FRANCE - MUNICIPALES 2026

Lyon : la citadelle verte face au choc du réel

L'ombre de Collomb et la fin de l'état de grâce

En ce jeudi matin de janvier, une brume glaciale enveloppe la colline de Fourvière, mais l'atmosphère dans les couloirs de l'Hôtel de Ville est brûlante. Nous sommes à moins de deux mois du premier tour des élections municipales du 15 mars 2026, et Lyon n'est plus la ville qu'elle était il y a six ans. La "Capitale des Gaules", longtemps gérée comme une entreprise prospère par le baron centriste Gérard Collomb, est devenue depuis 2020 le laboratoire à ciel ouvert de l'écologie politique en France.

Pour comprendre la violence de la campagne qui s'ouvre, il faut rembobiner le film jusqu'au séisme de 2020. À l'époque, la pandémie de Covid-19 avait figé le pays, et dans ce silence angoissant, une vague verte avait submergé la deuxième agglomération de France. Grégory Doucet, un cadre humanitaire inconnu du grand public quelques mois plus tôt, avait mis fin à des décennies de gestion "radicale-socialiste" et centriste.

Les chiffres de 2020 hantent encore les états-majors de l'opposition. Au second tour, la liste Maintenant Lyon pour tous (EELV-Gauche) l'avait emporté avec 52,40 % des voix, écrasant l'alliance de circonstance entre le dauphin de Collomb, Yann Cucherat (30,58 %), et la droite classique menée par Étienne Blanc (17,02 %). Ce n'était pas une victoire à la marge ; c'était une rupture de digue.

Mais en ce début 2026, la dynamique a changé. L'effet de surprise s'est dissipé pour laisser place au bilan. La transformation de la ville est visible à l'œil nu : les "Rues des Enfants" piétonnisées devant les écoles, la végétalisation massive de la Presqu'île et la réduction drastique de la place de la voiture ont radicalement changé la physionomie de Lyon. Pour ses partisans, Doucet a préparé la ville au défi climatique. Pour ses détracteurs, il a "asphyxié" l'économie locale et imposé une idéologie punitive. L'élection de mars ne sera pas un vote d'adhésion, mais un référendum : Pour ou contre la méthode Doucet ?

Le système électoral lyonnais, régi par la loi PLM (Paris-Lyon-Marseille), ajoute une couche de complexité dramatique. Les Lyonnais n'élisent pas directement leur maire, mais des conseillers par arrondissement. Gagner le vote populaire ne suffit pas ; il faut gagner les secteurs clés. En 2020, les Verts avaient raflé la mise en remportant une majorité d'arrondissements, y compris des bastions historiques. Aujourd'hui, la géographie électorale est beaucoup plus incertaine, et l'opposition, qui a passé six ans à panser ses plaies, semble enfin prête à livrer bataille.


Les forces en présence : alliances et fractures

Le paysage politique de ce début 2026 est marqué par une cristallisation des blocs. Si 2020 était l'élection de l'éparpillement, 2026 est celle de la consolidation.

À gauche, le maire sortant Grégory Doucet brigue un second mandat sous la bannière de l'union. Malgré les turbulences nationales du Nouveau Front Populaire, l'alliance locale tient bon, par nécessité plus que par amour. Les socialistes, menés par Sandrine Runel, ont négocié chèrement leurs places, conscients que sans eux, la majorité verte pourrait vaciller. Cependant, une épine demeure dans le pied du maire : la gauche radicale. Les tensions avec La France Insoumise sont palpables. La députée Anaïs Belouassa-Cherifi, figure montante du mouvement de Jean-Luc Mélenchon, a maintenu le suspense d'une liste autonome au premier tour, menaçant d'effriter le socle électoral du maire dans les quartiers populaires du 8ème et du 9ème arrondissement. Le départ fracassant de l'adjoint Laurent Bosetti du giron insoumis en 2025 a illustré ces fractures internes.

Face à lui, le bloc de droite et du centre tente le pari du "Tout sauf Doucet". La figure centrale de cette opposition est Pierre Oliver. Jeune maire du 2ème arrondissement (le seul resté à droite en 2020), il a mené une opposition guerrière pendant six ans, pilonnant la majorité sur les questions de sécurité, de propreté et de dette. Oliver a réussi un tour de force : marginaliser les anciennes barons et s'imposer comme le leader naturel des Républicains (LR).

Mais la véritable surprise de cette pré-campagne s'est jouée en coulisses avec l'entrée en jeu de Jean-Michel Aulas. L'emblématique ancien président de l'Olympique Lyonnais, véritable commandeur de la ville, a longtemps laissé planer le doute sur ses intentions. Finalement, plutôt qu'une candidature solitaire qui aurait divisé les voix, Aulas joue le rôle de "parrain" d'un vaste rassemblement allant de la droite républicaine aux déçus du macronisme (Horizons, Renaissance). Ce "socle commun" vise à rassurer l'électorat bourgeois et économique, effrayé par la gestion verte. L'accord est pragmatique : Oliver apporte l'appareil politique et la fougue, Aulas apporte la crédibilité gestionnaire et son réseau.

Une absence notable marque ce scrutin : celle de David Kimelfeld. L'ancien président de la Métropole, qui avait tenté d'incarner une voie centrale progressiste, a jeté l'éponge à l'automne 2025, faute d'espace politique entre les deux blocs antagonistes. Son retrait a libéré un électorat centriste volatil, désormais courtisé avidement par le camp Oliver-Aulas comme par l'aile droite de la majorité municipale.


La bataille des arrondissements et des idées

La campagne de 2026 ne se joue pas sur des concepts abstraits, mais sur le bitume lyonnais. Deux visions de la ville s'affrontent avec une violence rare.

Le programme de Grégory Doucet, baptisé "Lyon, Ville à Vivre", s'appuie sur la continuité. Il promet d'accélérer la transformation bioclimatique : fin des travaux de la "Voie Lyonnaise" (le réseau express vélo qui a tant divisé), rénovation thermique massive des écoles et création de nouveaux parcs urbains. Son argumentaire est simple : face au réchauffement, l'inaction est criminelle. Il tente de déplacer le débat sur le terrain social, vantant sa tarification sociale des cantines et son encadrement des loyers.

En face, le programme de l'alliance de droite, porté par Pierre Oliver, se concentre sur le triptyque "Sécurité, Propreté, Fluidité". Ils promettent le retour de la voiture en centre-ville, l'arrêt des projets de piétonnisation jugés "dogmatiques", et surtout, un investissement massif dans la sécurité. La proposition d'armer la police municipale et de multiplier par deux le réseau de vidéosurveillance est au cœur de leurs tracts. Ils surfent sur le sentiment d'insécurité, notamment dans le quartier de la Guillotière, devenu le symbole national des difficultés lyonnaises.

La clé du scrutin réside dans la géographie complexe de la loi PLM.

Les bastions imprenables : Le 2ème et le 6ème arrondissements resteront acquis à la droite. Les 1er et 4ème (les pentes de la Croix-Rousse) sont des forteresses écologistes et citoyennes.

Les "Swing States" lyonnais : Tout se jouera dans le 3ème arrondissement (le plus peuplé, celui de la Part-Dieu) et le 7ème. En 2020, ces secteurs avaient basculé à gauche, permettant la victoire de Doucet. Aujourd'hui, ce sont là que les résidents se plaignent le plus des travaux et des difficultés de circulation. Si la liste Oliver-Aulas parvient à faire basculer le 3ème, la mairie centrale changera de main. C'est dans ces rues que le porte-à-porte est le plus intensif en ce mois de janvier.

La stratégie de la droite est de transformer le scrutin en référendum local anti-Doucet, tandis que le maire sortant tente de nationaliser l'enjeu en se posant en rempart contre "l'alliance des conservatismes" et l'extrême droite, dont le Rassemblement National espère jouer les arbitres dans les triangulaires.


L'heure de vérité : sondages et projections

À quelques semaines du premier tour, l'incertitude est totale, une rareté dans la vie politique locale souvent verrouillée. Les instituts de sondage, dont les données commencent à circuler sous le manteau, dessinent un paysage extrêmement serré.

Selon les dernières projections (basées sur les tendances observées fin 2025 par Elabe), Grégory Doucet conserverait un socle solide au premier tour, autour de 30 à 34 % des intentions de vote. Son électorat, bien que critique sur certains aspects de la méthode, reste mobilisé par l'urgence écologique. Cependant, le maire a perdu sa capacité à rassembler au-delà de son camp au second tour. Son "réservoir de voix" est faible.

Le bloc de droite/centre, s'il parvient à maintenir son unité jusqu'au bout, est crédité d'un score au coude-à-coude, voire légèrement supérieur dans certaines configurations de second tour. L'apport de l'électorat centriste (ex-LREM) est décisif : s'il bascule majoritairement vers Oliver (rassuré par la caution Aulas), la bascule est mathématiquement possible. Le Rassemblement National, crédité d'environ 10-12 %, pourrait se maintenir dans plusieurs arrondissements, créant des triangulaires qui, paradoxalement, favoriseraient le maire sortant en divisant le vote d'opposition.

L'issue du scrutin aura une résonance nationale. Si Lyon, conquête phare des écologistes en 2020, retombe dans l'escarcelle de la droite, ce sera interprété comme l'échec de l'écologie de gouvernement en France. Ce serait la preuve que le "modèle vert" se heurte trop brutalement aux habitudes des citadins. À l'inverse, si Grégory Doucet est réélu malgré l'impopularité des travaux et une opposition revancharde, il prouvera que la transition écologique est désormais ancrée dans les mentalités urbaines, indéboulonnable.

Le 15 mars prochain, Lyon ne choisira pas seulement un maire. Elle choisira entre deux modèles de civilisation urbaine. Et comme souvent dans l'histoire de France, ce qui se passe entre Rhône et Saône préfigure ce qui attend le reste du pays.