FRANCE - MUNICIPALES 2026
Marseille : le siège de la cité phocéenne

L’âme d’une ville au bord du gouffre et de la gloire
Sous le ciel d’acier de ce mois de janvier 2026, Marseille ne se contente pas de subir les assauts du Mistral ; elle retient son souffle. À sept semaines du premier tour des élections municipales, la deuxième ville de France ressemble à un champ de bataille où les cicatrices du passé se mêlent aux promesses, parfois factices, de l’avenir. Ici, la politique n’est pas un sport de salon ; c’est une affaire de survie, un combat viscéral qui se joue dans les venelles du Panier comme dans les tours délabrées des quartiers Nord. Pour comprendre l’enjeu de ce scrutin du 15 mars 2026, il faut plonger dans les entrailles d’une cité qui, il y a six ans, pensait avoir accompli sa révolution.
En 2020, Marseille avait vécu un séisme. Après un quart de siècle de règne sans partage de Jean-Claude Gaudin, l’édile à la stature de patriarche dont l’ombre plane encore sur le Vieux-Port, la ville avait basculé. Le « Printemps Marseillais », une coalition hétéroclite allant des socialistes aux activistes écologistes en passant par les communistes, avait réussi l’impensable : briser l'hégémonie de la droite. Les chiffres de l’époque racontent une ville fracturée. Au soir du second tour, le 28 juin 2020, Michèle Rubirola, une médecin écologiste à la discrétion presque anachronique dans ce milieu de ténors, l'emportait avec 38,3 % des voix au niveau municipal, décrochant 42 sièges au Conseil. Face à elle, l'héritière désignée, Martine Vassal, s'effondrait avec 30 % des suffrages et 39 sièges, tandis que le Rassemblement National de Stéphane Ravier, bien qu’en embuscade, restait bloqué à 20 % (9 sièges).
Mais la victoire fut de courte durée pour l’image d’Épinal de la révolution citoyenne. Quelques mois plus tard, invoquant des raisons de santé et un dégoût pour les arcanes du pouvoir, Rubirola cédait son écharpe à son premier adjoint, Benoît Payan. Ce jeune socialiste au verbe haut, pur produit de la politique marseillaise, a depuis lors tenu la barre d’un navire en perpétuelle zone de turbulences. Sous son mandat, Marseille est devenue le laboratoire d’une ambition nationale. C’est ici qu’Emmanuel Macron, conscient que l’avenir de la République se jouait aussi dans ses ports méditerranéens, a lancé « Marseille en Grand ». Un plan colossal de 5 milliards d’euros injectés pour rénover des écoles insalubres, désenclaver les quartiers Nord par les transports et renforcer une sécurité défaillante.
Pourtant, en arpentant la Canebière aujourd'hui, le contraste est saisissant. Si les grues de « Marseille en Grand » redessinent la skyline, les blessures sociales restent béantes. Le drame de la rue d’Aubagne, cet effondrement d’immeubles qui avait coûté la vie à huit personnes en 2018, hante toujours les mémoires et le débat sur le logement. Malgré les milliards, plus de 40 000 Marseillais vivent encore dans des logements indignes. La crise de l'habitat n'est plus seulement une statistique ; c’est une colère froide qui gronde contre une mairie accusée de lenteur administrative et un État perçu comme un lointain banquier.
À cette détresse sociale s'ajoute l'ombre funeste du narco-banditisme. L'année 2025 s'est achevée sur un bilan sanglant, marqué par la guerre de territoires entre les clans de la « DZ Mafia » et de « Yoda ». Les règlements de compte, autrefois cantonnés aux zones d'ombre, éclatent désormais en plein jour, fauchant parfois des victimes collatérales, des adolescents dont le seul crime était de se trouver au mauvais endroit. Cette insécurité chronique a fini par user l'optimisme du Printemps Marseillais, laissant un vide politique que la droite et l'extrême droite s'empressent de combler.
Le décor est donc planté pour 2026. Marseille n’est plus seulement la ville du soleil et du football ; c’est une cité sous perfusion, où le maire sortant tente de maintenir une union de la gauche qui s’effrite sous les coups de boutoir de l’ambition personnelle et des divergences idéologiques. Alors que les listes se figent et que les programmes s’aiguisent, une question brûle toutes les lèvres : le sursaut de 2020 n’était-il qu’une parenthèse enchantée avant le grand basculement ? La ville, historiquement rebelle, s’apprête à rendre son verdict dans une atmosphère de siège.
L’éclatement des blocs et le spectre du chaos
À Marseille, le mois de janvier 2026 ne marque pas seulement le début de l’année, mais l’ouverture d’une chasse à l’homme politique où les amitiés d’hier finissent souvent dans les eaux troubles du Vieux-Port. Dans les QG de campagne, l’ambiance est électrique. Le maire sortant, Benoît Payan, a officiellement lancé sa campagne le 10 janvier dernier sous le slogan « Pour Marseille ». Derrière lui, la bannière du Printemps Marseillais tente tant bien que mal de conserver ses couleurs. Mais le rouge socialiste et le vert écologiste semblent s’estomper face à une réalité brutale : l'union de la gauche, ce miracle de 2020, est en train de se fragmenter sous le poids des ambitions et des rancœurs.
Le coup le plus dur est venu des quartiers Nord. Sébastien Delogu, le député La France Insoumise dont la popularité a explosé sur les réseaux sociaux et dans les cités, a brisé le pacte de non-agression. En menant une liste dissidente, Delogu ne se contente pas de contester le leadership de Payan ; il incarne une gauche de rupture, plus radicale, qui juge le bilan du maire sortant trop « institutionnel », trop proche de l'Élysée. Crédité de 14 % dans les dernières enquêtes d'Ipsos, il fragilise l'édifice de Payan, le privant de cette réserve de voix indispensable pour faire barrage. Cette division est le grand frisson de cette élection, car elle ouvre un boulevard à ceux qui, depuis des décennies, attendent de s’emparer de l’Hôtel de Ville.
À l’autre bout de l’échiquier, le Rassemblement National n’a jamais semblé aussi proche du pouvoir. Franck Allisio, député et figure montante de l’union entre le RN et l'UDR d'Éric Ciotti, a réussi un tour de force : unir son camp. Stéphane Ravier, l'éternel rebelle de l'extrême droite marseillaise, a finalement déposé les armes, renonçant à sa propre candidature pour soutenir Allisio. « Je ne serai pas le diviseur », a-t-il déclaré, un sacrifice tactique qui place le RN à 30 % des intentions de vote, au coude-à-coude avec Benoît Payan. Le programme d'Allisio est un couperet : « Remettre de l'ordre ». Il promet une police municipale surarmée, un nettoyage radical des rues et une lutte sans merci contre ce qu'il nomme le « laxisme » du Printemps Marseillais face au narco-banditisme.
Entre ces deux blocs sismiques, Martine Vassal tente de survivre. La présidente de la Métropole et du Département, héritière de la droite classique, refuse de se laisser enterrer. Avec 23 % d'intentions de vote, elle joue la carte de l'expérience et de la gestion concrète. Sa campagne se concentre sur les secteurs clés, notamment les 11e et 12e arrondissements, ces quartiers de l'Est qui balancent traditionnellement entre la droite et le RN. Elle y déploie une artillerie lourde de projets d'infrastructures, tout en critiquant le « pacte de complaisance » qu'aurait signé Payan avec Emmanuel Macron.
Car l'ombre du Président de la République est partout. Sabrina Agresti-Roubache, figure de proue de la Macronie locale, tente de transformer « Marseille en Grand » en argument électoral. Mais le bilan est à double tranchant. Si Payan revendique les 27 écoles déjà sorties de terre comme une victoire de sa collaboration avec l'État, ses détracteurs, Allisio en tête, y voient une « mise sous tutelle » de la ville par Paris. Le débat sur le logement est tout aussi brûlant. Face aux 40 000 Marseillais mal logés, la mairie met en avant le renforcement du « permis de louer » et la traque des marchands de sommeil, mais pour beaucoup, c’est trop peu, trop tard.
Dans le secteur 13/14, véritable baromètre de la colère marseillaise, la bataille est totale. C’est ici que le narco-banditisme frappe le plus fort, et c’est ici que le duel Allisio-Delogu-Payan prend une dimension tragique. Chaque candidat y promet la sécurité, mais avec des méthodes diamétralement opposées : plus de caméras et de forces de l'ordre pour le RN, plus de services publics et de médiation sociale pour LFI, et une poursuite de la transformation urbaine pour le maire sortant. Mais dans les rues de Sainte-Marthe ou de la Rose, le sentiment d'abandon est tel que la promesse électorale ressemble de plus en plus à un lointain mirage. Marseille n'est pas seulement divisée ; elle est archipélisée, et chaque quartier semble voter pour une ville différente.
La mathématique du chaos : Le grand basculement ?
À mesure que les jours défilent vers l’échéance du 15 mars, les chiffres tombent comme des couperets sur les tables des cafés du Vieux-Port. Le dernier sondage Ipsos, publié le 12 janvier 2026, a agi comme une décharge électrique dans toute la ville. Pour la première fois de son histoire moderne, Marseille voit le Rassemblement National, sous la bannière de Franck Allisio, faire la course en tête, à égalité parfaite avec le maire sortant Benoît Payan. Les deux hommes sont crédités de 30 % des intentions de vote. Mais derrière ce score en miroir se cache une réalité mathématique bien plus sombre pour la gauche : celle d'une fragmentation qui ressemble à un suicide politique.
Le facteur X de cette élection s’appelle Sébastien Delogu. Crédité de 14 % des voix, le député insoumis n’est plus seulement un trublion des quartiers Nord ; il est devenu l'iceberg sur lequel le paquebot du Printemps Marseillais menace de sombrer. Dans les rédactions et les états-majors, l’analyse est unanime : sans une fusion miraculeuse entre les deux tours, ou un désistement massif qui semble aujourd’hui exclu par l'ego des protagonistes, la gauche marseillaise se dirige vers une déroute historique. La stratégie de Delogu est claire : il parie sur une « radicalité nécessaire » pour réveiller un électorat populaire qui ne se reconnaît plus dans le réformisme de Payan. Mais ce pari laisse un vide béant au centre-gauche, une zone de vulnérabilité où s'engouffre déjà la droite classique et les partisans d’Emmanuel Macron.
Cette division fait les affaires de Franck Allisio. Pour le candidat du RN, la victoire ne se joue plus seulement sur la peur, mais sur la lassitude. En unifiant les troupes de Marine Le Pen et celles de l'UDR d'Éric Ciotti, Allisio a réussi ce que Jean-Claude Gaudin avait fait en son temps : bâtir une forteresse électorale cohérente. Son discours sur « l’état d’urgence sécuritaire » résonne particulièrement fort dans les secteurs pivots.
Le duel se cristallise de manière spectaculaire dans deux zones géographiques qui décideront du sort de la mairie centrale : les secteurs 11/12 et 13/14.
Dans le 13/14 (les quartiers Nord), le bastion historique du RN que Stéphane Ravier avait conquis avant de le perdre, la bataille est sanglante. C'est ici que Delogu espère faire le plein de voix pour peser au second tour, mais c'est aussi ici que le RN laboure le terrain chaque jour, promettant de « libérer les cages d'escalier » du joug des dealers.
Dans le 11/12 (l'Est marseillais), Martine Vassal joue sa survie politique. Avec 23 % d'intentions de vote au niveau global, elle reste puissante localement, mais elle est prise en étau. Si ses électeurs cèdent à la tentation du « vote utile » pour Allisio dès le premier tour afin de chasser la gauche, la droite républicaine pourrait tout simplement disparaître du paysage marseillais.
L'enjeu n'est plus seulement de savoir qui gérera les poubelles ou les écoles, mais de savoir si Marseille restera cette exception rebelle ou si elle deviendra la plus grande ville de France conquise par l'extrême droite. Le plan « Marseille en Grand » d'Emmanuel Macron, qui devait être le rempart contre les extrêmes, se retourne contre ses architectes. Si 60 % des fonds ont été débloqués, les retards dans la rénovation thermique des logements et les pannes récurrentes du chauffage dans les écoles — un sujet que Sébastien Delogu martèle à chaque meeting — ont transformé l'aide de l'État en symbole d'une promesse non tenue.
Pour les observateurs internationaux, ce qui se joue à Marseille est un avertissement pour la présidentielle de 2027. Si le front républicain explose ici, dans cette ville monde si complexe et si résiliente, il pourra exploser partout. Benoît Payan, d'ordinaire si prompt à l'envolée lyrique, semble aujourd'hui enfermé dans une posture défensive, coincé entre une gauche qui l'accuse de trahison et une droite qui le traite d'impuissant. La dynamique est clairement du côté d'Allisio, qui bénéficie d'une discipline de vote que la gauche semble avoir oubliée. À Marseille, on dit souvent que la ville ne se donne qu'à ceux qui savent l'aimer brutalement ; en ce début d'année 2026, c'est le bras de fer qui l'emporte sur la passion.
L’identité en suspens : Marseille face à son destin
À Marseille, les dernières encablures d'une campagne électorale ne ressemblent à rien d'autre en France. C’est le "Money Time", ces semaines électriques où la raison s'efface souvent devant la passion, et où chaque poignée de main sur le marché de la Plaine ou chaque selfie dans une cité des quartiers Nord peut faire basculer un scrutin. En ce 25 janvier 2026, la tension est palpable. Le duel à 30 % entre Benoît Payan et Franck Allisio n’est pas seulement une bataille de chiffres ; c’est une collision entre deux visions du monde qui se disputent l’âme même de la cité phocéenne.
Dans cette dernière ligne droite, la stratégie du maire sortant s'est cristallisée autour d'un pari risqué : la protection. Payan, délaissant un temps les grandes envolées lyriques du Printemps Marseillais, se présente désormais en « maire bouclier ». Ses dernières annonces — le doublement des effectifs de la police municipale et la création d'un « gendarme du logement » pour traquer les marchands de sommeil — visent directement le cœur de l'électorat populaire qui hésite encore. Il sait que pour gagner, il doit convaincre que son alliance avec l'État via « Marseille en Grand » n'était pas une reddition, mais un investissement nécessaire. Mais dans les rangs de la gauche, le doute s'est installé. La fragmentation avec La France Insoumise n'est plus une simple rumeur de couloir ; c'est un séisme numérique.
Sébastien Delogu a transformé la campagne en un show permanent sur TikTok et Instagram, parlant directement à une jeunesse qui se sent exclue du jeu politique traditionnel. En critiquant le « kit scolaire » de Payan comme une mesurette face à l'effondrement social, Delogu ne cherche pas seulement à gagner des voix ; il cherche à délégitimer l'autorité du maire sortant. Pour beaucoup d'observateurs, cette stratégie de « terre brûlée » à gauche pourrait être le cadeau d'adieu de LFI à Benoît Payan, ouvrant les portes de l'Hôtel de Ville au Rassemblement National par simple jeu de soustraction.
Franck Allisio, lui, joue une partition d'une sobriété inhabituelle pour le RN marseillais. Fort du soutien explicite de Marine Le Pen, qui voit en Marseille le laboratoire de sa propre conquête élyséenne en 2027, il cultive une image de « maire de l'ordre ». Son discours sur l'état d'urgence sécuritaire ne s'adresse plus seulement aux électeurs radicaux, mais à cette « majorité silencieuse » des quartiers Sud et de l'Est qui, excédée par les problèmes de propreté et la peur du narco-banditisme, pourrait basculer dans le vote utile. Le ralliement de Stéphane Ravier a scellé l'union du bloc nationaliste, créant une force de frappe que la droite classique de Martine Vassal peine à contenir.
L'enjeu de ce 15 mars 2026 dépasse largement les limites communales. Si Marseille tombe aux mains du RN, ce ne sera pas seulement une défaite pour la gauche, mais la fin d'une certaine idée de la ville : celle d'une cité-monde, rebelle, cosmopolite et irréductible aux schémas nationaux. À l'inverse, un maintien de Benoît Payan, même au prix d'alliances baroques entre les deux tours, confirmerait que Marseille reste ce rempart capable d'inventer des voies alternatives, même sous perfusion de l'État.
Alors que le soleil décline sur le Frioul, les Marseillais s'apprêtent à faire un choix existentiel. Vont-ils choisir la continuité d'une transformation urbaine lente et laborieuse, ou la rupture radicale promise par un bloc nationaliste en pleine ascension ? La réponse ne se trouve pas dans les sondages, mais dans ce sentiment diffus d'urgence qui habite chaque habitant. Entre le spectre d'une ville administrée par l'extrême droite et l'espoir d'un printemps qui refuse de mourir, Marseille s'apprête à écrire l'un des chapitres les plus incandescents de sa longue histoire. Le siège de l'Hôtel de Ville a commencé, et cette fois, il n'y aura pas de prisonniers.