ERYTHREE - ANNIVERSAIRE
Isaias Afwerki, le silence de la forteresse

Né le 2 février 1946 à Asmara, dans ce quartier d’Aba Shi’aul où s’entassent les familles indigènes sous l’administration britannique, Isaias Afwerki voit le jour à une charnière de l’histoire. L’Érythrée n’est alors qu’une entité géographique incertaine, un résidu de l’Empire colonial italien dont le sort est en suspens, ballotté entre les ambitions éthiopiennes et les hésitations des Nations Unies. C’est dans ce climat d’indétermination statutaire que grandit le jeune Isaias. Son père, Afwerki Abraha, modeste fonctionnaire de l’administration des tabacs, est un homme du terroir, originaire du Tselot, ancré dans les traditions chrétiennes des hauts plateaux. Sa mère, Adanech Berhe, lui transmet l’attachement à cette identité tigréenne qui deviendra plus tard le socle, sinon le prétexte, de son nationalisme intransigeant. L’enfant se révèle brillant, taciturne, observant les soubresauts d’une société où le fédéralisme imposé en 1952 avec l’Éthiopie s’effrite inexorablement sous les coups de boutoir de l’Empereur Haïlé Sélassié. Il célèbre aujourd'hui ses 80 ans.
L’éducation du jeune Isaias est celle d’une élite en formation. Il fréquente le prestigieux lycée Prince Makonnen, pépinière des cadres locaux, où l’on enseigne autant les sciences que la conscience d’une spoliation politique. Lorsqu’il rejoint l’université d’Addis-Abeba en 1965 pour y étudier l’ingénierie, il pénètre au cœur du pouvoir qui nie l’existence de sa patrie. L’atmosphère de la capitale éthiopienne est bouillonnante, traversée par les courants marxistes qui agitent la jeunesse étudiante du tiers-monde. Mais pour Isaias, la théorie ne suffit pas. L’ingénieur en devenir est un pragmatique froid. En 1966, il abandonne les bancs de l’université. Ce n’est pas un simple décrochage scolaire, c’est une rupture biographique fondamentale. Il franchit le pas, quitte l’Éthiopie et rejoint le Front de Libération de l’Érythrée (FLE) au Soudan. L’étudiant disparaît ; le combattant naît.
Pourtant, le maquis du FLE, dominé par des notables musulmans des basses terres et englué dans des querelles claniques, déçoit rapidement ce jeune homme pressé et idéologiquement structuré. C’est en 1967 qu’il effectue le voyage qui déterminera sa vision du monde et l’organisation future de son État. Envoyé en Chine populaire, en pleine Révolution culturelle, il reçoit une formation de commissaire politique à Nankin. Il y apprend moins la stratégie militaire classique que l’art du contrôle des masses, la prééminence du parti sur l’armée et la nécessité d’une autarcie totale. Il revient de Chine métamorphosé, porteur d’une conviction inébranlable : la victoire ne viendra pas de la diplomatie, mais d’une guerre populaire prolongée, menée par une avant-garde disciplinée.
La décennie 1970 est celle de l’ascension méthodique au sein de la rébellion. Isaias Afwerki ne cherche pas la lumière, il tisse sa toile. Jugeant le FLE inefficace et sectaire, il orchestre une scission qui aboutit à la création du Front Populaire de Libération de l’Érythrée (FPLE). Ce nouveau mouvement est à son image : séculier, marxiste sans être dogmatique, et d’une efficacité redoutable. Dans les montagnes du Sahel, véritable forteresse naturelle, il construit un "État dans l’État". Tandis que l’Éthiopie, passée sous la férule de la junte du Derg, bénéficie du soutien massif de l’Union Soviétique, Isaias impose à ses troupes une discipline de fer. Il n’y a pas de vie privée dans le maquis ; hommes et femmes combattent côte à côte, unis par le sacrifice. C’est durant ces années de plomb qu’il rencontre Saba Haile, combattante elle aussi, qu’il épousera et avec qui il aura trois enfants, Abraham, Elsa et Berhane. Mais même la vie familiale est subordonnée à la cause.
Les années 1980 voient la consécration du chef de guerre. Contre toute attente, face à l’une des plus grandes armées d’Afrique, le FPLE tient bon. Isaias Afwerki, secrétaire général du mouvement en 1987, démontre une patience stratégique hors du commun. Il noue une alliance de circonstance avec les rebelles éthiopiens du TPLF, menés par Meles Zenawi, son cousin éloigné et futur rival. La chute d’Asmara, en mai 1991, est son chef-d’œuvre. Il entre dans la capitale non pas en libérateur exubérant, mais en gestionnaire austère. L’indépendance de facto est acquise, mais il attendra deux ans, le temps d’organiser un référendum irréprochable en 1993, pour proclamer la naissance de l’État d’Érythrée. À cet instant, il incarne l’espoir. L’administration Clinton le célèbre comme l’un des dirigeants de la "Renaissance africaine". Il promet une constitution, la prospérité, et la transformation de ce pays ravagé en un "Singapour africain".
Cependant, la conception du pouvoir chez Isaias Afwerki ne souffre aucun partage. La présidence de l’État, qu’il cumule avec la présidence de l’Assemblée nationale, n’est pour lui qu’un instrument de souveraineté absolue. La rupture, brutale et définitive, intervient en 1998. Un incident mineur à la frontière avec l’Éthiopie dégénère en une guerre fratricide qui fera des dizaines de milliers de morts en deux ans. Ce conflit n’est pas seulement territorial ; il est l’affrontement de deux orgueils, celui d’Isaias et celui de Meles Zenawi. La défaite militaire relative de l’Érythrée en 2000 et les accords d’Alger qui s’ensuivent sont vécus par le président comme une trahison internationale et une menace existentielle.
Le tournant de 2001 marque l’entrée dans l’hiver politique. Alors que le monde a les yeux rivés sur les attentats de New York, Isaias Afwerki opère une purge radicale. Le "G-15", un groupe de hauts responsables du parti et anciens compagnons de lutte qui osaient réclamer l’application de la Constitution et des élections, est arrêté. Ils disparaissent dans les geôles du régime, sans procès. La presse privée est interdite. L’Érythrée se referme comme une huître. Isaias théorise alors "l’état de siège" permanent. Pour survivre face à l’Éthiopie et à l’hostilité supposée de l’Occident, la nation entière doit devenir une caserne. Le service national, initialement prévu pour 18 mois, devient indéfini. La jeunesse érythréenne se retrouve piégée, main-d’œuvre bon marché pour les projets d’État ou chair à canon pour les frontières.
Durant les deux décennies suivantes, Isaias Afwerki gère son pays avec la mentalité d’un chef de maquis assiégé. L’économie est exsangue, contrôlée par le parti unique, le PFDJ. Les sanctions de l’ONU, accusant Asmara de soutenir les islamistes somaliens pour déstabiliser l’Éthiopie, ne font que renforcer sa paranoïa et son discours anti-impérialiste. Il survit grâce à sa capacité de résilience et à des alliances tactiques, se tournant vers les pays du Golfe ou la Chine pour briser l’isolement. L’homme change peu : toujours vêtu de chemises simples, fuyant le culte de la personnalité ostentatoire propre à d’autres dictateurs, il n’en exerce pas moins un contrôle totalitaire. Il est le cerveau unique de l’État, le seul décideur, entouré de courtisans muets.
L’année 2018 semble offrir une éclaircie inespérée. L’arrivée au pouvoir à Addis-Abeba d’Abiy Ahmed et la signature d’un accord de paix historique mettent fin à vingt ans de "ni guerre ni paix". Isaias reçoit le prix Nobel de la paix par procuration, via son homologue éthiopien. Les frontières s’ouvrent, les familles se retrouvent. Mais pour le vieux stratège d’Asmara, la paix n’est que la continuation de la guerre par d’autres moyens. Il voit dans cette alliance l’opportunité d’écraser définitivement ses vieux ennemis du TPLF qui dirigent la région du Tigré. Lorsque la guerre civile éclate en Éthiopie en novembre 2020, les troupes érythréennes interviennent massivement. C’est une revanche froide, mûrie pendant deux décennies. Isaias Afwerki apparaît alors non plus comme un paria, mais comme le faiseur de rois de la Corne de l’Afrique, indispensable et redouté.
Cependant, les alliances dans cette région sont aussi mouvantes que les sables du désert. La fin de la guerre du Tigré et les accords de Pretoria en 2022 laissent l’Érythrée insatisfaite, craignant une résurgence de ses ennemis. Pire, les velléités maritimes du Premier ministre éthiopien, réclamant un accès à la Mer Rouge, ravivent les tensions ancestrales. En ce début d’année 2026, la méfiance est de nouveau à son comble. Isaias Afwerki, qui va sur ses 80 ans, n’a rien perdu de sa lucidité ni de sa rigidité. Il continue de percevoir le monde à travers le prisme de la trahison et du rapport de force.
Aujourd'hui, en ce 31 janvier 2026, le président érythréen demeure une énigme pour les chancelleries occidentales mais reste un acteur incontournable pour ses voisins. Sa récente visite au Soudan, au début du mois, témoigne de son hyperactivité diplomatique régionale. Il y a rencontré le général al-Burhan, discutant de la sécurité en Mer Rouge, un dossier devenu brûlant avec les instabilités chroniques qui secouent la voie maritime. Fidèle à sa rhétorique tiers-mondiste des années 70, il a profité de ses dernières apparitions médiatiques pour fustiger ce qu’il qualifie d’hégémonie américaine déclinante, pointant la dette abyssale des États-Unis et appelant à l’émergence d’un nouvel ordre mondial multipolaire où l’Afrique disposerait enfin de sa souveraineté réelle.
Sur le plan intérieur, rien ne bouge. L’État, c’est lui. Il n’y a toujours pas de constitution appliquée, pas de parlement fonctionnel, pas de presse libre. La succession reste un tabou absolu, bien que le nom de son fils, Abraham Isaias Afwerki, circule parfois dans les cercles fermés du pouvoir comme un héritier potentiel, ayant été vu aux côtés de son père lors de déplacements stratégiques. Mais Isaias ne semble pas prêt à passer la main. Il reste ce "monarque républicain" sans couronne, vivant dans une austérité spartiate, persuadé d’être le seul rempart contre la dislocation de son pays.
L’homme qui avait suscité tant d’espoirs au début des années 1990 s’est enfermé dans sa propre légende, celle d’une résistance perpétuelle. Il a bâti une nation, certes, mais il l’a figée dans le temps, transformant l’indépendance en une solitude géopolitique farouche. En 2026, Isaias Afwerki n’est plus seulement le président de l’Érythrée ; il est devenu l’incarnation vivante d’une histoire tragique, celle d’une libération qui n’a jamais su se transformer en liberté. Son destin politique, commencé dans la fureur des idéologies du XXe siècle, se poursuit dans le fracas des recompositions du XXIe, avec pour seule boussole la survie de l’État qu’il a forgé, quel qu’en soit le prix humain.