ne s'agit pas d'un scrutin ordinaire, rythmé par le calendrier constitutionnel, mais d'une convulsion politique provoquée par la disparition, trois mois plus tôt, de Michael Sata. Le patriarche, surnommé le "Cobra" pour sa langue acérée et ses colères homériques, s'est éteint dans un hôpital londonien, laissant derrière lui un parti orphelin, le Front Patriotique (PF), et une nation en quête de boussole.
Nous sommes en pleine saison des pluies. Le ciel de Lusaka, lourd et menaçant, semble refléter l'humeur du pays. Les averses torrentielles qui s'abattent sur la capitale et les pistes boueuses des provinces rurales ne sont pas seulement un défi logistique pour la Commission électorale ; elles sont la métaphore d'une campagne électorale nébuleuse, marquée par les coups bas, les guerres de succession intestines et une incertitude économique grandissante. Pour comprendre ce qui se joue dans les urnes ce jour-là, il faut remonter le fil de ces quatre-vingt-dix jours d'interrègne, une période de flottement où la démocratie zambienne, souvent citée en exemple sur un continent tumultueux, a vacillé sans jamais rompre.
Le contexte est celui d'une fin de règne brutale. Michael Sata, élu en 2011 sur un programme populiste pro-pauvres, n'aura pas achevé son œuvre. Sa mort ouvre une brèche béante au sein du parti au pouvoir. La Constitution, dans une ironie mordante, confie l'intérim à Guy Scott, le vice-président. Blanc, d'ascendance écossaise, Scott devient le premier chef d'État blanc en Afrique subsaharienne depuis la fin de l'apartheid. Mais c'est un président de paille, empêché de se présenter par une clause constitutionnelle exigeant que les parents du candidat soient nés en Zambie. Son rôle se borne à organiser la transition, une tâche qu'il accomplit au milieu des couteaux tirés.
La guerre de succession au sein du PF a été féroce, digne d'une série télévisée. D'un côté, le "cartel", groupe d'influence proche de Scott ; de l'autre, la base militante et les barons du parti qui se rallient derrière une figure inattendue : Edgar Lungu. Ministre de la Défense et de la Justice, Lungu n'a rien du tribun charismatique qu'était Sata. C'est un avocat discret, dont les détracteurs raillent le penchant supposé pour la bouteille et le manque d'envergure. Pourtant, il s'impose au forceps lors d'un congrès du parti contesté, qui se tient au célèbre "Mulungushi Rock of Authority", lieu mythique de la politique zambienne. Sa stratégie est simple, presque désarmante d'humilité feinte : "Je n'ai pas de vision propre, ma vision est celle de Michael Sata". En se posant en unique dépositaire de l'héritage, il verrouille le vote des loyalistes.
Face à lui, l'éternel rival : Hakainde Hichilema. Surnommé "HH", ce riche homme d'affaires, magnat du bétail et gestionnaire avisé, porte les couleurs du Parti unifié pour le développement national (UPND). C'est sa quatrième tentative. Hichilema est l'antithèse de Lungu. Là où le candidat du pouvoir joue la carte de l'homme du peuple, du gars du coin qui partage une bière dans les shebeens (bars informels), Hichilema projette l'image du technocrate compétent, seul capable de redresser une économie qui commence à patiner. Le cuivre, poumon économique du pays, voit ses cours fléchir, et le kwacha, la monnaie nationale, perd de sa superbe. HH martèle son message : la Zambie a besoin d'un manager, pas d'un politicien. Il séduit les classes moyennes urbaines, la jeunesse connectée et son bastion du sud, terre de l'ethnie Tonga dont il est issu.
L'ambiance de la campagne est électrique, parfois délétère. Les invectives volent bas. Le camp Lungu peint Hichilema en marionnette des investisseurs étrangers et en tribaliste, une accusation récurrente dans la politique zambienne, bien que le pays ait globalement échappé aux démons des violences interethniques majeures. L'UPND, de son côté, pointe l'incompétence du gouvernement sortant, la corruption endémique et l'absence de cap. Quelques heurts éclatent, des pierres volent, des meetings sont perturbés, mais la Zambie ne sombre pas dans le chaos. La violence reste sporadique, contenue.
L'enjeu est clair, mais le mandat est court. Le vainqueur ne sera élu que pour terminer le quinquennat de Sata, soit dix-huit mois à peine avant les élections générales prévues en 2016. C'est un mandat "bouche-trou", un sprint avant le marathon. Pour Lungu, il s'agit de légitimer sa prise de pouvoir au sein du parti et de prouver qu'il a l'étoffe d'un chef. Pour Hichilema, c'est l'occasion ou jamais de briser le plafond de verre, de capitaliser sur l'usure du pouvoir et de montrer que l'alternance est possible.
Le jour du vote, la participation est le grand absent. La pluie, incessante dans certaines régions, décourage les électeurs. Les files d'attente, habituellement longues et colorées, sont clairsemées. Le désenchantement est palpable. Beaucoup de Zambiens, fatigués des querelles politiciennes, préfèrent rester au sec. Le taux de participation s'effondre à 32 %, un record de faiblesse historique. Ce chiffre, à lui seul, est un désaveu pour la classe politique, un avertissement silencieux que les états-majors feignent d'ignorer.
Le dépouillement est une épreuve pour les nerfs. Les résultats tombent au compte-gouttes, circonscription par circonscription. La Zambie est coupée en deux. Le nord et l'est, berceaux des langues bemba et nyanja, votent massivement pour Lungu et le PF. Le sud, l'ouest et le nord-ouest, terres des Tonga et des Lozi, plébiscitent Hichilema. La carte électorale se superpose dangereusement à la carte ethnolinguistique, révélant une fracture que la rhétorique nationale "One Zambia, One Nation" peine à masquer.
L'écart se resserre à mesure que les heures passent. Lusaka bruisse de rumeurs de fraudes. Hichilema dénonce des irrégularités, des retards suspects dans l'acheminement des urnes. La tension monte au centre de conférence Mulungushi où siège la Commission électorale. Finalement, le couperet tombe. Edgar Lungu est déclaré vainqueur avec 48,3 % des voix, contre 46,7 % pour Hakainde Hichilema. La différence est infime : à peine 27 000 voix sur 1,6 million de suffrages exprimés. Une poussière.
Edgar Lungu, l'homme que personne n'attendait six mois plus tôt, devient le sixième président de la République de Zambie. Son investiture, célébrée en grande pompe au stade des Héros nationaux, a un goût d'inachevé pour l'opposition. Hichilema, amer, qualifie le scrutin de "volé" mais, dans un geste qui honore la tradition pacifique du pays, appelle ses partisans au calme. Il sait que la prochaine bataille est proche. Il prend date pour 2016.
L'analyse de ce scrutin révèle les dynamiques profondes de la politique zambienne de l'époque. La victoire de Lungu est celle de la machine du parti, l'inertie du pouvoir. Le PF bénéficie encore de l'aura de Sata, de la sympathie suscitée par son décès. Lungu, habilement, a su jouer sur la corde sensible, se présentant comme l'humble serviteur de la volonté du défunt. Il a aussi bénéficié du vote "ethnique" des Bemba, le groupe démographique le plus important. Mais cette victoire est en trompe-l'œil. Elle est fragile, acquise avec une abstention record et sur une base électorale qui s'effrite.
Pour Hichilema, c'est une défaite qui ressemble à une victoire morale. Il a considérablement élargi son audience, sortant de son bastion du sud pour grignoter des voix dans les terres traditionnellement hostiles. Il a transformé l'UPND en une véritable machine de guerre électorale capable de rivaliser avec l'appareil d'État. L'image du "candidat des riches" commence à s'estomper pour laisser place à celle de la seule alternative crédible.
Mais regardons ce moment charnière avec les lunettes de 2026. L'histoire, on le sait, est friande de retournements. Ce duel de 2015 contenait en germe toute la décennie politique zambienne à venir. Edgar Lungu, qui promettait alors de suivre les pas de Sata, s'est par la suite révélé un dirigeant à la main de plus en plus lourde, dérivant vers un autoritarisme qui a fini par lasser ses propres concitoyens. La corruption, la dette galopante et le rétrécissement de l'espace démocratique ont marqué sa présidence pleine (2016-2021).
L'ironie est saisissante quand on compare le tableau de 2015 à la réalité d'aujourd'hui. En ce mois de janvier 2026, les rôles sont inversés. C'est Hakainde Hichilema qui occupe le palais présidentiel State House, après sa victoire écrasante de 2021. L'opposant opiniâtre, qui avait essuyé cinq défaites dont celle, cuisante par sa justesse, de 2015, tient enfin les rênes. Et c'est désormais lui qui doit affronter l'usure du pouvoir. Les espoirs immenses qu'il a suscités se heurtent à la réalité rugueuse de la gestion de l'État : restructuration de la dette, coût de la vie, impatience d'une jeunesse qui l'a porté au pouvoir.
Lungu, lui, est devenu l'opposant, ou du moins la figure tutélaire d'une opposition (le PF) qui cherche à se reconstruire après la débâcle. On assiste à un étrange jeu de miroirs. Les critiques que l'UPND formulait contre le PF en 2015 – gestion économique hasardeuse, promesses non tenues – sont aujourd'hui, certes avec des nuances, renvoyées au visage du président Hichilema par ses détracteurs. La démocratie zambienne, si elle a prouvé sa vitalité par l'alternance pacifique de 2021, reste un chantier permanent.
L'élection de janvier 2015 n'était pas seulement une formalité de succession. Elle fut le laboratoire des tensions actuelles. Elle a cristallisé la bipolarisation de la vie politique zambienne autour de deux hommes et de deux partis. Elle a montré la fragilité des allégeances et le poids déterminant de l'économie dans le choix des électeurs. En 2015, le peuple a donné le bénéfice du doute à l'héritier. En 2021, il a sanctionné le bilan de ce même héritier pour se tourner vers le gestionnaire.
Aujourd'hui, alors que la Zambie navigue dans les eaux agitées de l'économie mondiale post-crises multiples, le souvenir de ce mardi pluvieux de janvier 2015 résonne comme un rappel. Un rappel que la légitimité politique est une denrée périssable, que les marges sont souvent étroites et que, sous les cieux australs, la roche Tarpéienne est toujours proche du Capitole. Edgar Lungu l'a appris à ses dépens plus tard. Hakainde Hichilema, désormais au sommet, ne doit certainement pas l'oublier alors qu'il contemple son propre bilan à l'aube d'une année qui pourrait être électorale ou pré-électorale, selon le calendrier.
Cette élection de transition a aussi mis en lumière la résilience des institutions zambiennes. Malgré les peurs, malgré les invectives, la transition s'est faite. Le vice-président blanc a passé le témoin, la commission électorale a tenu bon malgré les pressions. C'est peut-être là le véritable enseignement de ce scrutin : au bord du précipice, la Zambie trouve souvent l'équilibre qui manque à tant de ses voisins. Mais cet équilibre reste précaire, tributaire du cours du cuivre et de la sagesse de ses dirigeants. En 2015, la sagesse a prévalu, de justesse. Une leçon d'histoire immédiate pour un pays qui ne cesse de chercher sa voie entre tradition et modernité, entre le charisme des "hommes forts" et l'exigence des institutions fortes.