En ce mardi 22 janvier 2013, l’hiver à Jérusalem et à Tel-Aviv ne se résume pas à une baisse des températures. Il règne dans l’air une étrange atmosphère de lassitude mêlée d’attente, une sorte de brume politique qui enveloppe l’État hébreu. Les Israéliens se rendent aux urnes pour élire la 19e Knesset, le parlement monocaméral de Jérusalem. Sur le papier, l’affaire semble entendue, pliée d’avance, presque une formalité administrative pour le Premier ministre sortant, Benyamin Nétanyahou. Les sondages, ces oracles modernes dont on connaît la faillibilité, lui prédisent une victoire aisée, un sacre sans couronne. Pourtant, sous la surface de cette campagne apathique, les plaques tectoniques de la société israélienne bougent. Ce scrutin, loin d’être un non-événement, va se révéler être le laboratoire des fractures futures du pays, un moment de vérité où le "roi Bibi" vacille sans tomber, confronté à une classe moyenne qui crie son exaspération.
Pour comprendre ce qui se joue dans l'isoloir en ce début d'année 2013, il faut rembobiner le film de dix-huit mois. L'été 2011 a vu Israël secoué par une fièvre inhabituelle. Ce n'était pas la guerre, ni une intifada, mais une révolte des tentes. Sur le boulevard Rothschild à Tel-Aviv, des centaines de milliers de jeunes, de familles, de laïcs, ont campé pour dénoncer la vie chère, le prix du fromage blanc – le fameux "Cottage" – et l'inaccessibilité du logement. Le slogan "Le peuple veut la justice sociale" a résonné bien plus fort que les habituelles harangues sécuritaires. En janvier 2013, cette colère n'est pas retombée ; elle a muté. Elle cherche une traduction politique. Le contexte est donc paradoxal : d'un côté, une région en feu avec la guerre civile syrienne qui fait rage à la frontière nord et la question du nucléaire iranien que Nétanyahou agite comme une menace existentielle absolue ; de l'autre, un électeur israélien qui regarde son frigo et son compte en banque avec angoisse, se demandant comment finir le mois dans cette "start-up nation" aux inégalités criantes.
La campagne électorale a été, disons-le, d'un ennui poli, presque technique, avant de s'animer dans la dernière ligne droite. Benyamin Nétanyahou, fidèle à sa stratégie de la forteresse assiégée, a tenté de saturer l'espace avec les enjeux de sécurité. Pour lui, l'équation est simple : il est le seul capitaine capable de tenir la barre dans la tempête moyen-orientale. Pour maximiser ses chances, il a opéré une fusion technique entre son parti, le Likoud (droite nationaliste), et Israël Beiteinu (droite ultra-nationaliste laïque) d'Avigdor Lieberman. Cette alliance, le "Likoud-Beiteinu", devait être une machine de guerre électorale, une sorte de bulldozer politique censé écraser toute opposition en cumulant mécaniquement les voix des deux formations. C'était un calcul d'apothicaire qui ignorait la chimie des urnes. Cette union a, au contraire, effrayé une partie de l'électorat modéré du Likoud, rebuté par la rhétorique parfois brutale et anti-arabe de Lieberman, tout en ne mobilisant pas outre mesure la base.
Face à ce bloc de droite, l'opposition est émiettée, fragmentée, incapable de présenter une alternative crédible au poste de Premier ministre. Le Parti travailliste, cette vieille gloire de la politique israélienne qui a fondé l'État, est dirigé par Shelly Yachimovich. Ancienne journaliste pugnace, elle a fait un pari audacieux mais risqué : mener une campagne exclusivement axée sur l'économie et le social, en occultant presque totalement le processus de paix avec les Palestiniens. Son calcul ? Le conflit n'est pas vendeur, il divise, alors que la "justice sociale" rassemble. C'est une stratégie de l'évitement qui laisse le champ libre à la droite sur le régalien. Plus à gauche, le Meretz tente de maintenir la flamme du camp de la paix, mais sa voix porte peu. Et puis, il y a Tzipi Livni, l'ancienne ministre des Affaires étrangères, qui a créé son propre mouvement, Hatnuah ("Le Mouvement"), pour tenter de relancer les négociations avec Ramallah, mais elle semble prêcher dans le désert.
Mais la véritable surprise, le cygne noir de cette élection, vient du centre. Il a le visage télégénique de Yaïr Lapid. Ancien présentateur vedette du journal télévisé, éditorialiste, fils de l'ancien ministre Tommy Lapid, il incarne une nouvelle offre politique avec son parti tout juste créé, Yesh Atid ("Il y a un futur"). Lapid, c'est l'anti-politicien par excellence dans la forme, mais redoutablement politique dans le fond. Il ne parle pas de la Cisjordanie, ou très peu. Il parle de la "classe moyenne écrasée", de ceux qui "servent à l'armée et paient leurs impôts" pour financer les privilèges d'une minorité, en l'occurrence les ultra-orthodoxes exemptés de service militaire et subventionnés par l'État pour étudier la Torah. Son discours, populiste juste ce qu'il faut, laïc et patriotique, fait mouche. Il remplit les salles non pas avec des promesses de grand soir, mais avec une exigence de normalité. Il est le candidat du "centre radical", celui de la banlieue de Tel-Aviv qui veut simplement vivre, voyager et consommer sans avoir l'impression de porter le pays entier sur ses épaules.
À droite de la droite, un autre phénomène émerge, en miroir de Lapid : Naftali Bennett. Jeune, dynamique, issu de la high-tech, ancien commando, il a pris la tête du Foyer juif (Habayit Hayehudi), le vieux parti national-religieux qu'il a dépoussiéré. Bennett, c'est le colon décomplexé, moderne, qui vit à Ra'anana et non dans une caravane sur une colline venteuse de Samarie. Il rejette la solution à deux États, prône l'annexion de la zone C de la Cisjordanie, mais le fait avec un sourire et un langage de start-upper. Il y a, durant cette campagne, une étrange alchimie qui se crée entre Lapid le laïc de Tel-Aviv et Bennett le religieux nationaliste. Une "alliance des frères" se dessine, un pacte tacite de non-agression, voire de coopération, pour forcer la main au futur Premier ministre et exclure les ultra-orthodoxes du pouvoir.
Au soir du 22 janvier, lorsque les résultats tombent, c'est la stupeur. Certes, le bloc de droite et religieux conserve une courte majorité, mais le Likoud-Beiteinu subit une hémorragie. Avec 31 sièges, l'alliance de Nétanyahou perd 11 mandats par rapport à la législature précédente. C'est une victoire à la Pyrrhus, une gifle électorale pour le Premier ministre qui pensait être plébiscité. Le grand vainqueur moral est Yaïr Lapid. Son parti, Yesh Atid, surgit de nulle part pour devenir la deuxième force politique du pays avec 19 sièges, un score que même les sondages les plus optimistes n'avaient pas anticipé. Le Parti travailliste arrive troisième avec 15 sièges, un résultat honnête mais insuffisant pour peser réellement. Naftali Bennett et son Foyer juif remportent 12 sièges, confirmant la droitisation d'une partie de la jeunesse et l'ancrage des colons dans le courant dominant. À l'inverse, Kadima, le parti centriste qui avait remporté les élections de 2009 sous Tzipi Livni (avant de s'effondrer sous Shaul Mofaz), est atomisé, ne sauvant que 2 petits sièges.
L'analyse de ces résultats révèle une société israélienne profondément divisée, tribalisée, mais cherchant désespérément un renouvellement. Le vote Lapid est un vote de protestation constructive. Ce n'est pas un vote de gauche – beaucoup de ses électeurs viennent du Likoud – mais un vote "civil". Les Israéliens ont dit à Nétanyahou : "Nous vous gardons pour la sécurité, car nous ne voyons personne d'autre, mais nous ne voulons plus de vos alliances avec les ultra-orthodoxes et nous voulons que vous vous occupiez de notre vie quotidienne." C'est un message clair : la sécurité ne suffit plus à tenir lieu de politique. Le succès de Bennett montre, lui, que l'idée du "Grand Israël" n'est plus l'apanage d'une frange marginale, mais qu'elle a été normalisée, repackagée pour une audience jeune et branchée.
Les conséquences politiques immédiates sont un casse-tête pour Benyamin Nétanyahou. Affaibli, il se retrouve l'otage de cette nouvelle alliance improbable entre Lapid et Bennett. Les deux hommes, que tout oppose sur la question palestinienne, s'entendent sur un point crucial : le "partage du fardeau", c'est-à-dire la conscription pour les ultra-orthodoxes. Pour la première fois depuis des décennies, Nétanyahou est contraint de former une coalition sans ses partenaires naturels, les partis ultra-orthodoxes (Shas et Judaïsme unifié de la Torah), qui sont renvoyés dans l'opposition. Le gouvernement qui émerge en mars 2013 est un attelage hétéroclite : le Likoud, Israël Beiteinu, Yesh Atid, le Foyer juif et Hatnuah de Tzipi Livni. Lapid devient ministre des Finances, un poste piège où il devra gérer l'austérité qu'il dénonçait, et Bennett ministre de l'Économie. Nétanyahou, lui, reste le maître des horloges sur l'Iran et la sécurité, mais il doit composer avec des ministres qui ont juré de changer les règles du jeu intérieur.
Si l'on compare cette élection de 2013 avec la situation actuelle d'Israël, le contraste est saisissant et l'écho troublant. En 2013, la question palestinienne était anesthésiée, mise sous le tapis. Les Israéliens pouvaient se permettre de voter sur le prix du logement et la conscription des religieux parce que les murs de séparation et le Dôme de fer leur donnaient une illusion de sécurité quasi-totale. Aujourd'hui, cette illusion a volé en éclats. La question sécuritaire et existentielle est revenue au centre de tout, avec une violence inouïe. Pourtant, les lignes de fracture révélées en 2013 sont toujours là, plus béantes que jamais. La tension entre l'Israël libéral, celui de Tel-Aviv qui a voté Lapid, et l'Israël religieux et nationaliste, celui de Bennett et des alliés de Nétanyahou, n'a fait que s'exacerber. Ce scrutin de 2013 a été la première répétition générale de la polarisation actuelle. On y a vu l'émergence des figures qui allaient tenter, une décennie plus tard, de renverser Nétanyahou (le gouvernement Bennett-Lapid de 2021-2022) avant que la gravité de la géopolitique ne reprenne ses droits.
En 2013, Benyamin Nétanyahou survivait. Il pliait mais ne rompait pas. Il a su, avec son habileté tactique légendaire, naviguer à travers cette coalition qu'il détestait pour finalement la faire imploser deux ans plus tard et revenir à ses alliances naturelles avec les ultra-orthodoxes. Cette élection nous enseigne une leçon fondamentale sur la politique israélienne : le centre est une force volatile, capable de percées fulgurantes comme de disparitions soudaines, tandis que la droite, même divisée, possède un socle idéologique et démographique qui tend à s'élargir. Yaïr Lapid, la star de 2013, est devenu depuis un vétéran de la politique, un chef de l'opposition institutionnalisé, mais le souffle de nouveauté qu'il portait s'est heurté à la réalité d'un pays qui glisse inexorablement vers la droite.
L'élection du 22 janvier 2013 reste donc un moment charnière, une occasion manquée peut-être de réorienter les priorités nationales vers l'intérieur, vers la cohésion sociale et la définition de ce que doit être l'État d'Israël : une démocratie libérale occidentale ou un État ethnico-religieux forteresse. Les électeurs avaient alors tenté une troisième voie, celle d'un centre fort et d'une droite moderne, espérant une synthèse. L'histoire, tragique et tumultueuse, en a décidé autrement, ramenant toujours le pays à ses dilemmes sécuritaires insolubles. Nétanyahou, tel un phénix politique, est sorti de ce scrutin blessé, mais vivant, prêt à entamer ce qui allait devenir son long règne ininterrompu jusqu'aux crises récentes. Ce mardi de janvier 2013, Israël ne le savait pas encore, mais il votait pour une transition qui n'en finirait pas, un sursis avant les grandes tempêtes.