MEMOIRE D URNES

21 Janvier 2007 : le syndrome de la citadelle assiégée

En ce dimanche 21 janvier 2007, le ciel est bas sur Belgrade, d'un gris de plomb qui semble écraser la forteresse de Kalemegdan, sentinelle millénaire dominant le confluent de la Save et du Danube. L'air est piquant, chargé de cette odeur de lignite caractéristique des hivers balkaniques. Mais ce froid qui saisit les Belgradois n'est pas seulement météorologique ; il est politique, psychologique, presque existentiel. La Serbie qui se rend aux urnes est une nation amputée, une âme blessée, un corps politique qui cherche encore sa boussole six ans après la chute de Slobodan Milosevic.

Pour comprendre la gravité de ce scrutin législatif, il faut se départir du regard occidental souvent simplificateur qui voudrait y voir un duel manichéen entre les "forces du bien" pro-européennes et les "forces du mal" nationalistes. La réalité serbe est infiniment plus rugueuse. Ce pays vient de subir, quelques mois plus tôt, en mai 2006, un traumatisme silencieux mais profond : la sécession du Monténégro. Ce départ du frère monténégrin a sonné le glas de la Yougoslavie, réduisant la Serbie à elle-même, la transformant en un pays enclavé, privé d'accès à la mer pour la première fois depuis des décennies. C’est une Serbie solitaire, rendue à son "pré carré", qui s'avance vers les isoloirs.

Le contexte est d'autant plus dramatique qu'une épée de Damoclès oscille dangereusement au-dessus de la tête des électeurs : le Kosovo. Dans les chancelleries occidentales, de Washington à Bruxelles, le plan de l'envoyé spécial de l'ONU, Martti Ahtisaari, est déjà ficelé. Il prévoit, à terme, l'indépendance de la province méridionale, berceau médiéval de l'orthodoxie serbe. Tout le monde à Belgrade le sait, ou le devine, mais personne ne veut signer l'acte de décès de la souveraineté serbe sur le champ des Merles. L'Union européenne, dans sa logique technocratique habituelle, tente de jouer la carte de la carotte et du bâton : elle a suspendu les négociations d'adhésion en mai 2006 à cause de l'incapacité — ou du manque de volonté — de Belgrade à livrer le général Ratko Mladic au Tribunal pénal international pour l'ex-Yougoslavie.

C’est donc dans cette ambiance de chantage diplomatique et d'humiliation nationale que s'ouvre la bataille électorale. Les acteurs en présence sont les héritiers d'une transition inachevée, hantés par le spectre de l'assassinat du Premier ministre réformateur Zoran Djindjic, abattu quatre ans plus tôt.

Sur l'échiquier politique, trois forces majeures s'affrontent, dessinant une trigonométrie complexe qui rendra la gouvernance future quasi impossible. D'un côté, le Parti radical serbe (SRS), la formation ultranationaliste dont le chef tutélaire, Vojislav Seselj, tonne depuis sa cellule de La Haye. Sur le terrain, c'est Tomislav Nikolic, fossoyeur au visage impénétrable, qui mène la barque, secondé par un jeune et ambitieux secrétaire général dont l'histoire retiendra le nom : Aleksandar Vucic. Le SRS ne fait pas dans la dentelle. Il capitalise sur la misère des perdants de la transition, sur les réfugiés des guerres de Croatie et de Bosnie, sur ce petit peuple qui se sent méprisé par l'élite "bobo" de Belgrade. Leur slogan est simple : la Serbie d'abord, loin de cette Europe qui nous bombarde et nous juge. Ils promettent le pain et la dignité, surfant sur une vague de ressentiment anti-occidental qui n'a jamais vraiment reflué depuis les frappes de l'OTAN en 1999.

Face à eux, le Parti démocrate (DS) du président Boris Tadic incarne l'espoir des chancelleries occidentales. Tadic, avec son allure de gendre idéal et sa rhétorique apaisée, est l'homme de Bruxelles et de Washington. Il promet "une vie meilleure", slogan qui sonne comme une promesse de normalité européenne. Le DS veut tourner la page des années 1990, attirer les investissements étrangers, réformer l'État. Mais Tadic est perçu par une partie de la population comme trop mou, trop complaisant avec ceux-là mêmes qui exigent l'amputation du Kosovo. Son parti porte encore le deuil de Djindjic, mais il a perdu le tranchant révolutionnaire d'octobre 2000. Il est devenu une machine électorale, parfois arrogante, qui peine à parler à la "Serbie profonde".

Entre ces deux blocs, se tient l'homme clé, l'énigme du scrutin : Vojislav Kostunica et son Parti démocratique de Serbie (DSS). Premier ministre sortant, Kostunica est un nationaliste légaliste, un conservateur austère qui ne sourit jamais. Il a été le tombeur de Milosevic, mais il déteste tout autant le tribunal de La Haye qu'il considère comme un instrument politique anti-serbe. Pour Kostunica, la Constitution et la souveraineté sont sacrées. Il a fait campagne sur une ligne dure concernant le Kosovo, refusant tout marchandage : "Le Kosovo est la Serbie", point final. Il est l'homme du "ni-ni" : ni retour aux années Milosevic, ni soumission aveugle aux diktats de l'Ouest. Sa position charnière en fait le faiseur de rois, conscient que rien ne pourra se faire sans lui.

La campagne électorale fut âpre, saturée de références historiques et d'invectives. Les murs des villes se sont couverts d'affiches où les visages des chefs de partis côtoyaient ceux des héros de guerre ou des "martyrs" de La Haye. Le SRS a agité le spectre de la trahison, accusant les démocrates d'être des vendus à l'étranger. Le camp démocratique, lui, agitait la peur de l'isolement, le retour aux années de sanctions et de pénuries si les radicaux l'emportaient. L'économie, pourtant vacillante avec un chômage endémique avoisinant les 25%, fut souvent reléguée au second plan, éclipsée par la question obsessionnelle du statut du Kosovo. On promettait des emplois, certes, mais on promettait surtout de ne pas brader la terre sainte.

Au soir du 21 janvier, les résultats tombent comme un couperet, confirmant l'adage selon lequel en politique serbe, le pire n'est jamais sûr mais le chaos est probable. Le Parti radical serbe (SRS) arrive largement en tête avec près de 29 % des voix et 81 sièges sur 250. C'est un camouflet pour l'Occident : près d'un tiers des électeurs serbes a choisi le parti dont le chef est jugé pour crimes de guerre. C'est le cri de colère d'une nation qui se sent acculée. Cependant, cette victoire est une victoire à la Pyrrhus. Avec ses alliés potentiels (les socialistes du SPS, réduits à la portion congrue avec moins de 6 %), le SRS ne peut atteindre la majorité absolue de 126 sièges. Il est le premier parti de Serbie, mais il est seul, entouré d'un "cordon sanitaire" invisible mais efficace.

Le camp "démocratique", si l'on additionne les voix du DS de Tadic (23 %, 64 sièges), du DSS de Kostunica (16,5 %, 47 sièges) et du parti libéral G17 Plus (7 %, 19 sièges), détient arithmétiquement la majorité. Le Parti démocrate réalise une belle percée, doublant presque son score par rapport au scrutin précédent, signe qu'une partie de la classe moyenne veut croire à l'avenir européen. L'entrée au parlement du Parti libéral-démocrate (LDP) de Cedomir Jovanovic, seule voix à oser dire que le Kosovo est perdu, montre aussi qu'une frange urbaine et intellectuelle cherche à briser les tabous nationalistes.

Mais l'arithmétique électorale se heurte à la chimie politique. Les résultats ouvrent une période d'incertitude vertigineuse. La Serbie se retrouve avec un parlement fragmenté, reflet fidèle de ses déchirements identitaires. Le vainqueur moral est le radicalisme, mais le vainqueur politique doit être le compromis. Or, le compromis n'est pas une vertu cardinale dans les Balkans.

S'ensuivent trois mois de négociations byzantines, d'un théâtre d'ombres épuisant où les egos s'affrontent. Tadic et Kostunica, bien que théoriquement dans le même camp "post-Milosevic", se détestent cordialement. Le premier veut le poste de Premier ministre pour son parti, fort de son score supérieur. Le second, maître du chantage, menace de s'allier avec les Radicaux si on ne lui laisse pas la tête du gouvernement. La Serbie vit alors dans un vide institutionnel dangereux, tandis que l'horloge diplomatique du Kosovo continue de tourner.

Ce n'est qu'in extremis, à quelques minutes de l'expiration du délai légal mi-mai 2007, qu'un gouvernement voit le jour. C'est un mariage de raison, triste et sans amour. Vojislav Kostunica conserve son poste de Premier ministre, bien que son parti soit arrivé troisième. Il a gagné sa partie de poker menteur. Boris Tadic obtient la présidence du parlement et les ministères régaliens de la Défense et des Affaires étrangères pour ses proches, mais doit céder le contrôle de la police et des services secrets au camp de Kostunica. C'est une "cohabitation" au sein même de l'exécutif, un monstre à deux têtes qui tirent dans des directions opposées.

Cette élection du 21 janvier 2007 et ses suites immédiates marquent un tournant, ou plutôt un rendez-vous manqué. Elle a figé la Serbie dans une contradiction qui allait la paralyser pendant un an, jusqu'à l'effondrement de cette coalition hétéroclite en 2008 lors de la déclaration d'indépendance du Kosovo. Elle a montré les limites de l'influence européenne : Bruxelles pouvait offrir des perspectives, mais ne pouvait pas effacer les blessures de l'histoire ni l'humiliation ressentie par le peuple serbe.

L'analyse fine de ce scrutin révèle la permanence des lignes de faille géopolitiques. En 2007, la Russie commence à faire son grand retour dans les Balkans. Kostunica, déçu par l'Occident qui s'apprête à "voler" le Kosovo, se tourne vers Moscou. Vladimir Poutine, flairant l'opportunité, offre son veto au Conseil de sécurité de l'ONU. L'élection de 2007 a ainsi acté la fin de l'illusion d'une Serbie exclusivement tournée vers l'Ouest. Elle a réintroduit la diplomatie pendulaire, ce jeu de bascule entre l'Est et l'Ouest que le maréchal Tito avait élevé au rang d'art, et que les dirigeants serbes tentent maladroitement de réinventer.

Si l'on observe cette élection avec le recul de près de deux décennies, depuis notre point d'observation de 2026, l'ironie de l'histoire est mordante. Les protagonistes ont échangé leurs costumes dans un bal masqué stupéfiant. Le Parti démocrate, porteur de tant d'espoirs en 2007, s'est pulvérisé, victime de ses divisions et de son usure du pouvoir. Vojislav Kostunica s'est retiré dans sa tour d'ivoire, effacé de la vie publique.

Mais le plus spectaculaire retournement concerne les vainqueurs arithmétiques de 2007, les Radicaux. Aleksandar Vucic, qui haranguait alors les foules avec une rhétorique enflammée contre l'Europe, a compris la leçon de cet échec stratégique. Il a réalisé que pour prendre le pouvoir et le garder, il ne fallait pas s'opposer frontalement à l'Occident, mais le séduire ou du moins le neutraliser. Il a tué le père (Seselj), a scindé le Parti radical pour créer le Parti progressiste (SNS), et a adopté le langage de l'intégration européenne tout en conservant les méthodes autoritaires de l'ancien monde.

La Serbie de 2007 luttait pour ne pas perdre le Kosovo et rêvait d'Europe. La Serbie d'aujourd'hui, dirigée par les héritiers des radicaux de 2007 devenus "progressistes", se trouve dans une situation étrangement similaire, bien que le décor ait changé. Le Kosovo est toujours ce membre fantôme qui élance, l'Union européenne est toujours cette promesse lointaine et fatiguée, et la société serbe est toujours divisée entre l'attrait de la modernité occidentale et le repli sur ses mythes fondateurs.

Ce scrutin de janvier 2007 fut le moment où la Serbie aurait pu basculer franchement vers la social-démocratie libérale. Elle ne l'a pas fait, retenue par le poids de son histoire et par la maladresse de ses partenaires occidentaux. Elle a choisi l'entre-deux, le clair-obscur, cette zone grise où les principes démocratiques se dissolvent dans les impératifs de la survie nationale. C'est l'histoire d'une occasion perdue, d'un sursis qui s'est transformé en stagnation durable. Le "syndrome de la citadelle assiégée" qui avait poussé tant d'électeurs vers les radicaux ce jour-là n'a jamais totalement disparu ; il s'est simplement métamorphosé, devenant l'instrument de pouvoir d'un régime qui a su fusionner le nationalisme de 2007 avec le langage technocratique de Bruxelles. Une synthèse que personne, dans le froid glacial de ce dimanche de janvier, n'avait osé imaginer.