COREE DU SUD - NECROLOGIE
Lee Hae-chan ou la structure du temps coréen

La Corée du Sud vient d'apprendre avec une profonde émotion le décès à l'âge de 73 ans de Lee Hae-chan, ancien Premier ministre et figure tutélaire du mouvement progressiste, survenu ce 25 janvier 2026.
L'architecte des structures démocratiques
Le 10 juillet 1952, au cœur d'une péninsule coréenne déchirée par un conflit fratricide et les jeux de puissance de la guerre froide, naissait Lee Hae-chan dans le district de Cheongyang, situé dans la province du Chungcheong du Sud. Cette naissance intervient dans un paysage de collines et de rizières où la terre porte encore les stigmates des combats, mais où la permanence des structures agraires et administratives locales offre un premier ancrage à celui qui deviendra l'un des plus grands organisateurs de l'État moderne. Son père, fonctionnaire au sein de l'administration locale, lui transmet très tôt le sens du service public et une rigueur intellectuelle qui deviendra sa marque de fabrique. Enfant de la guerre, il grandit dans l'ombre d'une reconstruction nationale laborieuse, au sein d'une société où les traditions confucéennes de respect de l'autorité commencent à se heurter aux premières aspirations de modernisation sociale. Son parcours scolaire est exemplaire, marqué par une soif de comprendre les mécanismes profonds qui régissent les groupements humains, ce qui le conduit naturellement vers la capitale pour intégrer la prestigieuse Université Nationale de Séoul.
En entrant au département de sociologie de cette institution au début des années soixante-dix, le jeune homme change radicalement d'horizon. Il ne quitte pas seulement sa province natale pour la métropole bouillonnante, il entre de plain-pied dans le temps de la contestation politique. La Corée de cette époque est sous le joug de la Constitution Yushin imposée par Park Chung-hee, un régime qui privilégie le développement économique au prix d'une restriction sévère des libertés civiles. Lee Hae-chan ne se contente pas d'étudier les structures sociales dans les manuels, il s'engage activement dans le mouvement étudiant qui devient alors le seul véritable contre-pouvoir. En 1974, son implication dans l'incident de la Fédération nationale des jeunes et étudiants démocrates marque un tournant définitif dans son existence. Arrêté et condamné, il découvre la réalité des geôles et la brutalité d'un système qui cherche à briser toute velléité de réforme. Cette première épreuve forge son caractère et sa vision politique : il comprend que la démocratie ne sera pas un don, mais une conquête de longue haleine nécessitant une discipline de fer et une organisation sans faille.
Sa vie privée, bien que protégée avec une discrétion constante, est le socle invisible de sa résilience. Son mariage avec Kim Jeong-ok constitue une alliance de convictions autant que de sentiments. Dans les années sombres qui suivent, alors que la répression s'intensifie après l'assassinat de Park Chung-hee, son foyer devient un espace de résistance silencieuse. En 1980, après le soulèvement de Gwangju et l'arrivée au pouvoir de Chun Doo-hwan, il est de nouveau emprisonné dans le cadre de l'affaire de sédition montée de toutes pièces contre Kim Dae-jung. Durant ces mois d'incarcération, Lee Hae-chan approfondit sa réflexion sur la nécessité de transformer les structures partisanes pour les rendre capables de gouverner durablement. Sa femme et sa famille traversent ces épreuves avec une dignité qui renforce sa détermination. L'homme privé, souvent perçu comme froid ou distant par les observateurs extérieurs, puise dans cette intimité solidaire la force de supporter les années de clandestinité et de surveillance policière. Cette période de vie, rythmée par les procès et les privations, est le moment où se cristallise sa pensée politique : un mélange de pragmatisme administratif et d'idéalisme démocratique.
Le passage du militantisme à la politique institutionnelle s'opère en 1988, lors des treizièmes élections législatives, les premières après la transition démocratique de 1987. Élu député dans le district de Gwanak à Séoul, Lee Hae-chan entame une carrière parlementaire d'une longévité exceptionnelle. Il ne cherche pas l'éclat des tribunes mais la maîtrise des commissions. Sa connaissance encyclopédique des dossiers et sa capacité à naviguer dans les arcanes budgétaires font de lui un acteur incontournable de l'Assemblée nationale. En 1998, avec l'accession de Kim Dae-jung à la présidence, il est nommé ministre de l'Éducation. À ce poste, il lance des réformes audacieuses destinées à briser le système éducatif rigide hérité de la période autoritaire. Il veut favoriser la créativité et réduire la pression des examens, une initiative qui suscite des débats passionnés dans une société coréenne obsédée par la réussite scolaire. Bien que critiqué par les milieux conservateurs, il maintient son cap, illustrant sa conviction que l'éducation est la structure fondamentale sur laquelle repose l'avenir de la démocratie.
C'est sous la présidence de Roh Moo-hyun que Lee Hae-chan accède à la fonction de Premier ministre en juin 2004. Cette période marque l'apogée de son influence sur l'appareil d'État. Dans une Corée du Sud qui cherche à se décentraliser et à rompre avec les réseaux d'influence du passé, il incarne la figure du Premier ministre puissant. Contrairement à nombre de ses prédécesseurs dont le rôle était essentiellement honorifique, il dirige véritablement le cabinet avec une autorité naturelle et une compétence technique redoutée. Sa relation avec le président Roh est celle d'une complémentarité parfaite : au président la vision et le charisme, au Premier ministre l'exécution et la gestion des équilibres administratifs. Il supervise de grands projets comme la création de la ville administrative de Sejong, visant à rééquilibrer le territoire national au détriment de l'hyper-centralisation séoulite. Sa démission en mars 2006, à la suite d'une polémique sur une partie de golf disputée pendant une grève ferroviaire, montre que même les structures les plus solides peuvent être ébranlées par la perception médiatique, mais elle ne met pas fin à son rôle de stratège.
Après une période de retrait relatif, Lee Hae-chan revient sur le devant de la scène pour structurer le camp progressiste alors en pleine reconstruction. Il joue un rôle de mentor pour les nouvelles générations de politiciens, dont le futur président Moon Jae-in. Sa capacité à unifier les différentes factions du Parti démocrate est l'un de ses plus grands succès. En 2018, il est élu président du parti, une fonction qu'il occupe jusqu'en 2020. Durant ce mandat, il théorise la nécessité pour le camp progressiste de se préparer à une gouvernance de vingt ans pour transformer durablement les structures socio-économiques du pays. Il mène son parti à une victoire historique lors des élections législatives de 2020, obtenant une majorité absolue qui permet au gouvernement de mettre en œuvre ses réformes sans entraves. Son départ de la présidence du parti marque la fin d'une époque, celle des dirigeants formés dans la lutte pour la démocratie et capables de transformer cette énergie en stabilité institutionnelle.
Les dernières années de sa vie, passées à conseiller ses successeurs et à réfléchir aux évolutions de la géopolitique régionale, témoignent de sa vigilance constante. Lee Hae-chan reste attentif aux mutations de la société coréenne, notamment face au déclin démographique et aux tensions croissantes avec la Corée du Nord et les puissances voisines. Il voit dans la solidité des institutions démocratiques le seul rempart efficace contre les incertitudes du futur. Son engagement ne faiblit jamais, même lorsque sa santé décline. Il continue de recevoir, d'écrire et de transmettre son expérience, conscient que l'histoire est un processus continu où chaque génération doit consolider les acquis de la précédente. Sa vie, débutée dans les tourments d'une guerre dévastatrice, s'achève dans une nation devenue l'une des démocraties les plus vibrantes et les plus technologiquement avancées du monde, une transformation dont il a été l'un des ouvriers les plus acharnés.
En ce 25 janvier 2026, la Corée du Sud contemple l'héritage de cet homme dont la rigueur était parfois confondue avec de l'austérité. Le pays qu'il laisse derrière lui est confronté à des défis immenses : une économie mondiale en pleine mutation numérique, des tensions persistantes dans le détroit de Taïwan qui impactent la sécurité régionale, et une quête renouvelée d'équité sociale. Les hommages qui affluent aujourd'hui, qu'ils viennent de ses alliés politiques ou de ses opposants les plus résolus, s'accordent sur un point essentiel : Lee Hae-chan était l'homme des structures. Il a su, par-delà les aléas de la vie politique quotidienne, construire des cadres institutionnels capables de résister aux crises. Sa disparition crée un vide immense au sein du Parti démocrate qui perd son socle moral et son plus fin tacticien. Dans les rues de Séoul, entre les gratte-ciel de verre et les palais anciens, le silence qui accompagne l'annonce de son décès reflète le respect dû à un homme qui a consacré chaque minute de son existence à l'édification d'une république solide et juste.
L'histoire retiendra de lui cette image d'un travailleur de l'ombre devenu chef d'orchestre du pouvoir, d'un étudiant rebelle devenu garant de l'ordre démocratique. Son parcours illustre la trajectoire de la Corée elle-même, passant de la souffrance à la stabilité, de la répression à la liberté. Alors que les drapeaux sont mis en berne, les citoyens se souviennent de ses discours précis, de ses réformes courageuses et de sa fidélité indéfectible à ses idéaux de jeunesse. En ce jour d'hiver 2026, la mémoire de Lee Hae-chan s'inscrit définitivement dans le panthéon des bâtisseurs de la nation. Sa vie s'achève, mais les structures qu'il a patiemment érigées continuent de porter la Corée du Sud vers son destin, dans le flux incessant de la longue durée historique. La nation pleure un grand serviteur, mais elle sait que son œuvre lui survit dans chaque loi, chaque institution et chaque avancée démocratique qu'il a contribué à forger.