FRANCE - MUNICIPALES 2026
Poitiers : le laboratoire vert à l'épreuve du feu

La fin de l'innocence
En cette fin janvier, un vent glacial balaie la place de Coimbra, au cœur du quartier des Couronneries. Il y a quinze mois, la nuit d’Halloween 2024, c’est ici que le destin de la ville a basculé. La fusillade qui a coûté la vie au jeune Anis, 15 ans, n’a pas seulement marqué les esprits par sa violence ; elle a brutalement réveillé une ville de province qui se pensait à l’abri des guerres de territoires. L’expression « mexicanisation », lâchée à l’époque par le ministre de l’Intérieur Bruno Retailleau, résonne encore comme un affront pour la municipalité, mais aussi comme un traumatisme indélébile pour les habitants.
À six semaines du premier tour des élections municipales du 15 mars 2026, Poitiers n’est plus la même ville qu’il y a six ans. L’ancienne capitale du Poitou, célèbre pour son Université séculaire, ses églises romanes et sa douceur de vivre, est devenue l'épicentre d'une bataille nationale. C'est ici que se joue le procès du « laboratoire écologiste ».
Pour comprendre la tension électrique qui règne aujourd'hui, il faut rembobiner le film jusqu'au séisme du 28 juin 2020. Ce soir-là, à la surprise générale des observateurs parisiens, une jeune femme de 29 ans, Léonore Moncond'huy, mettait fin à quarante-trois années de gestion socialiste ininterrompue. Sous la bannière "Poitiers Collectif", une alliance citoyenne soutenue par EELV et le PCF, elle avait renversé le baron local, Alain Claeys.
Les chiffres de cette victoire racontent une histoire de division qui n'a fait que s'accentuer. En 2020, dans une triangulaire serrée, Moncond'huy l'avait emporté avec 42,63 % des voix, devançant le maire sortant Alain Claeys (35,60 %) et le candidat LREM Anthony Brottier (21,77 %). Une victoire nette en sièges, mais fragile en voix, obtenue dans un contexte d'abstention record post-Covid. La promesse était alors celle d'une rupture : la fin du "bétonnage", la démocratie participative et une écologie radicale mais joyeuse.
Six ans plus tard, l'heure des comptes a sonné. L'angle d'attaque de l'opposition s'est déplacé. En 2020, on débattait de pistes cyclables et de cantines bio. En 2026, le débat s'est durci autour du triptyque : Sécurité, Dette, Circulation.
La maire sortante défend son bilan avec l'énergie de la survie. Elle met en avant la transformation physique de la ville : la végétalisation massive des places minérales (les fameux « îlots de fraîcheur » qui ont remplacé le bitume place du Maréchal-Leclerc), la rénovation urbaine du quartier de la gare et l'apaisement des mobilités autour du Pont-Neuf. Pour ses partisans, Poitiers respire mieux. Pour ses détracteurs, Poitiers étouffe. La suppression de places de stationnement et la complexification du plan de circulation ont aliéné une partie de la classe moyenne périurbaine et des commerçants du centre-ville, qui dénoncent une « forteresse verte » inaccessible.
Mais c'est bien la sécurité qui agit comme le catalyseur des mécontentements. La municipalité a longtemps été accusée de naïveté, voire de déni, face à la montée de la délinquance. Si la maire a fini par accepter le déploiement de caméras et renforcé la police municipale après les événements tragiques de 2024, ses opposants martèlent que la réponse a été trop tardive et idéologiquement contrainte.
Financièrement, la situation est tout aussi tendue. L'opposition pointe une augmentation de la dette de près de 10 % et une fiscalité qui pèse lourd sur les propriétaires, dans un contexte où les dotations de l'État se sont raréfiées sous le gouvernement Barnier. Le « budget vert » de la mairie est perçu par l'opposition comme un luxe que la ville ne peut plus se permettre face à l'urgence sociale et sécuritaire.
Alors que les affiches commencent à fleurir sur les panneaux électoraux officiels, Poitiers apparaît comme une ville fracturée. D'un côté, une jeunesse étudiante et des cadres urbains qui plébiscitent la transition écologique et la qualité de vie ; de l'autre, des quartiers populaires endeuillés par la violence et une population périphérique exaspérée par les contraintes de mobilité.
C'est sur ce terrain miné que les candidats s'avancent. Et si Léonore Moncond'huy espère réitérer l'exploit en misant sur la prime au sortant et la mobilisation de son socle électoral, elle fait face cette fois-ci à une opposition qui a eu six ans pour affûter ses couteaux et, surtout, pour tenter l'impossible : s'unir.
La bataille des trois blocs
Si l'hiver poitevin est rude, la température politique, elle, avoisine la surchauffe. Alors que les militants commencent à tracter sur les marchés de Notre-Dame et des Couronneries, la configuration de ce scrutin 2026 se dessine non pas comme un duel classique, mais comme une guerre de position complexe où les lignes de fracture traditionnelles gauche-droite sont brouillées par les inimitiés personnelles et les repositionnements stratégiques.
Au cœur de l'arène, la maire sortante, Léonore Moncond'huy, n'a pas dévié de sa trajectoire. Sa liste, rebaptisée « Poitiers Demain », entend transformer l'essai de 2020. Contrairement à la campagne précédente, axée sur la fraîcheur et la nouveauté, celle-ci est celle de la résilience. Consciente de son talon d'Achille sécuritaire, la maire écologiste a opéré un virage sémantique notable. Son programme ne parle plus seulement de « transition écologique », mais de « ville apaisée et sûre ».
Elle tente le grand écart : conserver sa base électorale radicale — celle qui applaudit la fin du béton et la végétalisation des cours d'école — tout en rassurant les seniors et les commerçants. Son argumentaire est rodé : « La sécurité ne se résout pas à coups de menton, mais par la présence humaine et la prévention ». Elle propose ainsi le doublement des effectifs de médiateurs de rue et, concession majeure au pragmatisme, l'extension de la vidéoprotection aux zones commerciales périphériques, un sujet tabou dans son propre camp il y a encore deux ans.
Face à elle, le danger le plus immédiat ne vient pas de la droite traditionnelle, mais d'une figure qui connaît les arcanes du pouvoir national aussi bien que le pavé poitevin : Sacha Houlié. Le député de la Vienne, qui a pris ses distances avec la macronie depuis la dissolution de 2024 pour siéger comme indépendant de gauche, est l'homme qui veut faire la synthèse.
Houlié a réussi un tour de force politique en janvier : fédérer autour de lui les déçus du socialisme municipal et les orphelins du centre. Il porte la liste « Unis pour Poitiers », une coalition hétéroclite mais redoutable. Le « facteur Claeys » y joue un rôle clé. L'ancien maire socialiste Alain Claeys, bien qu'il ait renoncé à mener la liste lui-même à 77 ans, a apporté un soutien tonitruant au député. C’est une alliance de raison : l’ancien baron met ses réseaux et sa connaissance des dossiers au service du jeune loup pour abattre celle qui l’a détrôné.
Le programme de la liste Houlié est une attaque frontale contre la gestion Moncond'huy. L'angle est clair : la compétence contre l'idéologie. « Nous allons remettre de l'ordre dans les comptes et dans les rues », martèle le candidat. Il promet un moratoire immédiat sur les travaux de voirie qui congestionnent le centre-ville et un plan « Tolérance Zéro » inspiré des méthodes niçoises pour lutter contre le trafic de stupéfiants. C’est le retour du « béton » assumé, non pas comme une fin en soi, mais comme le symbole d'infrastructures fonctionnelles et d'un développement économique qu'il juge à l'arrêt.
Cependant, une troisième dynamique vient gripper la mécanique de ce duel annoncé. Anthony Brottier, l'opposant constructif du mandat écoulé, refuse de se ranger. À la tête de sa liste « Poitiers au Cœur », il joue la carte de la pureté centriste. Il renvoie dos à dos le « dogmatisme vert » de la maire sortante et « l'opportunisme national » du député Houlié.
Brottier mise sur une approche hyper-locale. Il est le candidat des "petits sujets" qui pourrissent la vie des habitants : la propreté des trottoirs, l'éclairage public défaillant, les trous dans la chaussée. Il se présente comme le seul véritable gestionnaire, libre de toute attache partisane parisienne. Son pari est risqué : exister dans un étau. Mais les premiers retours de terrain montrent qu'il capte une part non négligeable de l'électorat modéré, effrayé par la gauche radicale mais méfiant envers la personnalité parfois clivante de Sacha Houlié.
Enfin, en embuscade, le Rassemblement National tente de capitaliser sur le traumatisme de la fusillade de 2024. Si Poitiers reste une terre de mission pour l'extrême droite, leur tête de liste espère, pour la première fois, dépasser la barre des 15 % en faisant campagne exclusivement sur le thème de l'insécurité, obligeant tous les autres candidats à se positionner sur ce terrain.
À six semaines du scrutin, les programmes sont sur la table. D'un côté, la promesse de continuer à adapter la ville au changement climatique, quitte à bousculer les habitudes ; de l'autre, la promesse de restaurer l'ordre et la fluidité perdus. Deux visions irréconciliables de l'urbanité s'affrontent, et entre les deux, les électeurs indécis observent, attendant de voir qui, des sondages ou de la dynamique de campagne, désignera le vainqueur probable.
La guerre des nerfs et l'arithmétique de la chute
Si les programmes définissent les promesses, ce sont les chiffres qui dictent les sueurs froides. En cette fin janvier, une rumeur insistante parcourt les couloirs de l'Hôtel de Ville et les permanences politiques : un sondage confidentiel, commandé par un groupement de presse régionale, circulerait sous le manteau. Bien que non publié officiellement, ses grandes tendances ont fuité, transformant la guerre de tranchées en une frénétique course aux alliances.
Ces projections confirment ce que beaucoup pressentaient : le paysage politique poitevin a explosé. Fini le duel classique gauche-droite. Poitiers est désormais l'otage d'une équation à trois inconnues, où la victoire ne se jouera pas au premier tour, mais dans les négociations couteau sous la gorge de l'entre-deux-tours.
Selon les confidences recueillies auprès de plusieurs états-majors, la dynamique s'est inversée par rapport à 2020. La liste d'union Sacha Houlié / Alain Claeys virerait en tête, créditée d'environ 32 % des intentions de vote. Ce score, s'il se confirme, valide la stratégie du « bloc central » : l'addition des voix socialistes historiques et de l'électorat macroniste déçu semble fonctionner, créant une force de frappe arithmétique redoutable. Pour Sacha Houlié, c'est une première victoire psychologique : il a réussi à briser le plafond de verre qui menaçait sa candidature « ni de droite, ni de gauche ».
Mais le camp de la maire sortante, Léonore Moncond'huy, est loin d'avoir dit son dernier mot. Créditée de 28 %, elle résiste mieux que prévu. Malgré le "bashing" sécuritaire et la polémique sur la dette, son socle électoral s'avère d'une solidité granitique. Les jeunes, les universitaires et les militants associatifs restent mobilisés, percevant le scrutin comme un référendum pour la survie de l'écologie politique en France. Cependant, ce chiffre révèle une faiblesse structurelle inquiétante pour la sortante : elle ne semble disposer d'aucune réserve de voix évidente. Là où elle avait bénéficié d'un effet de surprise en 2020, elle se heurte aujourd'hui à un plafond de verre.
C'est là que le rôle d'Anthony Brottier devient central, voire tragique. Avec des intentions de vote oscillant autour de 16 à 18 %, il n'est pas en mesure de gagner seul, mais il détient les clés de l'Hôtel de Ville. Il est devenu le "faiseur de rois" que tout le monde courtise et que tout le monde redoute.
Dans les arrière-salles des cafés de la Place d'Armes, les scénarios s'échafaudent. La pression sur Brottier est immense. S'il se maintient au second tour — ce que la loi l'autorise à faire dès qu'il dépasse les 10 % — il provoque une « triangulaire » (voire une quadrangulaire si le RN, crédité de 14 %, se maintient aussi). Dans ce cas de figure, la dispersion des voix centristes pourrait, paradoxalement, sauver la maire sortante. Léonore Moncond'huy, avec un noyau dur soudé, pourrait l'emporter à la majorité relative face à une opposition morcelée.
C'est le cauchemar du camp Houlié. Pour l'alliance PS-Centre, l'impératif est absolu : fusionner avec Brottier ou, à défaut, obtenir son retrait. Mais les relations entre les hommes sont exécrables. Brottier a fait campagne sur l'intégrité et l'indépendance ; se rallier au duo Houlié-Claeys serait perçu par ses électeurs comme une reddition pure et simple aux vieux appareils partisans qu'il dénonce.
Un autre spectre hante cette élection : celui de l'abstention différentielle. Les analystes notent une démobilisation inquiétante dans les quartiers populaires comme les Couronneries ou Saint-Éloi, traditionnellement pourvoyeurs de voix pour la gauche, mais où le sentiment d'abandon post-émeutes de 2024 reste vif. Si cette électorat reste chez lui le 15 mars, les 28 % de Moncond'huy pourraient fondre comme neige au soleil. À l'inverse, l'électorat âgé et propriétaire du Plateau et des quartiers résidentiels, très remonté contre la fiscalité et les problèmes de circulation, promet une participation record, ce qui favorise mécaniquement le bloc conservateur et centriste.
La tension est palpable. Chaque mot compte. Une maladresse sur la sécurité, une phrase de trop sur les pistes cyclables, et c'est un point qui bascule. Les candidats savent que l'élection ne se jouera pas sur les grands principes, mais sur cette poignée d'indécis — environ 15 % du corps électoral — qui hésitent encore entre le vote sanction (contre la maire) et le vote de barrage (contre le retour de l'ancien monde ou l'extrême droite).
Alors que le mois de février approche, la campagne quitte le terrain des idées pour entrer dans celui de la tactique pure. Les téléphones chauffent, les émissaires discrets s'activent. Poitiers retient son souffle, consciente que le résultat du 15 mars ne désignera pas seulement un maire, mais validera ou condamnera une vision de la ville pour la décennie à venir.
Le verdict du pavé et l'ombre nationale
À mesure que le mois de janvier s'étire vers février, la bataille arithmétique des états-majors décrite précédemment cède la place à la réalité brute du terrain. Dans les rues de Poitiers, l'abstraction des sondages se heurte au vécu quotidien des 90 000 habitants. Il suffit de traverser la ville, du Plateau au Clain, pour sentir que cette élection dépasse la simple gestion municipale : c'est un référendum sur une manière de vivre.
Au marché de la Place Notre-Dame, le cœur battant de la ville, les divisions sont aussi tranchées que l'architecture est ancienne. Pour Mathilde, 24 ans, étudiante en sociologie qui termine son café en terrasse — une terrasse élargie grâce à la piétonnisation —, le choix est une évidence. « Revenir en arrière serait criminel », lance-t-elle en désignant les nouveaux aménagements. Pour cette jeunesse qui a porté Léonore Moncond'huy au pouvoir en 2020, la maire a tenu parole. La ville est plus verte, plus douce pour les cyclistes, plus en phase avec l'urgence climatique. « Les vieux râlent pour leurs voitures, mais c'est notre avenir qui se joue », tranche l'étudiante. Ce bloc-là est galvanisé, prêt à défendre sa « forteresse verte » contre ce qu'ils perçoivent comme le retour de l'ancien monde productiviste incarné par l'alliance Houlié-Claeys.
Mais faites cent mètres vers la rue de la Regratterie, et l'ambiance change radicalement. Gérard, commerçant indépendant depuis trente ans, a le visage fermé. Pour lui, le mandat écoulé a été une lente asphyxie. « Ils ont voulu chasser la voiture, ils ont chassé les clients », résume-t-il, amer. Le sentiment d'une ville devenue inaccessible pour les habitants de la première couronne périurbaine est le carburant principal de l'opposition. Ici, les promesses de « fluidité » et d'ordre de la liste d'union résonnent comme une libération. Ce n'est pas tant l'écologie qui est rejetée que la méthode, jugée punitive et dogmatique.
Cependant, c'est loin du centre historique, dans les quartiers comme les Couronneries ou les Trois-Cités, que l'élection pourrait réellement se jouer. Là-bas, l'humeur n'est ni à l'enthousiasme vert ni à la colère commerçante, mais à une sourde inquiétude. Samia, mère de famille rencontrée près du centre commercial des Couronneries, ne parle pas de pistes cyclables. Elle parle de ses fils. Elle parle du 31 octobre 2024. « On ne veut pas de politique, on veut juste que nos gamins ne se fassent pas tirer dessus », souffle-t-elle. Dans ces quartiers, le duel Moncond'huy/Houlié semble parfois dérisoire. L'abstention y menace d'atteindre des sommets, à moins que la colère ne se transforme en un vote sanction imprévisible, profitant potentiellement aux extrêmes ou au discours sécuritaire musclé.
L'enjeu dépasse désormais les frontières de la Vienne. Paris a les yeux rivés sur Poitiers. Pourquoi ? Parce que le sort de Léonore Moncond'huy dira beaucoup de l'état de l'écologie politique en France à l'aube de la présidentielle de 2027. Si le « laboratoire poitevin » tombe, ce sera la preuve que l'écologie municipale, confrontée à l'épreuve du pouvoir et aux crises sécuritaires, n'a pas su convaincre au-delà de son noyau dur sociologique. Ce serait un échec cuisant pour le modèle de la « ville apaisée » prôné par EELV.
À l'inverse, si Sacha Houlié l'emporte, Poitiers deviendra le laboratoire d'une autre synthèse : la reconstruction d'une social-démocratie d'ordre, capable d'allier le centre et la gauche traditionnelle sur une ligne républicaine ferme. Ce serait la validation d'une stratégie de dépassement des clivages par le pragmatisme local.
À six semaines du premier tour, Poitiers est une ville en apnée. Les affiches se décollent sous la pluie hivernale, les tracts s'empilent dans les boîtes aux lettres, mais l'essentiel est ailleurs. Il est dans cette question silencieuse qui hante chaque électeur : quelle ville voulons-nous être ? Celle de l'avant-garde écologique, quitte à en payer le prix social et pratique ? Ou celle du retour à l'ordre et au confort traditionnel, quitte à sacrifier l'ambition climatique ?
Le 15 mars au soir, Poitiers ne choisira pas seulement un maire. Elle choisira son âme pour la décennie à venir. Et dans ce scrutin indécis jusqu'à la dernière seconde, une seule chose est certaine : quel que soit le vainqueur, il héritera d'une ville fracturée qu'il faudra, avant toute chose, réapprendre à faire vivre ensemble.