PORTUGAL - JOUR DE VOTE

Chaos à Lisbonne : L'extrême droite aux portes du palais de Belém

En ce jour d'ouverture des bureaux de vote, le Portugal retient son souffle, plongé dans une brume politique que même les vents de l'Atlantique ne parviennent à dissiper. Ce dimanche 18 janvier 2026 marque un tournant dramatique dans une campagne qui, jusqu'alors, semblait promise à un scénario classique, mais qui a fini par virer à la guerre de tranchées imprévisible. Les dernières enquêtes d'opinion, publiées in extremis avant le silence électoral, ont eu l'effet d'une déflagration au cœur de la démocratie lusitanienne. La sérénité habituelle des présidentielles portugaises, souvent de simples formalités de reconduction ou de sacres annoncés, a laissé place à une fièvre arithmétique angoissante.

La nouvelle est tombée comme un couperet via la dernière étude de l'Université Catholique pour la RTP, Antena 1 et Público : André Ventura, le leader populiste du parti Chega, est donné en tête des intentions de vote, ou du moins en position de force inédite, crédité de près de 22% des suffrages. Ce chiffre, impensable il y a encore quelques années dans un pays longtemps immunisé contre la droite radicale, rebat toutes les cartes. Il ne s'agit plus d'une simple percée, mais d'une hégémonie potentielle sur le premier tour qui place le système politique traditionnel en état de sidération. Ventura n'est cependant pas seul ; il est talonné, dans un mouchoir de poche statistique, par deux figures que tout oppose.

D'un côté, la résurrection politique d'António José Seguro. L'ancien secrétaire général du Parti Socialiste (PS), que beaucoup croyaient relégué aux livres d'histoire après ses défaites passées, opère une remontée spectaculaire, capitalisant sur l'électorat de gauche orphelin et inquiet. De l'autre, João Cotrim de Figueiredo, le libéral, qui bouscule l'ordre établi à droite. Ce trio de tête, qui se tient dans une marge d'erreur infime, dessine le scénario cauchemardesque d'une "seconde tour" dont l'issue est illisible. Les sondages étaient formels sur un point : aucun candidat ne devrait obtenir la majorité absolue aujourd'hui, condamnant le pays à deux semaines supplémentaires de tension extrême.

Mais la véritable tragédie de cette campagne désormais close se joue ailleurs, dans la chute vertigineuse de l'Amiral Henrique Gouveia e Melo. Héros national de la campagne de vaccination contre le Covid-19, l'homme au treillis, qui a longtemps survolé les sondages avec une arrogance tranquille, s'effondre. Relégué en quatrième, voire cinquième position selon les instituts, il paie le prix fort de son positionnement "au-dessus de la mêlée". Son slogan, "Mon parti c'est le Portugal", sonne désormais creux face à la polarisation idéologique brutale qui s'est emparée du pays. Les électeurs, sommés de choisir un camp tranché, délaissent l'homme providentiel sans étiquette pour des votes de conviction ou de colère.

Cette volatilité est exacerbée par des dynamiques contradictoires. Alors que le "tracking poll" quotidien de la CNN Portugal montrait encore en fin de semaine une légère érosion de Ventura, d'autres baromètres le placent en dynamique ascendante, captant le vote de protestation. L'indécision reste massive, et le spectre de l'abstention plane, bien que la dramatisation de l'enjeu puisse paradoxalement mobiliser. Dans les cafés de Lisbonne comme dans les villages de l'Alentejo, on ne parle que de cela : l'ordre établi est-il sur le point de rompre ? Le "Radar des Sondages" de l'Observador confirme cette tectonique des plaques : la fragmentation est telle que le futur Président de la République pourrait être élu, in fine, avec une base sociologique historiquement faible, obligeant à une cohabitation périlleuse avec le gouvernement en place.

La droite se déchire : fratricide au sommet

Si l'inquiétude est générale, c'est au sein de la droite portugaise que la panique est la plus palpable. Ce qui devait être une élection de confirmation pour le camp conservateur s'est transformé en un champ de ruines où les alliés d'hier s'échangent des coups mortels. Le Parti Social-Démocrate (PSD), pilier historique de la démocratie portugaise, voit son candidat officiel, Luís Marques Mendes, en perdition. Le commentateur politique aguerri, qui misait sur son image d'homme d'État expérimenté ("O valor da experiência"), peine à imprimer sa marque. Les sondages le donnaient tantôt troisième, tantôt quatrième, une humiliation potentielle pour la machine électorale du PSD.

La fébrilité est telle que João Cotrim de Figueiredo, le candidat soutenu par l'Iniciative Libérale (IL), a brisé un tabou majeur en fin de campagne. Dans une manœuvre politique audacieuse et désespérée, il a adressé une lettre ouverte au Premier ministre Luís Montenegro (PSD), lui demandant implicitement de lâcher son propre candidat, Marques Mendes, pour appeler au "vote utile" en sa faveur. Cotrim agite le chiffon rouge : il faut, dit-il, éviter à tout prix un second tour entre l'extrême droite de Ventura et le socialiste Seguro. Cet appel public, relayé par tous les journaux télévisés, a été perçu comme un coup de poignard par l'état-major du PSD.

La riposte ne s'est pas fait attendre. Luís Montenegro, sentant le danger d'une humiliation historique pour son parti, a dû mouiller la chemise, se transformant en ce que les chroniqueurs ont ironiquement qualifié de "salva-vidas" (sauveteur) de la campagne de Mendes. On a vu le Premier ministre multiplier les apparitions aux côtés de son candidat, notamment à Espinho et Braga, tentant de colmater les brèches et de remobiliser l'électorat traditionnel. Marques Mendes, piqué au vif, a contre-attaqué violemment, accusant Cotrim de faire du "numéro politique" et de l'exhibitionnisme, tout en martelant que la dispersion des voix à droite était le plus sûr chemin vers la défaite.

Au milieu de ce duel fratricide, André Ventura exulte. Le leader du Chega observe ses rivaux modérés s'entretuer avec une satisfaction non dissimulée. Il a beau jeu de dénoncer l'incohérence de Cotrim Figueiredo, qu'il a qualifié de "girouette" après que ce dernier a bafouillé sur ses consignes de vote pour le second tour. Ventura, lui, trace sa route avec une brutalité efficace. Ses attaques contre Cotrim, qu'il accuse de ne pas savoir ce qu'il veut, et contre Mendes, qu'il dépeint comme une relique du passé, portent. Il se pose en seule alternative "claire" face au système, aspirant les voix d'une droite décomplexée qui ne se reconnaît plus dans les pudeurs centristes du PSD ou le libéralisme jugé trop élitiste de l'IL.

La tension est montée d'un cran supplémentaire avec les polémiques sur les désistements et les reports de voix. Cotrim Figueiredo a dû s'excuser publiquement après des propos confus sur le leader du Chega, admettant un "moment malheureux", une erreur de communication que ses adversaires exploitent sans vergogne. Le candidat du Livre, Jorge Pinto, a même dû intervenir pour rappeler que les accusations d'harcèlement visant Cotrim (une affaire qui a surgi opportunément dans la campagne) ne devaient pas occulter le débat politique, ajoutant une couche de scandale à une ambiance déjà délétère. La droite portugaise, jadis disciplinée, offre aujourd'hui le spectacle d'une famille dysfonctionnelle au bord de l'explosion, sous le regard vorace de son cousin populiste.

La gauche en embuscade et la chute de l'Amiral

Pendant que la droite s'incendie, la gauche tente de renaître de ses cendres, portée par une figure que l'on n'attendait plus : António José Seguro. L'ancien patron du PS mène une campagne que les observateurs qualifient de "résiliente". Alors que le Parti Socialiste traverse une crise d'identité après des années de pouvoir, Seguro a réussi à incarner une forme de stabilité rassurante. Son slogan, jouant sur son patronyme ("Futuro Seguro"), semble résonner auprès d'une partie de l'électorat effrayée par les outrances de Ventura et les incertitudes libérales. Les sondages le plaçaient régulièrement en deuxième position, parfois même au coude-à-coude avec le leader du Chega pour la victoire au premier tour.

Seguro joue une partition délicate : il doit rassembler la gauche sans effrayer le centre. Il a multiplié les appels au "vote utile" dès le premier tour, dramatisant l'enjeu pour siphonner les voix des candidats de la gauche radicale. Catarina Martins, ancienne coordinatrice du Bloc de Gauche (BE), et António Filipe, le candidat communiste (PCP), peinent à exister dans cet étau. Leurs campagnes, bien que dignes et axées sur les questions sociales et le Service National de Santé (SNS), ont été éclipsées par la mécanique du duel Ventura-Seguro qui s'est installé dans les esprits. Catarina Martins a bien tenté de mobiliser sur les thèmes de l'hôpital public et des droits des travailleurs, mais l'attention médiatique a été vampirisée par le risque d'un président d'extrême droite.

Le grand perdant de cette reconfiguration est sans conteste l'Amiral Henrique Gouveia e Melo. Sa trajectoire est une leçon de politique cruelle. Il y a six mois, il était le favori incontesté, l'homme qui avait sauvé le Portugal du Covid, le militaire rigoureux mais humaniste. Aujourd'hui, il est isolé. Sa tentative de se placer au-dessus des partis ("Je ne suis ni rose, ni orange, mon parti c'est le Portugal") s'est heurtée à la réalité d'une élection présidentielle qui est, par essence, éminemment politique. En refusant les étiquettes, il a fini par ne représenter personne.

Ses dernières déclarations trahissaient une certaine amertume. Il a dénoncé les manœuvres des appareils partisans, critiqué Cotrim pour sa "subservience" au gouvernement et Ventura pour son manque de sérieux institutionnel. Mais sa voix porte moins. Les Portugais semblent avoir décidé que l'heure n'était plus aux technocrates providentiels, mais aux choix idéologiques clairs. L'image de l'Amiral, seul, tentant d'expliquer que l'unité nationale prime sur les querelles de boutique, contraste avec la violence des meetings de ses adversaires. Sa chute dans les sondages, le reléguant parfois derrière Cotrim ou Mendes, est le symbole d'un pays qui s'est repolitisé de la manière la plus clivante possible.

Pourtant, Gouveia e Melo n'abdique pas. Il continue de sillonner le pays, espérant un sursaut silencieux de la "majorité invisible". Mais la mécanique du vote utile, activée tant à gauche par Seguro qu'à droite par l'axe anti-Ventura, est une machine à broyer les indépendants. Si l'Amiral échoue ce soir, ce sera l'échec d'une certaine idée du "président-arbitre" neutre, balayée par le retour en force des passions partisanes et des peurs identitaires.

Une nation sur le fil du rasoir

L'atmosphère qui règne au Portugal en ce dimanche 18 janvier 2026 est lourde, chargée d'une électricité statique que l'on ressent à chaque coin de rue. Les panneaux électoraux, omniprésents, racontent une histoire de confrontation. Les slogans de campagne ne sont plus de simples formules marketing, mais des cris de guerre. André Ventura a imposé ses thèmes, et par extension, le rythme de la campagne. Ses affiches proclamant "Ici, ce n'est pas le Bangladesh", en référence à l'immigration, ont provoqué un tollé, mais ont aussi dicté l'agenda médiatique. L'immigration, la sécurité et l'identité sont devenues des sujets centraux, obligeant tous les autres candidats à se positionner, souvent maladroitement, par rapport à la rhétorique du Chega.

Cette centralité des thèmes identitaires a occulté les débats de fond sur l'économie ou l'avenir de l'Europe, pourtant cruciaux. La campagne s'est transformée en un référendum pour ou contre le système. Le "personalismo" a pris le pas sur les idées. On vote pour un visage, pour une attitude, ou contre une menace. Le rôle du Président de la République, qui détient au Portugal le pouvoir de dissolution du Parlement (la fameuse "bombe atomique"), est au cœur des inquiétudes. Avec un parlement fragmenté, l'élection d'un président hostile au gouvernement pourrait plonger le pays dans une instabilité institutionnelle chronique. L'argument de la "stabilité" est martelé par Mendes et Seguro, mais il semble avoir moins de prise sur un électorat fatigué et en colère.

La violence verbale a atteint des sommets inédits. Les accusations fusent : xénophobie pour les uns, corruption et incompétence pour les autres. La sérénité démocratique, marque de fabrique du Portugal depuis la Révolution des Œillets, semble ébréchée. Les incidents, bien que verbaux pour la plupart, se sont multipliés. Les "arruadas" (marches de rue) ont été tendues, les candidats interpellés plus vivement qu'à l'accoutumée. Même la journée de réflexion d'hier a semblé menacée par l'agitation des réseaux sociaux, où la désinformation et les invectives circulent sans filtre.

Pourtant, au milieu de ce tumulte, la machine électorale tourne. Le vote anticipé a mobilisé, signe que les Portugais, malgré leur désenchantement, ne sont pas indifférents. Les opérations de vote à l'étranger sont déjà en cours, et l'organisation logistique reste impeccable, comme un dernier rempart de l'État fonctionnel face au désordre politique. Mais ce soir, lorsque les premières estimations tomberont, le Portugal risque de se découvrir un nouveau visage, peut-être méconnaissable.

L'incertitude est totale. Un second tour Ventura-Seguro ? Ventura-Cotrim ? Une surprise Mendes in extremis ? Tout est possible. Ce qui est certain, c'est que le pays sortira de cette élection profondément divisé. Le temps du consensus mou est révolu. Le Portugal entre dans une ère de turbulences, et le vainqueur, quel qu'il soit, aura la lourde tâche de recoudre un tissu social déchiré par une campagne d'une rare violence. Lisbonne, ville de lumière, s'apprête à vivre une nuit électorale longue et sombre.