FRANCE - MUNICIPALES 2026
Paris : la guerre des deux mondes

Une capitale en mutation, un trône à prendre
Paris, en ce mois de janvier 2026, offre le visage d'une ville paradoxale. Les stigmates des Jeux Olympiques de 2024 se sont estompés pour laisser place à une infrastructure transformée, mais l'humeur des Parisiens reste électrique. Si la "Reine-Maire" Anne Hidalgo a confirmé son retrait il y a six mois, laissant le champ libre à une succession ouverte, son ombre plane sur chaque mètre carré de bitume – ou de piste cyclable – de la capitale. Pour comprendre la violence de la bataille qui s'engage à six semaines du premier tour, il faut d'abord disséquer l'anomalie politique que représente Paris et la mécanique de pouvoir qui s'y est installée depuis deux décennies.
L'élection du 15 mars 2026 ne sera pas un scrutin ordinaire ; c'est un référendum sur douze années de transformation radicale. Depuis 2014, Anne Hidalgo a opéré une mutation urbaine à marche forcée (réduction de la place de la voiture, piétonnisation des berges, verdissement), clivant profondément la population.
La gauche parisienne a survécu jusqu'ici grâce à une sociologie électorale très spécifique, que les stratèges du Parti Socialiste appellent le "bloc de l'Est". Historiquement, Paris est coupée en deux : l'Ouest bourgeois (arrondissements à un chiffre + 16e/17e) acquis à la droite, et l'Est populaire et "bobo" (10e, 11e, 12e, 18e, 19e, 20e) forteresse de la gauche. Le génie politique d'Anne Hidalgo, et de Bertrand Delanoë avant elle, a été de conquérir le centre (Paris Centre, 5e, 14e) pour faire basculer la majorité.
Mais en 2026, l'usure est palpable. La dette de la ville, sujet tabou durant les mandats précédents, est devenue l'angle d'attaque numéro un des oppositions, dépassant désormais les 8 milliards d'euros. La fiscalité (taxe foncière en hausse spectaculaire depuis 2023) a érodé la confiance des classes moyennes propriétaires. C'est sur ce terrain miné que se joue la succession.
Pour anticiper le résultat de mars prochain, l'analyse des données de 2020 est indispensable. À l'époque, Anne Hidalgo l'avait emporté dans un contexte de crise sanitaire et d'abstention record (63% d'abstention au second tour).
Les chiffres du 28 juin 2020 racontent une histoire que l'équipe actuelle d'Emmanuel Grégoire tente de réécrire :
Anne Hidalgo ("Paris en Commun") : 48,49 %. Une victoire nette en pourcentage, mais faible en voix absolues. Sa force ? Avoir réussi la fusion avec les Écologistes de David Belliard entre les deux tours.
Rachida Dati ("Engagés pour changer Paris") : 34,31 %. La droite avait réussi à remobiliser son socle, reprenant le 7e, le 15e et le 16e avec des scores staliniens, mais échouant à percer le plafond de verre de l'Est parisien.
Agnès Buzyn (LREM) : 13,04 %. L'échec cuisant du macronisme municipal, miné par la dissidence de Cédric Villani au premier tour.
La leçon de 2020 est claire : à Paris, scrutin indirect oblige (loi PLM), on ne gagne pas en faisant le plus de voix au total, mais en gagnant les secteurs clés qui envoient le plus de conseillers à l'Hôtel de Ville. C'est une bataille de "swing states" à l'échelle d'une métropole.
Ce qui change radicalement en ce début d'année 2026, c'est la configuration des alliances. Contrairement à 2020 où les Verts (EELV) avaient mené une campagne autonome agressive au premier tour, menaçant même de doubler la maire sortante, le scénario est aujourd'hui verrouillé.
L'accord de décembre 2025 entre Emmanuel Grégoire (PS) et les instances nationales des Écologistes a créé un bloc "Union de la Gauche" dès le premier tour. C'est une manœuvre défensive puissante. En additionnant arithmétiquement les socles PS et EELV de 2020, cette liste pourrait théoriquement frôler les 40% au premier tour.
Cependant, la politique n'est pas une addition. Cette stratégie d'union au sommet comporte un risque majeur : laisser les extrêmes grignoter les marges. Sur la gauche, La France Insoumise crie à la "tambouille politicienne" et présente ses propres listes. Sur la droite, l'absence de centre fort (le parti présidentiel Renaissance s'étant effondré localement) laisse un boulevard à une droite plus dure, incarnée par Rachida Dati, mais aussi à des candidatures "hors système" comme celle de Sarah Knafo qui tente d'importer les thèmes identitaires au cœur de la capitale.
Nous ne sommes plus dans le duel classique gauche-droite de 2014, ni dans la triangulaire de 2020. Nous sommes face à une guerre de tranchées où chaque camp a sécurisé sa base, mais où le centre de gravité de la ville, ces fameuses classes moyennes supérieures intellectuelles, semble hésiter pour la première fois à renouveler son bail avec la gauche.
Le décor est planté : une ville endettée mais riche, divisée géographiquement, où le sortant n'est plus là, et où l'héritier désigné, Emmanuel Grégoire, doit prouver qu'il n'est pas simplement le liquidateur d'une époque révolue.
Les prétendants au trône
Si le premier chapitre de cette élection s’est écrit dans les bureaux des états-majors parisiens à coups de négociations d’appareils, le second s’écrit désormais sur les marchés et dans les cages d’escalier. À six semaines du premier tour, le casting final révèle une recomposition brutale du paysage politique parisien. Cinq figures émergent, incarnant chacune une vision radicalement différente de l’avenir de la Ville Lumière.
Emmanuel Grégoire : L'équilibriste
Pour Emmanuel Grégoire, la tâche est herculéenne. L’ancien premier adjoint, qui mène la liste d'union "Paris en Commun et Écologiste" (PS, EELV, PCF, Place Publique), joue une partition complexe. Son défi ? Incarner la continuité pour rassurer le socle électoral d'Anne Hidalgo, tout en promettant une rupture de méthode pour séduire les déçus.
Son programme est un savant dosage technocratique. Là où Hidalgo était clivante et idéologue, Grégoire se pose en "maire-manager". Ses propositions phares tentent de corriger les excès perçus du mandat précédent : un "Plan Marshall de la Propreté" doté de 500 millions d'euros (reconnaissance implicite de l'échec sur ce point) et une pause dans les grands travaux de voirie pour "apaiser" la circulation sans la bloquer. Mais sa véritable force réside dans l'alliance précoce avec les Verts. En évitant une primaire sauvage au premier tour, il espère créer une dynamique de "vote utile" dès le 15 mars. Son talon d'Achille reste toutefois son image : celle de l'héritier du bilan financier, constamment renvoyé à l'explosion de la dette par ses adversaires.
Rachida Dati : La stratégie du Kärcher
À droite, Rachida Dati n'a pas changé de ligne, elle l'a durcie. La ministre de la Culture, qui a réussi à maintenir sa double casquette jusqu'au lancement officiel de la campagne, mène la liste "Changer Paris" avec une énergie combattante. Elle ne cherche pas le consensus, mais la mobilisation de son camp.
Son programme est un réquisitoire contre "l'anarchie" parisienne. Ses axes sont régaliens : création d'une police municipale armée et doublée en effectifs, privatisation du ramassage des ordures pour briser les grèves récurrentes, et mise sous tutelle des associations subventionnées par la ville qu'elle juge "clientélistes". Dati parie sur une lassitude profonde des Parisiens face à l'insécurité et à la saleté. Elle sature l'espace médiatique, transformant chaque fait divers dans le nord de Paris en tribune politique. Son risque majeur ? Être trop clivante pour rallier le centre au second tour.
Pierre-Yves Bournazel : Le troisième homme
C'est dans cet espace central que Pierre-Yves Bournazel tente de s'engouffrer. Le candidat d'Horizons, soutenu par une partie des troupes macronistes orphelines, refuse l'alliance immédiate avec Dati. Son positionnement est celui de la "gestion apaisée".
Bournazel joue la carte de la compétence et de la transparence. Il promet un audit financier indépendant dès son élection et propose une gouvernance moins verticale, redonnant du pouvoir aux maires d'arrondissement. Il séduit une bourgeoisie libérale effrayée par la dette de Grégoire mais rebutée par le style populiste de Dati. Deux hypothèses se dessinent pour lui au soir du premier tour :
Le Faiseur de Roi : Avec un score suffisant (au-dessus de 12-13%), il fusionne avec Dati, exigeant des postes clés et une modération du programme sécuritaire.
Le Sabordage : Il se maintient en triangulaire (ou refuse la fusion), rejouant le scénario Cédric Villani de 2020, ce qui diviserait les voix de l'opposition et offrirait la victoire à la gauche sur un plateau. C'est l'angoisse absolue de la droite parisienne.
Sophia Chikirou : La fronde insoumise
L'union de la gauche a un grand absent : La France Insoumise. Menée par Sophia Chikirou, la liste "Paris Populaire" mène une campagne de guérilla contre Emmanuel Grégoire, accusé d'être le candidat de la "gauche caviar".
Chikirou cible spécifiquement les quartiers populaires (18e, 19e, 20e). Son programme est radical : réquisition des logements vacants, gratuité totale des transports en commun et des cantines, et moratoire sur les projets immobiliers privés. Mais sa campagne vient de prendre une nouvelle dimension ce 29 janvier. Coup de théâtre : malgré l'accord national entre EELV et le PS, plusieurs conseillers de Paris et élus d'arrondissement écologistes sortants, en désaccord profond avec la ligne "gestionnaire" de Grégoire et le renoncement à certaines ambitions climatiques, ont annoncé leur ralliement à la liste de Sophia Chikirou. Cette dissidence interne est un camouflet terrible pour Emmanuel Grégoire. Elle crédibilise la candidature Chikirou qui n'est plus seulement celle de LFI, mais devient le réceptacle d'une "vraie gauche" écologiste et sociale, menaçant sérieusement de priver la liste d'union de précieuses réserves de voix dès le premier tour.
Sarah Knafo : L'agit-prop culturelle
Enfin, la surprise de cette campagne vient de Sarah Knafo. La candidate de Reconquête mène une campagne totalement atypique, loin des codes traditionnels. Elle délaisse les réunions de quartier pour des "happenings" médiatiques et une guerre culturelle intense sur les réseaux sociaux.
Son thème n'est pas la gestion municipale, mais la "civilisation". Elle fait campagne sur la "défense du patrimoine parisien" contre l'enlaidissement, sur la fin des préemptions de logements sociaux dans les beaux quartiers, et sur une tolérance zéro face à l'immigration clandestine. Si ses chances de victoire sont nulles, son impact est réel : elle "droitise" le débat. En grignotant 5 à 7% des voix dans l'Ouest parisien, elle fragilise Rachida Dati sur son flanc droit et pourrait lui coûter de précieux conseillers de Paris dans les arrondissements disputés.
L'arithmétique de la survie : sondages et bastions clés
Si les discours enflamment les meetings, ce sont les tableaux Excel qui empêchent de dormir les directeurs de campagne. À Paris, plus qu’ailleurs, l’élection est une science de la précision géographique. En vertu de la loi PLM (Paris-Lyon-Marseille), on n’élit pas un maire au suffrage direct, mais des conseillers par secteur. Pour gagner l'Hôtel de Ville, il ne faut pas séduire tout Paris ; il faut gagner les "swing states", ces quelques arrondissements qui font basculer la majorité.
À six semaines du scrutin, une enquête exclusive Ipsos-Sopra Steria pour Le Monde, publiée ce mardi, jette une lumière crue sur les rapports de force et dessine un scénario de "mort subite" pour le second tour.
Les chiffres de janvier 2026 valident, à court terme, la stratégie d’Emmanuel Grégoire. La liste d'union de la gauche (PS-EELV-PCF) est créditée de 34 % des intentions de vote au niveau global. C'est un socle puissant, quasiment identique au total des voix de gauche de 2020, prouvant que l'électorat ne tient pas rigueur aux Verts de s'être rangés derrière les Socialistes. Cette avance place Grégoire en pole position, créant une dynamique de "vote utile" qui marginalise les petits candidats de gauche.
Cependant, la droite n'est pas en reste. Rachida Dati consolide son socle avec 29 %. C'est un score très élevé pour une liste de droite à Paris au premier tour, signe d'une mobilisation intense de son électorat conservateur et d'une partie des déçus de la gestion Hidalgo.
Le danger pour la maire sortante (ou plutôt son héritier) vient des réserves. Pierre-Yves Bournazel (Horizons) capte 13 % des intentions de vote, mordant fort sur l'électorat centriste du 5e, 9e et 15e arrondissement. Sophia Chikirou (LFI) s'installe à 10 %, un score de nuisance suffisant pour se maintenir au second tour dans les bastions populaires de l'Est (18e, 19e, 20e) et potentiellement provoquer des triangulaires mortelles pour la gauche de gouvernement. Quant à Sarah Knafo, ses 6 % sont autant de voix qui manqueront à Rachida Dati pour créer l'écart dès le premier soir.
Au-delà des scores globaux, la victoire se jouera dans un mouchoir de poche, au cœur de trois zones de combat identifiées par tous les états-majors.
1. Le 12e arrondissement : Le fief en danger c'est le symbole de cette élection. Arrondissement d'élection d'Emmanuel Grégoire, le 12e est sociologiquement mixte, oscillant entre les quartiers populaires près de la Nation et les zones plus aisées vers le Bois de Vincennes. En 2020, la gauche y régnait. Aujourd'hui, les sondages localisés montrent un effritement. La liste de droite y fait une percée spectaculaire sur les thèmes de la sécurité et de la propreté (notamment autour de la gare de Lyon). Si Grégoire perd son propre secteur, ou s'il y gagne de justesse sans une large avance en sièges, sa légitimité pour diriger Paris sera fracassée.
2. Le 14e Arrondissement : le ventre mou historiquement à gauche, le 14e s'est gentrifié à une vitesse fulgurante. C'est ici que Pierre-Yves Bournazel réalise ses meilleurs scores, attirant les familles aisées "bobo-libérales" qui ne veulent plus du PS mais rejettent le style Dati. Le scénario redouté par la gauche est une fusion locale entre le Centre et la Droite au second tour, qui ferait basculer cet arrondissement pourvoyeur de nombreux conseillers de Paris. C'est le "mur de l'Ouest" qui tente de s'étendre vers le Sud.
3. Le Centre de Paris (1er, 2e, 3e, 4e) : la citadelle assiégée la création du secteur "Paris Centre" avait été taillée sur mesure pour les Socialistes en 2020. Mais la donne a changé. L'hyper-centre, vidé de ses habitants populaires par Airbnb et la hausse des prix, est devenu le terrain de jeu d'une bourgeoisie qui vote au centre-droit. Le maire sortant Ariel Weil (PS), proche de Grégoire, est en difficulté face à une offensive coordonnée des candidats Bournazel. Si Paris Centre tombe, la majorité municipale s'effondre mathématiquement.
Tout se jouera donc le soir du 15 mars. Les projections en sièges pour le second tour (22 mars 2026) donnent pour l'instant une situation de quasi-égalité, plongeant la ville dans l'incertitude.
Pour l'emporter, Rachida Dati a un impératif absolu : sceller un accord de gouvernement avec Pierre-Yves Bournazel dès le lundi matin. L'arithmétique est implacable : Dati (29%) + Bournazel (13%) + Knafo (reports partiels) offre une majorité théorique de 45-48%. Mais la chimie politique est instable : les électeurs de Bournazel suivront-ils une consigne de vote pour Dati, ou s'abstiendront-ils par rejet de sa ligne sécuritaire ?
Côté Grégoire, le danger est symétrique. Il a fait le plein dès le premier tour. Ses réserves sont quasi nulles, à part les voix de l'extrême gauche. Il devra donc négocier avec Sophia Chikirou. Mais le prix à payer (postes d'adjoints, arrêt de projets immobiliers, gratuité des transports) pourrait faire fuir l'électorat modéré vers le centre. C'est le dilemme du "vote utile" : en s'alliant trop tôt avec les Verts, Grégoire a solidifié sa base mais s'est privé de dynamique d'entre-deux-tours.
Nous nous dirigeons vers un "Photo Finish". Certains analystes évoquent même le spectre de 2001 : une victoire en voix pour un camp, mais une victoire en sièges pour l'autre. Une crise démocratique majeure couve sous les pavés parisiens.
Le verdict : gouverner l'ingouvernable ?
Au lendemain du 22 mars 2026, quel que soit le visage qui apparaîtra au balcon de l'Hôtel de Ville, une certitude demeure : Paris ne sera plus dirigée comme avant. L'ère de la "monarchie municipale", où un maire disposait d'une majorité absolue disciplinée pour imposer sa vision pendant six ans, semble révolue. La fragmentation politique observée dans les sondages laisse entrevoir une mandature de combat, voire de paralysie, transformant la victoire en un défi de gouvernabilité vertigineux.
Si Emmanuel Grégoire parvient à conserver le bastion, ce sera au prix d'une contorsion politique majeure. Le scénario le plus probable pour une victoire de la gauche repose sur une "discipline républicaine" vacillante. Pour franchir la barre des 50 % des sièges au Conseil de Paris, l'héritier d'Hidalgo devra impérativement fusionner, ou du moins obtenir le soutien tacite, des listes de La France Insoumise menées par Sophia Chikirou dans les arrondissements de l'Est.
Ce "pacte de non-agression" aura un coût exorbitant. Une administration Grégoire serait sous surveillance constante de sa frange radicale. Chaque budget, chaque projet immobilier, chaque subvention à la police municipale deviendrait un psychodrame interne. Le risque ? Un mandat d'immobilisme. Là où Anne Hidalgo a transformé Paris au bulldozer, Emmanuel Grégoire pourrait se retrouver "maire empêché", contraint de naviguer à vue entre une opposition de droite revancharde et une aile gauche frondeuse prête à bloquer le Conseil au moindre signe de "dérive libérale". Paris resterait à gauche, mais une gauche en liberté surveillée, incapable de lancer de grands chantiers.
À l'inverse, si la dynamique Dati-Bournazel l'emporte, le choc sera tectonique. La droite n'a pas gouverné Paris depuis 2001. En un quart de siècle, l'administration parisienne, les associations, les habitudes culturelles se sont structurées autour du logiciel social-écologiste. Une victoire de Rachida Dati ne serait pas une simple alternance, mais une purge administrative et culturelle.
Dati a prévenu : elle veut "remettre de l'ordre". Cela signifie un conflit frontal immédiat avec les syndicats municipaux, une révision brutale du plan de circulation (le retour partiel de la voiture est un totem pour son électorat) et une guerre ouverte avec la Métropole du Grand Paris, souvent plus à gauche. Mais le véritable défi de Dati serait la cohabitation avec son allié de circonstance, Pierre-Yves Bournazel. Dans ce scénario, le maire du 18e (ou un autre poste clé) exigerait des garanties de modération. On assisterait alors à une gouvernance bicéphale inédite : Dati pour l'autorité et la sécurité, Bournazel pour l'écologie et l'économie. Un attelage baroque qui pourrait exploser à la première crise, plongeant la capitale dans l'instabilité institutionnelle.
Enfin, il est impossible de détacher ce scrutin municipal de l'échéance présidentielle qui se profile dans un an, au printemps 2027. Paris est bien plus qu'une ville ; c'est un symbole et un trésor de guerre.
Pour le bloc de gauche, perdre Paris serait une catastrophe industrielle. La capitale est le dernier refuge du "socialisme de gouvernement" et le laboratoire de l'alliance avec les écologistes. Si la forteresse tombe, c'est toute la crédibilité de la gauche à gérer le pays qui s'effondre, la privant de sa vitrine, de ses réseaux de financement et de ses bataillons de militants pour 2027.
Pour la droite, la reconquête de Paris serait le signal du grand retour. Gagner la ville la plus cosmopolite et la plus médiatique de France validerait la ligne "Ordre et Autorité" prônée par Rachida Dati. Ce serait la preuve que le pays, même dans ses cœurs urbains, demande un virage conservateur.
Alors que les affiches commencent à se décoller sous la pluie froide de ce mois de janvier 2026, les Parisiens s'apprêtent à faire un choix existentiel. Ils ne choisissent pas seulement entre Grégoire et Dati, entre la continuité et la rupture. Ils doivent décider de l'âme de leur ville pour la décennie à venir.
Paris doit-elle rester cette ville-monde, laboratoire de l'écologie urbaine et de la solidarité, quitte à accepter une certaine désorganisation et une dette abyssale ? Ou doit-elle redevenir une capitale d'ordre, propre et sécurisée, assumant sa gentrification et son statut de ville-musée pour élites mondialisées ?
La réponse tombera le 22 mars au soir. Mais une chose est sûre : le vainqueur héritera d'une ville à fleur de peau, divisée comme jamais, où la concorde civile est à reconstruire. La bataille pour les urnes s'achève bientôt ; la bataille pour apaiser Paris, elle, ne fait que commencer.