FRANCE - MUNICIPALES 2026

Brest : La forteresse dans la brume

Le Patriarche et la rade : un quart de siècle de domination

Sur le plateau des Capucins, le vent d’ouest balaie la grisaille habituelle de janvier, faisant osciller légèrement les cabines du téléphérique qui relient désormais l'histoire ouvrière de la ville à son centre commerçant. En contrebas, la Penfeld coule toujours, imperturbable, séparant Brest en deux rives que la politique a longtemps unifiées sous la bannière rose. Mais dans les couloirs de l'Hôtel de Ville, rue de Siam, la sérénité n'est que de façade. À moins de deux mois du premier tour des élections municipales, la ville s'apprête à vivre le scrutin le plus incertain de son histoire récente.

Pour comprendre l'enjeu de ce mois de mars 2026, il faut mesurer l'ombre portée par l'homme qui tient les clés de la ville depuis vingt-cinq ans : François Cuillandre. Maire depuis 2001, le baron socialiste a survécu à tout : à l'usure du pouvoir, aux tempêtes judiciaires du début de la décennie précédente et à l'effondrement national de son parti. Brest reste l'une des dernières grandes "forteresses" socialistes de l'Ouest, un titre que le maire sortant ou ses héritiers entendent défendre bec et ongles.

Pourtant, le socle se fissure. Pour beaucoup d'observateurs, le traumatisme de 2020 n'est pas totalement effacé. Il y a six ans, dans un contexte percuté de plein fouet par le début de la pandémie de Covid-19, la victoire de la gauche unie n'avait été acquise qu'au prix d'une bataille acharnée et d'une abstention record.

Rappelons les faits. En mars 2020, la liste « Brest au cœur ! » menée par l'écologiste Ronan Pichon avait réalisé une percée significative au premier tour (15,74 %), forçant François Cuillandre (26,54 %) à une négociation serrée pour fusionner. Ce n'est qu'au second tour, reporté en juin, que la digue a tenu. La liste d'union de la gauche l'avait emporté avec 49,69 % des voix, mais sans franchir la barre symbolique des 50 %. En face, la droite traditionnelle, incarnée par l'ancienne préfète Bernadette Malgorn, avait réussi à fédérer son camp avec 36,41 %, tandis que le marcheur Marc Coatanéa, représentant la majorité présidentielle d'alors, peinait à exister dans cet étau binaire, terminant à un modeste 13,90 %.

Aujourd'hui, en ce début 2026, la donne a changé. L'usure du pouvoir est palpable. Les grands chantiers de la métropole, notamment la seconde ligne de tramway dont les travaux ont rythmé (et parfois exaspéré) le quotidien des Brestois ces dernières années, arrivent à leur terme. Si l'infrastructure est une promesse de modernisation, elle a aussi cristallisé les critiques sur la gestion de la dette et la densification urbaine.

La question centrale qui hante les états-majors politiques depuis des mois est celle de la succession. La gauche brestoise peut-elle se maintenir sans sa figure tutélaire, ou Cuillandre tentera-t-il le "combat de trop" ? La majorité sortante vante son bilan : une ville transformée, tournée vers la mer, devenue capitale européenne des sciences et technologies marines. L'opposition, elle, dénonce une ville insécure, une fiscalité locale étouffante et une gouvernance à bout de souffle.

Le scrutin du 15 mars 2026 ne sera pas une simple formalité administrative. C'est un référendum sur l'identité future de Brest : restera-t-elle ce laboratoire de la gauche plurielle ou basculera-t-elle, comme d'autres villes moyennes avant elle, vers une alternance centriste ou de droite ? Alors que les affiches commencent à fleurir sur les panneaux électoraux, une certitude demeure : la bataille de Brest a commencé, et elle sera navale.


Guerre de positions et alliances fragiles

Si le décor de la bataille est planté, les acteurs, eux, entrent en scène avec une fébrilité que la bruine brestoise ne parvient pas à refroidir. La configuration de ce scrutin de 2026 ne ressemble à aucune autre : elle marque la fin d'un cycle et le début d'une guerre de tranchées où les étiquettes partisanes traditionnelles s'effacent parfois au profit d'alliances de circonstances et de duels de personnalités.

Au cœur du dispositif, la majorité sortante tente de resserrer les rangs. La liste « Brest, l'Avenir Ensemble », menée par le maire sortant François Cuillandre, se présente comme le rempart de la stabilité. Malgré les rumeurs persistantes sur sa santé et l'usure du pouvoir évoquée plus haut, le "Baron" a choisi de repartir. Sa stratégie est celle du bilan : il veut être celui qui coupe le ruban de la deuxième ligne de tramway et du projet "Mon Espace Brest", la rénovation urbaine massive du quartier de l'Europe. Cependant, l'unité de la gauche, autrefois monolithique, est devenue un patchwork complexe. Pour éviter la dispersion de 2020, les socialistes ont dû céder une place prépondérante aux écologistes d'EELV et au PCF dès le premier tour. Le programme s'en ressent : il est hybride. On y parle de "réindustrialisation verte" du port et de "bouclier social" face à l'inflation, mais aussi d'un moratoire sur les constructions neuves en périphérie, une concession majeure faite aux Verts qui agace le patronat local et les promoteurs. L'idée forte de leur campagne ? "Brest, ville refuge et ville pilote", un concept mêlant accueil inconditionnel des populations précaires et innovation technologique de pointe dans les énergies marines renouvelables.

Face à cette forteresse, l'opposition de droite tente une manœuvre risquée mais potentiellement payante. L'infatigable Bernadette Malgorn, figure tutélaire de la droite brestoise depuis trois mandats, a surpris son monde. Si elle reste une figure centrale, elle a accepté de co-piloter une liste d'union large, « Brest Audacieuse », intégrant des figures de la société civile et des déçus du macronisme. Leur angle d'attaque est chirurgical : la sécurité et la propreté. S'inspirant des méthodes qui ont fait basculer d'autres villes moyennes, l'équipe Malgorn pilonne le bilan sécuritaire de la mairie, pointant du doigt les trafics de stupéfiants qui gangrènent certains quartiers et le sentiment d'insécurité en centre-ville, notamment rue de Siam et bas de Siam, jadis joyaux de la vie nocturne. Leur programme promet un doublement des effectifs de la police municipale, l'armement de celle-ci (un tabou à gauche), et une "tolérance zéro" sur les incivilités. Sur le plan économique, ils promettent un "choc de simplification" pour les commerçants du centre-ville, étouffés selon eux par les travaux et la fiscalité.

Mais la véritable inconnue de cette équation 2026 se trouve au centre et à l'extrême gauche, deux forces centrifuges qui pourraient faire dérailler les plans des deux grands blocs historiques.

Au centre, Marc Coatanéa, chef de file de l'opposition Renaissance (désormais allié à Horizons), joue sa survie politique avec la liste « Brest en Mouvement ». Coincé entre une droite qui se durcit et une gauche qui se radicalise, il tente de tracer une troisième voie : celle du pragmatisme économique et de l'attractivité métropolitaine. Son programme est résolument tourné vers les classes moyennes et les entrepreneurs : création d'une "Free Zone" numérique pour attirer les startups parisiennes, plan massif de rénovation thermique sans contrainte punitive, et une gouvernance "apaisée". Son défi est immense : exister sans être broyé par la polarisation nationale qui affaiblit le camp présidentiel. Il parie sur un électorat fatigué des vieux clivages, espérant capter les déçus du PS jugé trop à gauche et les modérés de droite effrayés par le discours sécuritaire.

Enfin, le trublion qui empêche le maire sortant de dormir s'appelle Pierre-Yves Cadalen. Le député La France Insoumise, élu au parlement national, a décidé de nationaliser l'enjeu municipal. Refusant l'alliance dès le premier tour avec le PS (qu'il juge "gestionnaire et néolibéral"), il mène une liste autonome « Brest Populaire ». Son programme est radical : gratuité totale des transports en commun (financée par une hausse du versement mobilité des entreprises), réquisition des logements vacants, et référendum local sur tous les grands projets d'infrastructure. Cadalen ne vise pas le centre ; il vise l'abstentionnisme des quartiers populaires de Bellevue et de Recouvrance. S'il parvient à mobiliser cette jeunesse désabusée, il pourrait siphonner une partie critique de l'électorat de gauche, mettant en péril la réélection de Cuillandre dès le soir du premier tour et forçant une fusion de l'entre-deux-tours qui s'annoncerait fratricide.

À ces quatre forces majeures s'ajoute l'ombre du Rassemblement National. Longtemps inaudible en terre bretonne, le parti d'extrême droite, fort de ses succès nationaux récents, présente une liste menée par un cadre local discret mais déterminé. Leur ambition n'est pas la victoire, mathématiquement impossible ici, mais de jouer les arbitres en dépassant les 10 % pour se maintenir au second tour, ce qui transformerait le duel habituel en une triangulaire, voire une quadrangulaire, dont l'issue serait totalement imprévisible.

A six semaines du scrutin, les programmes sont sur la table, mais c'est bien la mathématique électorale qui dicte la tension ambiante.


L'arithmétique de la peur : quand les sondages brouillent les pistes

Cette tension mathématique, palpable dans les états-majors, vient de trouver un écho retentissant avec la publication, ce matin même, du premier grand baromètre électoral de cette campagne. Le sondage exclusif Ipsos-Sopra Steria pour Le Télégramme et Tebéo, dévoilé à la première heure, a fait l’effet d’une déflagration dans le petit monde politique brestois. Loin de clarifier la situation, il confirme le scénario du pire pour les stratèges : celui d'un émiettement des voix qui rend le second tour illisible et place le sort de la ville entre les mains des abstentionnistes et des faiseurs de rois improbables.

Les chiffres, bien que n’étant qu’une photographie à l’instant T, dessinent une géographie électorale morcelée. La liste d'union menée par le maire sortant, François Cuillandre, pointe en tête, mais avec une avance en trompe-l’œil. Crédité de 29 % des intentions de vote, le "patriarche" réalise un score historiquement bas pour un sortant socialiste à Brest. Ce chiffre, qui aurait été considéré comme une catastrophe il y a douze ans, est aujourd'hui accueilli avec un soulagement paradoxal au sein de son équipe : il est toujours devant, le socle tient, même s'il s'effrite. Mais le signal est clair : la prime au sortant n'existe plus. L'usure du pouvoir a grignoté le capital sympathie, et l'alliance avec les Verts ne suffit plus à compenser l'hémorragie vers la gauche radicale.

Car la véritable dynamique, celle qui inquiète autant rue de Siam qu'à Paris, vient de la gauche de la gauche. La liste « Brest Populaire » de Pierre-Yves Cadalen est créditée de 19 %. C’est un score considérable, bien au-delà des espérances initiales des Insoumis, qui valide leur stratégie d'autonomie. Ce chiffre change tout. Il place le député LFI non plus en simple force d'appoint, mais en position de rival direct. Mathématiquement, la gauche est majoritaire à Brest (près de 48 % au total), mais elle est fracturée. Si Cadalen maintient son score au soir du 15 mars, la négociation d'entre-deux-tours ne sera pas une fusion amiable, mais une prise d'otages politique. Le maire sortant devra-t-il céder sur des points programmatiques majeurs – comme la gratuité totale des transports ou le moratoire sur l'immobilier privé – pour sauver son fauteuil ? Ou assistera-t-on à un suicide politique de la gauche, avec deux listes se maintenant au second tour, ouvrant un boulevard à l'opposition ?

De l'autre côté de l'échiquier, Bernadette Malgorn observe ces divisions avec une patience de prédatrice. Créditée de 26 %, elle consolide son socle traditionnel. C’est un score solide, imperméable aux turbulences nationales, qui prouve que la droite brestoise a un plancher très haut. Cependant, son problème reste éternellement le même : son plafond. Les réserves de voix de la droite semblent inexistantes. Pour l'emporter, elle doit impérativement espérer une démobilisation massive de l'électorat de gauche au second tour, ou une configuration en triangulaire où la gauche se diviserait.

C’est là qu’intervient la variable d’ajustement la plus cruelle de ce scrutin : le centre et l'extrême droite. Marc Coatanéa, avec 11 %, est sur la corde raide. S'il ne décolle pas, il sera le grand perdant de cette élection, condamné à choisir entre disparaître ou rallier un camp, probablement celui de Cuillandre au nom du "front républicain" ou de la stabilité gestionnaire, ce qui achèverait de brouiller les lignes idéologiques. Quant au Rassemblement National, crédité de 9,5 %, il flirte avec la barre fatidique des 10 % nécessaires pour se maintenir au second tour. C'est l'ironie mordante de cette élection : François Cuillandre, l'homme qui a combattu l'extrême droite toute sa vie, pourrait devoir son salut au maintien du RN au second tour. Une triangulaire (Gauche - Droite - RN) diviserait le vote d'opposition et permettrait probablement au maire sortant de l'emporter avec une majorité relative. À l'inverse, si le RN échoue à se qualifier, ses électeurs, par rejet du système socialiste local, pourraient-ils se reporter, même à la marge, sur la liste Malgorn ou s'abstenir massivement ?

Les experts de la sociologie électorale brestoise pointent un dernier facteur décisif, invisible dans les pourcentages bruts : la différentielle de participation. Les sondages indiquent une sur-mobilisation des quartiers résidentiels et du centre-ville (fiefs de la droite et des socialistes modérés) et une apathie inquiétante dans les quartiers populaires de Bellevue, Keredern ou Pontanézen. C'est le talon d'Achille de la stratégie Cadalen : ses électeurs potentiels sont ceux qui votent le moins. Si la participation globale passe sous la barre des 40 %, comme le redoutent certains analystes, la légitimité du futur maire, quel qu'il soit, sera fragile.

Dans cette partie de poker menteur, personne ne dévoile encore son jeu pour le second tour. Mais en coulisses, les téléphones chauffent déjà. On murmure que des émissaires discrets circulent entre les QG. La question n'est plus seulement "qui va gagner ?", mais "à quel prix ?". La ville, elle, retient son souffle, consciente que le résultat du 15 mars ne désignera pas seulement un maire, mais validera ou sanctionnera un modèle de développement urbain vieux d'un quart de siècle.


L’âme de la cité : Entre embruns et incertitudes

Alors que les tractations de couloirs battent leur plein, c'est pourtant dans la rue, sous les averses intermittentes qui balaient la place de la Liberté, que se joue le véritable épilogue de cette campagne. Brest, ville de taiseux où la parole politique se livre avec parcimonie, semble retenir son souffle. L'ambiance de ces dernières semaines n'a plus la bonhomie des campagnes d'antan ; elle est grave, chargée d'une urgence que l'on ressent aux abords des Halles Saint-Louis le dimanche matin, véritable baromètre de l'opinion locale.

Ici, entre les étals de poissons et les maraîchers du Léon, les conversations ne tournent pas autour des équations politiciennes du second tour, mais autour de la vie chère et du logement. C'est là que le bât blesse pour l'équipe sortante. La crise du logement, qui frappe toute la façade atlantique, est devenue le "cygne noir" de cette élection. Les étudiants peinent à se loger, les familles modestes sont repoussées vers le bocage finistérien, et le sentiment d'une gentrification rampante, symbolisée par les projets immobiliers du port de commerce, alimente la colère sourde que captent les listes d'opposition. François Cuillandre défend son bilan de bâtisseur social, mais pour une partie de l'électorat, le compte n'y est plus.

Cette élection dépasse le cadre de la simple gestion municipale ; elle touche à l'identité même de la ville. Brest est à la croisée des chemins. Doit-elle assumer pleinement son statut de métropole attractive, quitte à perdre son âme populaire et ouvrière, ou doit-elle se barricader pour protéger ses habitants des vents contraires de la mondialisation ? C'est le fossé philosophique qui sépare la vision libérale-modérée de Coatanéa et Malgorn de la rupture protectionniste prônée par Cadalen, laissant le maire sortant dans une position d'équilibriste de plus en plus inconfortable.

Les dernières semaines de campagne s'annoncent d'une brutalité inédite sur les réseaux sociaux, nouveau champ de bataille où les coups bas pleuvent bien plus dru que la pluie bretonne. Mais l'inconnue majeure reste la jeunesse. Avec près de 30 000 étudiants, Brest est une ville jeune qui vote peu aux municipales. Si la liste « Brest Populaire » parvient à transformer l'indignation des amphithéâtres en bulletins de vote, le scénario établi volera en éclats. À l'inverse, si l'abstentionnisme générationnel persiste, la prime à la légitimité des cheveux gris favorisera le duel classique PS-Droite.

Au soir du 15 mars 2026, lorsque les résultats tomberont, quartier par quartier, c'est une page d'histoire qui se tournera inévitablement. Soit celle de la fin de l'hégémonie socialiste, balayée par l'usure du temps et les nouvelles fractures françaises ; soit celle de sa survie miraculeuse, prouvant une fois de plus que le "système Cuillandre" a la solidité du granit breton. Mais quelle que soit l'issue, le vainqueur héritera d'une ville fracturée, où le consensus d'hier a laissé place à des archipels de méfiance.

Sur le pont de Recouvrance, qui se lève pour laisser passer les navires de la Marine, les Brestois regardent vers l'horizon. La brume qui enveloppe la rade en ce mois de janvier masque encore le nom du futur capitaine. Une seule chose est certaine : dans cette ville bâtie pour résister aux tempêtes, la houle politique n'a jamais été aussi forte.