UN JOUR, UN PAYS
Le gaz, le marbre et la solitude : le paradoxe de la forteresse turkmène

Achgabat, capitale de marbre blanc surgie des sables du Karakoum, offre au visiteur rare l'un des spectacles les plus singuliers de la scène internationale contemporaine. En cette année 2026, alors que la ville vient de célébrer avec faste le trentième anniversaire de sa neutralité perpétuelle, le Turkménistan semble figé dans une étrange atemporalité, suspendu entre un passé soviétique jamais totalement digéré et un futur inféodé aux appétits énergétiques de ses puissants voisins. La république d'Asie centrale, riche de ses immenses réserves gazières, présente aujourd'hui une configuration politique unique au monde : une dyarchie dynastique où le fils, le président Serdar Berdimuhamedov, règne à l'ombre de son père, Gurbanguly Berdimuhamedov, le « Leader de la Nation » ou Arkadag, qui continue de tirer les ficelles du pouvoir depuis la présidence du Conseil du peuple.
L'état politique actuel du Turkménistan est celui d'une autocratie hermétique qui a fait du secret sa doctrine de survie. Si la transition de 2022 entre le père et le fils s'est opérée sans heurts apparents, elle a institutionnalisé un verrouillage total de la société civile. Le pays fonctionne comme une entreprise familiale géante dont les dividendes, issus de l'exportation des hydrocarbures, sont redistribués au compte-gouttes pour maintenir la paix sociale, tandis qu'une part substantielle s'évapore dans des projets d'infrastructures pharaoniques. Les bâtiments officiels aux dômes dorés et les larges avenues désertes d'Achgabat, nettoyées obsessionnellement par une armée de balayeuses, masquent une réalité plus sombre : celle d'une surveillance policière omniprésente et d'un contrôle de l'information qui ferait passer les régimes voisins pour des modèles de transparence. Internet y est rationné, les réseaux sociaux bloqués, et le mouvement des citoyens à l'intérieur même du pays soumis à des restrictions administratives kafkaïennes.
Cette obsession du contrôle et de l'isolement ne peut se comprendre sans une mise en perspective historique longue, plongeant ses racines bien au-delà de l'indépendance de 1991. L'histoire du Turkménistan est celle d'une terre de passage et de conquête, où la méfiance envers l'extérieur est devenue une seconde nature. Avant d'être une nation, les Turkmènes étaient une constellation de tribus nomades, cavaliers émérites dont les célèbres chevaux Akhal-Teke constituent encore aujourd'hui l'emblème sacré de l'identité nationale. Ces tribus farouches ont longtemps résisté aux empires perses et russes avant de succomber à la puissance de feu de l'armée tsariste. Le traumatisme fondateur de cette histoire moderne reste la bataille de Geok Tepe en 1881, où les troupes du général Skobelev massacrèrent les défenseurs de la forteresse turkmène, brisant pour un siècle les velléités d'indépendance des tribus du désert.
L'ère soviétique qui suivit ne fut pas seulement une période de domination politique, mais une ère de sédentarisation forcée et de transformation économique radicale. Moscou traça des frontières artificielles dans le sable, créant la République socialiste soviétique du Turkménistan en 1924, et imposa la monoculture du coton, détournant les eaux de l'Amou-Daria via le canal du Karakoum pour irriguer le désert. Cette ingénierie soviétique, si elle a apporté la modernisation, a également semé les graines du désastre écologique actuel et ancré une culture bureaucratique dont le pays ne s'est jamais départi. Les élites locales, formées à l'école du Parti communiste, ont appris à gouverner par la directive et le chiffre, une méthode qui perdure bien après la chute du Mur.
L'effondrement de l'URSS en 1991 n'a pas entraîné au Turkménistan la libéralisation observée ailleurs, mais plutôt une dérive vers un totalitarisme baroque incarné par Saparmourat Niazov, le premier secrétaire du Parti reconverti en « Turkmenbashi » ou Père des Turkmènes. Niazov a construit un État autour de sa propre personne, érigeant des statues en or pivotant pour suivre la course du soleil et rédigeant le Ruhnama, un livre de pseudo-philosophie devenu lecture obligatoire pour tout le peuple, des écoliers aux candidats au permis de conduire. Sous son règne, le pays s'est refermé comme une huître, adoptant en 1995 ce statut de « neutralité perpétuelle » reconnu par l'ONU. Si cette neutralité est officiellement présentée comme une garantie de paix, elle a surtout servi d'outil commode pour éviter tout regard extérieur sur les droits de l'homme et pour s'abstraire des mécanismes d'intégration régionaux qui auraient pu menacer la souveraineté absolue du chef.
À la mort de Niazov en 2006, beaucoup espéraient une ouverture. Gurbanguly Berdimuhamedov, son successeur, a certes démantelé les aspects les plus grotesques du culte de Niazov, mais pour mieux instaurer le sien. Il a remplacé les statues dorées de son prédécesseur par des monuments à sa propre gloire et à celle de ses chevaux, tout en lançant la transformation architecturale d'Achgabat en cette ville blanche, inscrite au livre Guinness des records pour sa densité de marbre. Le système politique, lui, est resté intact : un parti unique de facto, une absence totale d'opposition et une économie de rente. L'arrivée au pouvoir de son fils Serdar en 2022 n'a fait que confirmer la nature patrimoniale du régime. Le jeune président, moins charismatique et plus technocratique que son père, gère l'intendance tandis que l'Arkadag veille aux orientations stratégiques, créant une situation inédite de pouvoir bicéphale dans une région habituée aux hommes forts solitaires.
Cependant, derrière les façades immaculées et la propagande d'État vantant l'ère de la « Renaissance de la nouvelle époque de l'État puissant », le Turkménistan fait face à des défis existentiels qui menacent la pérennité de son modèle. Le premier de ces défis est économique et géopolitique : c'est le piège gazier. Doté des quatrièmes réserves mondiales de gaz naturel, notamment grâce au champ super-géant de Galkynysh, le pays s'est rendu dangereusement dépendant d'un client unique, la Chine. Depuis la rupture des relations gazières traditionnelles avec la Russie au milieu des années 2000 et les contentieux sur les prix avec l'Iran, Pékin est devenu le débouché quasi exclusif du gaz turkmène via le gazoduc Asie centrale-Chine.
Cette situation de monopsone place Achgabat dans une position de faiblesse structurelle. La Chine dicte les prix et les volumes, et une grande partie des revenus gaziers sert en réalité à rembourser les prêts contractés auprès des banques chinoises pour construire les infrastructures d'extraction et de transport. Le Turkménistan est ainsi devenu, bon gré mal gré, un vassal énergétique de l'Empire du Milieu. Les tentatives de diversification des routes d'exportation se heurtent depuis des décennies à la dure réalité de la géopolitique régionale. Le projet TAPI, censé relier les champs turkmènes à l'Inde via l'Afghanistan et le Pakistan, reste un serpent de mer, perpétuellement retardé par l'instabilité chronique en Afghanistan, malgré les assurances pragmatiques échangées avec le régime des Talibans. Quant au corridor transcaspien qui permettrait d'acheminer le gaz vers l'Europe, il se heurte à des obstacles logistiques, financiers et à l'opposition sourde de la Russie et de l'Iran, qui voient d'un mauvais œil l'arrivée d'un concurrent sur le marché occidental, même si la convention sur le statut de la mer Caspienne signée en 2018 a théoriquement levé certains verrous juridiques.
Le deuxième défi majeur est environnemental. Le Turkménistan est l'un des pays les plus vulnérables au changement climatique en Asie centrale. La gestion calamiteuse de l'eau, héritée de l'époque soviétique et aggravée par l'incurie actuelle, menace l'agriculture et la vie quotidienne. Le pays est également pointé du doigt par la communauté internationale comme l'un des pires émetteurs de méthane au monde, ses infrastructures gazières vétustes laissant s'échapper des quantités astronomiques de ce gaz à effet de serre. La signature récente d'engagements climatiques et les discours sur la « diplomatie écologique » peinent à masquer l'absence d'actions concrètes sur le terrain pour colmater les fuites des infrastructures énergétiques qui sont le poumon économique du régime.
Enfin, la question sociale, bien que muselée, reste une bombe à retardement. La population turkmène, jeune et de plus en plus connectée au monde malgré la censure, subit de plein fouet l'inflation des prix alimentaires et la pénurie de produits de base, qui contrastent violemment avec le faste des cérémonies officielles. Le contrat social tacite, qui échangeait la liberté politique contre la gratuité de l'eau, du gaz et de l'électricité, a été progressivement érodé par la suppression de ces subventions ces dernières années. Le régime tente de compenser cette perte de légitimité par une exaltation nationaliste et religieuse modérée, mais la corruption endémique et le manque d'opportunités économiques pour la jeunesse créent un terreau fertile pour le mécontentement, même s'il ne peut s'exprimer publiquement.
Dans ce contexte, les perspectives politiques du Turkménistan s'apparentent à une fuite en avant. Le régime mise sur une continuité absolue, espérant que la rente gazière suffira à acheter la paix sociale et à maintenir l'appareil sécuritaire. Sur le plan extérieur, la diplomatie turkmène tente un jeu d'équilibre de plus en plus périlleux. Elle cherche à réchauffer ses liens avec la Russie, qui opère un retour marqué en Asie centrale, tout en ne pouvant se permettre d'aliéner la Chine, son bailleur de fonds. Les visites diplomatiques de 2025, notamment les échanges avec Moscou et les pays voisins, montrent une volonté de sortir d'un isolement qui devient économiquement insoutenable, sans pour autant lâcher du lest sur le contrôle politique interne. Le Turkménistan rêve de devenir un hub logistique et énergétique eurasien, une sorte de « Koweït de la Caspienne » ou de « Suisse de l'Asie centrale », mais il reste entravé par sa méfiance paranoïaque envers l'ouverture qui serait nécessaire pour réaliser cette ambition.
Le Turkménistan demeure donc cette forteresse paradoxale : une puissance énergétique mondiale sur le papier, mais un nain géopolitique dans les faits, enfermé dans sa neutralité comme dans une armure trop lourde. Le destin du pays se jouera dans sa capacité à transformer sa richesse virtuelle en développement réel sans faire imploser le système politique rigide qui le gouverne. Pour l'heure, à Achgabat, le silence des rues de marbre n'est troublé que par le vent du désert et les cortèges présidentiels, tandis que dans les chancelleries du monde entier, on observe avec un mélange de fascination et d'inquiétude la trajectoire de cette république solitaire, dernier avatar des grands jeux d'influence qui ont, depuis des siècles, façonné le cœur du continent asiatique.