AUSTRALIE - NECROLOGIE
Marie Bashir, l'âme de la nation australe

Le 1er décembre 1930 marque l’éveil d’une lumière singulière sous le ciel immense et impitoyable de la Riverina. C’est à Narrandera, petite bourgade de la Nouvelle-Galles du Sud où la terre rouge poudroie sous le soleil, que naît Marie Roslyn Bashir. Il faut imaginer ce que fut cette naissance, non pas seulement comme l’apparition d’un enfant, mais comme le fruit d’une histoire plus vaste, celle de ces familles venues du Liban, traversant les océans pour s’enraciner dans ce sol australien encore jeune, rude et prometteur. Elle est la fille de Michael Bashir et de Victoria Melick, des êtres de labeur et de dignité qui ont porté en eux, et transmis à leur fille, cette double richesse : la fidélité aux origines et l’amour inconditionnel de la terre d’accueil. Dans l’arrière-boutique du commerce familial, l’enfant grandit au milieu des odeurs d’épices et de la poussière d’eucalyptus, apprenant très tôt que la vie est un tissage complexe entre le passé d’ailleurs et le présent d’ici. C’est là, dans cette enfance rurale, que se forge son caractère, une volonté d’acier nimbée d’une douceur orientale, une capacité à écouter le silence des plaines et la plainte des hommes. Elle voit défiler dans le magasin de ses parents toute la comédie humaine, des fermiers aux ouvriers, et sans doute perçoit-elle déjà, dans le regard des plus humbles, cette souffrance muette qu’elle passera sa vie à vouloir guérir.
L’éducation est pour elle non pas une obligation, mais une conquête. Sa mère, Victoria, qui avait elle-même fréquenté le lycée de filles de Sydney, insuffle à Marie cette soif d’apprendre qui ne la quittera jamais. La jeune fille quitte alors les horizons ouverts de Narrandera pour la densité de la ville, intégrant la Sydney Girls High School. Elle y excelle, non par vanité, mais par ce sens du devoir qui caractérise les âmes nobles. Elle se passionne pour la musique, le violon devient son confident, et l’on aurait pu croire un instant que l’art serait sa seule vocation. Mais il y a en elle une urgence plus grande, celle de l’autre. C’est vers la médecine qu’elle se tourne, un choix audacieux pour une femme de son époque, et plus encore pour une fille d’immigrés. Lorsqu’elle franchit les portes de l’Université de Sydney, elle pénètre dans un sanctuaire de savoir où elle ne cherche pas la gloire, mais les outils de la compassion. Elle obtient ses diplômes de médecine et de chirurgie en 1956, année charnière où sa vie personnelle s’apprête, elle aussi, à écrire une nouvelle page.
Car c’est au cœur de ces années d’études et de ferveur qu’elle rencontre celui qui deviendra son roc, son alter ego, Nicholas Shehadie. Il est une force de la nature, un colosse du rugby, futur capitaine des Wallabies, mais il possède aussi cette intelligence du cœur qui séduit la jeune médecin. Ils se marient en 1957, formant un couple qui deviendra légendaire, une alliance entre la science et le sport, entre l’esprit et la force, unis par une même dévotion au service public. De cette union naîtront trois enfants, Michael, Susan et Alexandra, qui grandiront dans ce foyer où l’engagement n’est pas un vain mot mais une respiration quotidienne. Nicholas, qui deviendra Lord-maire de Sydney, sera toujours à ses côtés, soutien indéfectible, partageant avec elle les joies et les fardeaux d’une vie tournée vers la communauté.
Mais revenons à sa vocation médicale, car c’est là que se révèle la véritable nature de Marie Bashir. Elle ne choisit pas la facilité des carrières lucratives. Elle se tourne vers la psychiatrie, vers les blessures invisibles, celles de l'âme. Elle s’intéresse à ceux que la société rejette ou ignore : les enfants en souffrance, les adolescents brisés, et surtout, les peuples premiers de ce continent. Elle comprend, bien avant que cela ne devienne une évidence politique, que la santé d’une nation ne se mesure pas à ses richesses matérielles, mais à la manière dont elle traite ses membres les plus vulnérables. Elle enseigne, elle dirige, elle fonde des services. En 1972, elle prend la direction de l'unité Rivendell pour enfants et adolescents, un lieu de reconstruction pour les jeunes esprits tourmentés. Elle y déploie une énergie maternelle et scientifique, convaincue que chaque enfant sauvé est une victoire sur la fatalité. Son regard se porte aussi vers les communautés aborigènes, vers Redfern et Kempsey. Elle ne vient pas en conquérante ni en donneuse de leçons, mais en humble servitrice, écoutant les anciens, respectant les savoirs traditionnels, tissant des liens de confiance là où l’histoire n’avait laissé que méfiance et douleur. Elle devient une figure respectée, aimée, une guérisseuse au sens le plus noble du terme, reconnaissant la dignité de chaque existence, quelle que soit son origine.
Son ascension professionnelle est constante, jalonnée de reconnaissances qu’elle accepte avec modestie. Elle devient directrice des services de santé mentale pour le centre de Sydney, professeure clinique à l’université. Mais le destin lui réserve une tâche plus haute encore, une mission où elle devra incarner non plus seulement la science, mais l’État. En 2001, à l’aube d’un nouveau millénaire, le Premier ministre de la Nouvelle-Galles du Sud, Bob Carr, fait appel à elle pour devenir Gouverneur de l’État. C’est une révolution douce. Elle est la première femme à accéder à ce poste, la première personne d’origine libanaise, la première issue du corps médical. Certains s’interrogent : une psychiatre peut-elle représenter la Reine ? Mais dès sa prise de fonction le 1er mars 2001, elle balaie les doutes. Elle ne joue pas au gouverneur, elle l’est, avec une authenticité qui désarme les critiques. Elle transforme la fonction, dépoussiérant les protocoles sans jamais abaisser la dignité de la charge. La Government House n’est plus une forteresse lointaine, mais une maison ouverte où résonnent les voix de tous les Australiens.
Durant treize années, un record de longévité, elle sillonne l’État, inlassable pèlerin de l’unité. Elle va partout, dans les villes comme dans les campagnes reculées qui lui rappellent son Narrandera natal. Elle serre des mains, non par obligation, mais parce qu’elle aime les gens, charnellement, sincèrement. Elle a un mot pour chacun, une attention pour les oubliés. Elle est présente lors des incendies, des inondations, des tragédies, apportant non pas seulement la compassion officielle, mais la chaleur d’une présence maternelle. Elle devient "Dame Marie", un titre qui, sur elle, ne semble pas une décoration surannée mais la reconnaissance naturelle d’une noblesse d’âme. Elle navigue avec finesse dans les eaux parfois troubles de la politique, restant au-dessus de la mêlée, gardienne des institutions, garante de la stabilité démocratique. Même les républicains les plus ardents s’inclinent devant sa personne, car elle incarne ce que la monarchie constitutionnelle peut offrir de meilleur : une figure d’unité au-dessus des partis.
Son mandat est marqué par une activité foisonnante. Elle ne se contente pas de couper des rubans. Elle utilise son influence pour promouvoir la santé mentale, l’éducation, les arts. Elle est chancelière de l’Université de Sydney de 2007 à 2012, bouclant ainsi la boucle de son propre parcours académique. Elle soutient l’Orchestre symphonique, l’Opéra, rappelant que la culture est le ciment des civilisations. Elle renforce les liens avec l’Asie, voyageant au Vietnam, en Thaïlande, portant le message d’une Australie ouverte et solidaire. Sa relation avec la Reine Elizabeth II est empreinte d’un respect mutuel, et elle est faite Commandeur de l’Ordre royal de Victoria, une distinction personnelle de la souveraine qui souligne l’excellence de son service. Mais sa plus grande décoration reste l’affection du peuple. Lorsqu’elle quitte ses fonctions en octobre 2014, c’est une foule émue qui la salue. Elle a changé le visage de la fonction vice-royale, lui donnant les traits de l’humanité et de la bienveillance.
La retraite, pour une femme de cette trempe, n’est pas un repos, mais une autre forme d’action. Elle continue, malgré l’âge, à patronner des centaines d’organisations, à plaider pour les causes qui lui sont chères. Le décès de son époux bien-aimé, Sir Nicholas, en 2018, est une épreuve déchirante. Celui qui fut son compagnon de route pendant plus de soixante ans s’en va, la laissant seule face à l’histoire, mais elle puise dans sa foi et dans l’amour de sa famille la force de continuer. Elle reste une figure tutélaire, une "trésor vivant" de la nation, consultée, écoutée, vénérée. Elle voit le monde changer, les défis s’accumuler, mais elle garde cette foi inébranlable en la capacité de l’homme à s’élever. Elle observe avec bienveillance les nouvelles générations, les encourageant toujours à l’étude et au service d’autrui.
Et nous voici aujourd'hui, en ce jour sombre et pourtant lumineux de janvier 2026. La nouvelle est tombée comme un voile de tristesse sur Sydney et bien au-delà. Marie Bashir s’est éteinte hier, le 20 janvier 2026, à l’âge de 95 ans. Ce n’est pas seulement une page qui se tourne, c’est un livre entier de notre histoire qui se referme doucement. Elle est partie rejoindre son Nicholas, dans ce grand silence qu’elle a tant de fois écouté auprès de ses patients. Sa mort résonne étrangement dans le cœur de chacun, car nous avons tous le sentiment d’avoir perdu une proche, une grand-mère, une amie. Les drapeaux sont en berne, mais c’est dans les mémoires que son empreinte est la plus vive. On se souvient de son sourire, de cette voix douce et posée qui savait apaiser les tempêtes. On se souvient de la petite fille de Narrandera devenue la première dame de l’État, prouvant que dans ce pays, tout est possible à celui qui travaille et qui aime.
En ce 21 janvier, alors que les hommages affluent de tous les continents, de Londres à Beyrouth, de Canberra aux communautés aborigènes du bush, il nous faut mesurer ce qu’elle nous laisse. Elle ne laisse pas de monuments de pierre, bien que son nom soit inscrit sur des bâtiments et des écoles. Elle laisse un héritage plus précieux, immatériel et vivant : l'exemple d'une vie entièrement donnée. Elle nous rappelle que le pouvoir n'a de sens que s'il est service, que la science n'a de valeur que si elle est humaine, et que la diversité n'est pas une menace mais une chance inouïe. Elle a réconcilié l'Australie avec elle-même, tissant ensemble les fils épars de nos identités pour en faire une étoffe solide et chaleureuse.
Son départ nous laisse orphelins, mais pas démunis. Car elle a semé en nous des graines de tolérance et de compassion qui ne demandent qu'à germer. Elle a montré la voie, celle d'une société plus juste, plus attentive aux faibles, plus respectueuse de ses racines anciennes et de ses nouveaux venus. La psychiatre a soigné l'âme de l'État, la gouverneure a unifié le peuple, la femme a aimé sans compter. L’histoire retiendra son nom, non pas comme celui d’une dirigeante politique classique, mais comme celui d’une bienfaitrice, d’une lumière qui a brillé longtemps, très longtemps, pour guider nos pas. Alors que le soleil se couche sur la baie de Sydney en ce jour de deuil, nous pouvons imaginer son esprit survolant une dernière fois cette terre qu'elle a tant chérie, bénissant une dernière fois ce peuple qu'elle a tant servi, avant de s'en aller vers la paix, cette paix qu'elle a passée sa vie à construire pour les autres. Adieu, Dame Marie. Votre vie fut un chef-d'œuvre d'humanité, et votre souvenir restera, pour les générations futures, une source inépuisable d'inspiration et d'espérance. Le siècle qui vous a vue naître est loin, mais l'avenir que vous avez préparé est là, devant nous, et il porte à jamais la marque indélébile de votre amour. C'est là, dans cette continuité vibrante, dans cet éternel recommencement de la vie civique et morale, que réside votre véritable résurrection.