FRANCE - MUNICIPALES 2026
Strasbourg 2026 : Le crépuscule ou l'aube d'une utopie verte ?

Le réveil de la belle endormie sur une faille sismique
Le brouillard givrant qui enveloppe la flèche de la cathédrale Notre-Dame ce matin ne suffit pas à étouffer la fièvre qui s'empare de la ville. Sur le parvis, les touristes emmitouflés s'extasient encore devant les façades à colombages de la "Petite France", mais dans les Winstubs de la Krutenau et les cafés du Neudorf, les conversations ont délaissé la choucroute pour se tourner vers une date unique, gravée dans tous les esprits : le 15 mars.
Ici, à la frontière du Rhin, dans cette capitale parlementaire de l’Europe où les institutions de verre et d’acier de l'Union européenne toisent les vieux toits alsaciens, se joue bien plus qu’une élection municipale. Strasbourg est devenue, malgré elle, le laboratoire à ciel ouvert des nouvelles fractures françaises.
Pour comprendre la violence feutrée de la campagne qui s’ouvre, il faut rembobiner le film. Il faut revenir six ans en arrière, dans l'atmosphère spectrale du printemps 2020. À l'époque, la France se confinait, pétrifiée par une pandémie mondiale. Dans ce silence angoissant, Strasbourg avait opéré une bascule historique, presque stupéfiante pour cette ville de tradition centriste et bourgeoise.
Le 28 juin 2020, Jeanne Barseghian, une écologiste de 39 ans au regard déterminé, s'emparait de l'Hôtel de Ville. Ce n'était pas une victoire, c'était un séisme. Avec 41,7 % des voix au second tour, elle terrassait la "grande coalition" hétéroclite du marcheur Alain Fontanel et du républicain Jean-Philippe Vetter (34,9 %), une alliance de circonstance qui avait fini par brouiller les lignes plutôt que de les renforcer. Loin derrière, avec 23,3 %, Catherine Trautmann, l'icône socialiste et ancienne maire, semblait alors appartenir au passé.
Mais cette victoire "verte" portait en elle une fragilité originelle : l'abstention record. Moins d'un Strasbourgeois sur trois s'était déplacé. "Une maire minoritaire", murmuraient déjà ses détracteurs le soir de l'élection.
Six ans plus tard, la légitimité ne se discute plus, mais le bilan divise comme jamais. Dès son arrivée, Barseghian a déclaré "l'état d'urgence climatique". Ce n'était pas qu'un slogan. La ville a changé de visage. Des "rues scolaires" ont poussé devant les écoles, bannissant les voitures pour protéger les poumons des enfants. Le "Plan Canopée" a tenté de verdir le minéral, parfois au forceps.
Pourtant, en ce début 2026, l'ambiance n'est pas à la fête écologique. La ville est à cran. La piétonnisation forcée et la suppression des places de stationnement ont braqué une partie des commerçants et des habitants de la périphérie, qui se sentent exclus de ce "centre-ville forteresse" réservé aux cyclistes et aux piétons aisés. La polémique sur le financement de la mosquée Eyyub Sultan, bien que datant du début de mandat, a laissé des traces profondes sur la gestion de la laïcité, un sujet explosif en terre concordataire.
Et puis, il y a ce projet de "Tram Nord", retoqué par une enquête publique cinglante il y a quelques mois, véritable camouflet pour la majorité sortante. "Amateurisme", "dogmatisme", les mots de l'opposition claquent aujourd'hui comme des coups de fouet dans l'air glacé de janvier.
Ce matin, en traversant la place Kléber, on sent que la trêve est finie. Les affiches commencent à fleurir sur les panneaux libres. Strasbourg n'est plus seulement une ville verte ; c'est une ville coupée en deux. D'un côté, ceux qui louent la transformation apaisée et la résilience face au réchauffement climatique. De l'autre, ceux qui dénoncent une ville sale, insécure, et une idéologie punitive.
L'Europe regarde Strasbourg, car si l'écologie politique doit prouver qu'elle peut durer et administrer une métropole majeure sur le long terme, c'est ici que ça se joue. Mais l'équation de 2026 est infiniment plus complexe que celle de 2020. Il n'y a plus l'effet de surprise. Il y a un bilan à défendre face à une meute de prétendants qui ont eu six ans pour affûter leurs couteaux.
Et parmi eux, une ombre que l'on croyait disparue s'allonge à nouveau sur les pavés humides. Une figure familière qui n'a jamais vraiment quitté la scène et qui, paradoxalement, incarne aujourd'hui le renouveau pour une partie de la gauche traditionnelle. La bataille de Strasbourg ne fait que commencer, et elle promet d'être féroce.
La bataille des trois reines et du cavalier seul
Si le brouillard s'est levé sur l'Ill, la visibilité politique, elle, reste nulle. À sept semaines du premier tour, Strasbourg offre le spectacle rare d'une quadriangulaire de fait, où les haines recuites et les alliances brisées dessinent une carte électorale illisible. Au total, quinze listes sont sur la ligne de départ, un record qui témoigne de la fébrilité locale. Mais dans ce chaos apparent, quatre forces majeures émergent, prêtes à s'entredévorer.
Dans son QG de campagne, installé dans un ancien local commercial de la rue de la Division Leclerc, Jeanne Barseghian affiche une sérénité qui confine, selon ses adversaires, au déni. La maire sortante a choisi de ne pas s'excuser. Sa liste, "Strasbourg juste et vivante", dévoilée il y a tout juste 48 heures, est un message clair : on ne change pas une équipe qui gagne, même de justesse.
Sa stratégie est celle du "socle". Consciente d'avoir perdu une partie des classes moyennes périphériques exaspérées par les difficultés de circulation, elle mise tout sur la densification de son vote "cœur de cible" : les jeunes urbains, les universitaires et les militants climatiques. Son programme est une fuite en avant assumée vers "l'adaptation radicale". Là où ses opposants parlent de "bétonisation verte", elle répond "survie". Ses propositions phares ? La généralisation des "rues scolaires" à l'ensemble de la ville, un stationnement résident à 5 euros pour "rendre l'espace public aux habitants", et surtout, l'extension du réseau de tram vers l'ouest, un projet qu'elle promet de mener à bien cette fois-ci, malgré les échecs techniques du mandat précédent.
Mais la véritable menace pour la maire écologiste ne vient pas de la droite. Elle vient de sa gauche, et elle a un visage que tous les Strasbourgeois connaissent.
Catherine Trautmann n'est pas seulement une ancienne maire. À 75 ans, elle est le "Phoenix" de cette élection. Alors que beaucoup la disaient prête pour la retraite, la figure tutélaire du socialisme alsacien a réussi un tour de force : rassembler les déçus du mandat Barseghian sous la bannière "Strasbourg Capitale".
Son retour n'est pas anecdotique, c'est une déclaration de guerre à la NUPES (ou ce qu'il en reste). Trautmann attaque Barseghian sur son propre terrain : le social et la compétence. Soutenue par les dissidents Paul Meyer et Nawel Rafik-Elmrini, elle pilonne "l'amateurisme" et le "sectarisme" de l'équipe sortante. Son programme, "Le Pouvoir de Vivre", est un mélange habile de nostalgie mitterrandienne et de pragmatisme : gratuité des transports pour les seniors, armement de la police municipale (un tabou qu'elle brise pour séduire l'électorat centriste), et surtout, une promesse de "paix des mobilités". Elle ne veut pas enlever les pistes cyclables, mais elle promet de cesser la "chasse à la voiture". Dans les sondages confidentiels qui circulent sous le manteau, elle est donnée au coude-à-coude avec la maire sortante.
Face à ce duel fratricide à gauche, la droite tente d'exister, mais elle avance en ordre dispersé.
Le conseiller d'opposition Jean-Philippe Vetter (Les Républicains) sillonne les marchés avec une énergie du désespoir. Son mouvement, "Aimer Strasbourg", se veut le réceptacle de la colère des commerçants et des automobilistes. Vetter joue la carte de la proximité et de l'ordre. Il promet un "choc de propreté" – les images de poubelles débordantes étant devenues virales sur ses réseaux sociaux – et la réouverture de certaines rues piétonnes à la circulation. Il se pose en candidat du "bon sens" face aux "dogmes". Mais il est pris en étau.
Sur sa gauche, le centre macroniste, incarné par Pierre Jakubowicz (Horizons/Renaissance), tente une percée audacieuse. Avec sa liste "Strasbourg à nouveau", ce jeune élu refuse l'alliance avec Vetter au premier tour. Il joue la carte de la modernité technocratique et a surpris tout le monde la semaine dernière avec une proposition pharaonique : l'enfouissement partiel de l'autoroute M35 pour reconnecter les quartiers ouest. Une idée jugée irréaliste par ses concurrents, mais qui lui permet d'imposer un thème d'avenir dans une campagne tournée vers le passé.
Enfin, deux "troubles-fêtes" pourraient tout faire basculer. À l'extrême gauche, La France Insoumise fait bande à part avec Florian Kobryn, accusant Barseghian d'être trop bourgeoise et Trautmann d'être trop libérale. À l'extrême droite, Virginie Joron (RN) espère capitaliser sur l'insécurité grandissante dans certains quartiers comme l'Elsau, même si Strasbourg reste une terre de mission difficile pour le parti lepéniste.
Ce 27 janvier, l'équation est terrible pour la sortante. Si Trautmann maintient sa dynamique, Barseghian pourrait se retrouver prise en sandwich entre une gauche "réaliste" et une droite revancharde. Le seuil de qualification pour le second tour (10 % des inscrits) sera la guillotine de cette élection.
Alors que les équipes de collage s'apprêtent à braver le froid nocturne, une question hante les états-majors : que disent les chiffres ? Les rumeurs de sondages vont bon train, et ce qu'elles annoncent pourrait bien faire trembler les murs de l'Hôtel de Ville.
L’arithmétique de la rancœur et le swing state du Neudorf
Pour prendre le pouls réel de cette élection, il ne faut pas rester sous les ors de la République. Il faut traverser le pont Churchill et s'enfoncer dans le Neudorf. C'est ici, dans ce quartier tentaculaire au sud du centre-ville, autrefois populaire et aujourd'hui gentrifié, que le sort de Strasbourg s'est joué en 2020. C'est ici qu'il se jouera à nouveau le 15 mars.
En ce mardi matin de marché, place du Marché justement, l'ambiance est électrique. Les tracts s'échangent avec des sourires crispés. C'est ce que les politologues locaux appellent le "Swing State" alsacien. Si Barseghian perd le Neudorf, elle perd la mairie.
Et les nouvelles qui circulent sur les smartphones des directeurs de campagne depuis 8h00 ce matin ont l'effet d'une douche froide pour l'Hôtel de Ville. Un sondage exclusif Ipsos-Sopra Steria pour les Dernières Nouvelles d'Alsace, dont les grandes lignes ont fuité juste avant l'embargo de midi, dessine un paysage électoral au bord de la rupture.
Les chiffres sont brutaux. Jeanne Barseghian arriverait certes en tête au soir du premier tour, mais avec 29 % des intentions de vote. C'est un effritement notable par rapport à sa dynamique de 2020 (où elle avait viré en tête à 27,8% mais dans un contexte bien moins concurrentiel à gauche). Le "socle" est là, solide comme le granit des Vosges, mais il ne s'élargit pas.
La véritable onde de choc vient de la deuxième place. Catherine Trautmann est créditée de 24 %. L'écart est dans la marge d'erreur. L'ancienne maire ne fait pas de la figuration ; elle aspire l'électorat socialiste traditionnel et mord sur le centre-gauche déçu par la radicalité verte.
Derrière ce duo de tête, la droite et le centre se neutralisent dangereusement. Jean-Philippe Vetter (LR) stagne à 18 %, peinant à élargir sa base conservatrice au-delà des quartiers huppés de l'Orangerie et de la Robertsau. Pierre Jakubowicz (Centre/Horizons), avec 14 %, joue les arbitres, tandis que le RN de Virginie Joron, à 11 %, s'assure une capacité de nuisance sans espoir de victoire.
Ces chiffres racontent une histoire terrifiante pour la maire sortante : celle d'une majorité introuvable au second tour.
"C'est le scénario du cauchemar pour les Verts", analyse discrètement un professeur de Sciences Po Strasbourg croisé près de l'étal du fromager. "En 2020, Barseghian a gagné grâce à une triangulaire où le centre et la droite se sont suicidés. Cette année, le danger, c'est l'isolement total."
Dans les allées du marché, cette "arithmétique de la rancœur" est palpable. Sur le stand de "Strasbourg juste et vivante", on tente de rassurer les passants sur la piétonnisation. "C'est pour vos enfants", répète une militante emmitouflée dans une écharpe verte. Mais à dix mètres de là, les équipes de Trautmann distribuent un tract au titre assassin : "L'écologie sans punir". Le message porte. On voit des mères de famille s'arrêter, discuter, opiner du chef. Le verrou vert est en train de sauter.
Les tractations d'entre-deux-tours ont, en réalité, déjà commencé dans les têtes. Si les chiffres se confirment le 15 mars, Strasbourg se dirige vers une situation inédite.
Trois scénarios se dessinent sur les nappes en papier des brasseries locales :
La Citadelle assiégée : Barseghian refuse toute alliance contre-nature et part seule, ou avec les maigres troupes de LFI (créditées de 4 %). Elle parierait alors sur une quadrangulaire (Verts vs PS vs Droite vs RN) où sa majorité relative de 30-32% suffirait pour garder le trône à la faveur de la division adverse. C'est un coup de poker immense.
Le Front "Tout sauf Barseghian" : C'est l'hypothèse qui fait trembler les murs de la mairie. Une fusion technique ou tacite entre la liste Trautmann et les centristes de Jakubowicz pour "sauver Strasbourg". Une coalition baroque allant des socialistes aux macronistes, unie par la seule volonté de déloger les écologistes. Arithmétiquement, cela pèse près de 40 %.
Le Pacte de Non-Agression : La droite de Vetter, refusant de servir de marchepied au PS, se maintient, fragmentant le vote d'opposition et offrant in fine la victoire à la sortante, reproduisant la mécanique de 2020.
Mais ce matin, au Neudorf, une autre variable inquiète tout le monde : la participation. Elle est estimée à peine à 45 %. La lassitude est là. "Ils se détestent tous, et nous, on ne peut plus se garer", lance un boucher en riant jaune.
Alors que le soleil de midi perce enfin les nuages, illuminant les façades colorées de la place, une certitude s'impose : Strasbourg est ingouvernable sans compromis. Or, le compromis est le grand absent de cette campagne. Chacun campe sur sa colline, attendant que l'autre tombe dans le ravin.
Il reste sept semaines. Sept semaines pour transformer des pourcentages en bulletins de vote. Et pour Jeanne Barseghian, sept semaines pour prouver que son "laboratoire" n'est pas devenu une impasse. Pour son dernier acte, cette campagne a besoin d'un électrochoc, ou d'une erreur fatale.
La capitale miroir d’un pays en sursis
La nuit tombe vite sur le Rhin en cette fin janvier, transformant le Parlement européen en un vaisseau de lumière amarré dans l'obscurité. De l'autre côté de l'eau, les lumières de la ville scintillent, indifférentes aux stratégies qui se trament. Pourtant, ce qui se joue ici dépasse largement les frontières de l'Eurométropole. Si les regards des Strasbourgeois sont rivés sur leurs pistes cyclables et leurs taxes foncières, ceux de Paris sont braqués sur les résultats du 15 mars comme on observe un canari dans une mine de charbon.
Strasbourg n'est pas une ville comme les autres. C'est la seule métropole française d'envergure, avec Lyon et Bordeaux, à avoir servi de vitrine pleine et entière à l'écologie de gouvernement depuis 2020. Si Bordeaux a dû composer avec une sociologie plus bourgeoise et Lyon avec une fronde métropolitaine violente, Strasbourg était censée être le "modèle". La ville parfaite : européenne, progressiste, disciplinée.
Si la "Forteresse Verte" tombe, c’est tout le logiciel politique des écologistes français qui s'effondre à un an de l'élection présidentielle de 2027. Une défaite de Jeanne Barseghian enverrait un signal dévastateur : l'écologie au pouvoir serait soluble dans l'impopularité, incapable de passer du militantisme à la gestion apaisée sans braquer le corps social. À l'inverse, si elle résiste à la tempête, elle prouvera que la radicalité climatique peut survivre à l'usure du pouvoir et créer une base électorale durable.
C'est pourquoi le balai des TGV en provenance de la Gare de l'Est ne va cesser de s'intensifier. On attend Marine Tondelier pour battre le pavé dans la Krutenau, Olivier Faure pour tenter de recoller les morceaux d'une gauche fracturée, et probablement Édouard Philippe ou Gabriel Attal pour soutenir le centre. Strasbourg est devenue le champ de bataille par procuration des ambitions nationales.
Mais redescendons sur le pavé. Pour les habitants, ces enjeux nationaux semblent lointains. La réalité, c'est cette fatigue démocratique qui pèse sur les épaules des bénévoles qui collent les dernières affiches rue des Juifs. La campagne est devenue rugueuse, parfois laide. Les réseaux sociaux locaux sont saturés d'invectives, miroir grossissant d'une société à fleur de peau où le moindre aménagement de voirie devient un conflit culturel.
Il y a quelque chose de tragique dans ce duel final. D'un côté, une maire jeune qui pense sincèrement sauver la ville de la fournaise climatique à venir, quitte à être brusque. De l'autre, une ancienne ministre qui pense sincèrement sauver la ville du déclin et de l'isolement, quitte à pactiser avec ses anciens rivaux. Deux visions du bien commun qui ne parlent plus la même langue.
Dans sept semaines, au soir du premier tour, il n'y aura pas de vainqueur immédiat, mais il y aura des victimes. L'un des camps sera mathématiquement éliminé de la course à la victoire.
Alors que l'horloge astronomique de la Cathédrale égrène les secondes, indifférente aux vanités humaines, Strasbourg retient son souffle. La ville a connu les guerres, les annexions, les changements de drapeaux et de langues. Elle survivra à cette élection. Mais le visage qu'elle offrira au monde le 16 mars dira tout de ce que la France est prête à accepter – ou à refuser – pour son avenir.
Est-ce le temps de la "pause" et du retour à l'ordre, ou celui de l'accélération vers l'inconnu écologique ? La réponse gît quelque part dans le secret des urnes, entre le quartier populaire de l'Elsau et les villas cossues de la Robertsau.
La campagne est finie pour nous, observateurs. Maintenant, c'est au peuple de Strasbourg d'écrire la fin de l'histoire.