FRANCE - MUNICIPALES 2026

Le Havre : le quitte ou double d'Édouard Philippe, entre bastion et précipice

L'amiral face à son destin

Le vent d'ouest qui balaie l'avenue Foch ce samedi matin ne semble pas refroidir l'ardeur politique qui s'empare doucement de la cité océane. Au Havre, l'hiver a cette couleur particulière, un gris minéral où le béton de l'architecte Auguste Perret se fond dans le ciel de la Manche. Mais en ce 31 janvier 2026, l'atmosphère est électrique. Dans les brasseries qui font face au Volcan, l'œuvre d'Oscar Niemeyer, les conversations ne tournent plus seulement autour du HAC ou des mouvements portuaires, mais reviennent inlassablement sur le même sujet : le "patron" joue-t-il sa peau ?

Édouard Philippe, l'ancien Premier ministre, l'homme qui a fondé le parti Horizons pour porter ses ambitions présidentielles, est ici chez lui. Ou du moins, il tente de convaincre qu'il l'est toujours autant qu'avant. Mercredi dernier, le 28 janvier, il a mis fin au faux suspense devant 700 partisans réunis salle François Ier. Pas de trémolos, mais une gravité nouvelle. En officialisant sa candidature pour un nouveau mandat, l'édile n'a pas seulement lancé une campagne municipale ; il a posé la première pierre, indispensable et périlleuse, de son chemin vers l'Élysée en 2027. « La politique nationale a ses charmes, la politique locale a les siens et je succomberai plutôt aux seconds qu’aux premiers », a-t-il lancé, une phrase que tout le monde ici décrypte avec cynisme ou admiration. Car personne n'est dupe : pour viser la France, il faut d'abord garder Le Havre.

Pour comprendre la tension qui règne à six semaines du premier tour, il faut rembobiner le film jusqu'au scrutin de 2020. À l'époque, la France vivait dans l'angoisse naissante de la pandémie de Covid-19. Édouard Philippe était encore à Matignon, gérant une crise sanitaire sans précédent tout en menant campagne à distance. C'était une élection hors norme, sous masque et sous tension. Le 15 mars 2020, au soir d'un premier tour marqué par une abstention record (près de 60%), le Premier ministre était arrivé largement en tête avec 43,60 % des voix. Mais derrière lui, une ombre s'était levée, tenace et organisée : Jean-Paul Lecoq.

Le député communiste, figure tutélaire des quartiers populaires et des bassins industriels, avait réussi un tour de force en rassemblant 35,88 % des suffrages dès le premier tour. Le « bastion rouge », que la droite avait conquis de haute lutte en 1995 avec Antoine Rufenacht (le mentor de Philippe), semblait soudain se souvenir de son ADN ouvrier. Le second tour, repoussé au mois de juin 2020, avait pris des allures de référendum national. Philippe l'avait emporté confortablement avec 58,83 % des voix contre 41,17 % pour Lecoq, mais la bataille avait laissé des traces. Elle avait prouvé que Le Havre n'était pas une forteresse imprenable, mais une ville polarisée, coupée en deux : d'un côté le centre-ville et le front de mer, rénovés, boboïsés, acquis à "Doudou" ; de l'autre, les plateaux et les cités, fidèles à la tradition de lutte du PCF.

Six ans plus tard, la donne a changé, mais les acteurs principaux restent les mêmes, comme dans une tragédie cornélienne jouée sur les quais de Seine. La ville, elle, a continué sa mutation. Le tramway s'étend, les projets immobiliers fleurissent, et l'image de la cité portuaire, longtemps associée à la grisaille industrielle, est devenue celle d'une métropole dynamique, presque branchée. C'est le bilan que l'équipe sortante brandit comme un bouclier. Mais cette transformation a un coût, et l'opposition ne manque pas de souligner la gentrification galopante qui pousse les classes populaires toujours plus loin du centre.

Ce samedi, alors que les équipes de collage s'activent pour recouvrir les panneaux électoraux, l'enjeu dépasse la simple gestion des voiries ou des crèches. Le Havre est devenu, malgré lui, le laboratoire politique de la France de l'après-Macron. Si Édouard Philippe trébuche, ou même s'il gagne avec une marge trop étroite, sa stature d'homme d'État en sera irrémédiablement écornée. « S'il perd, c'est terminé », confiait récemment un cadre de son propre parti à la presse nationale. Cette phrase résonne étrangement dans les rues froides de la ville. Le maire sortant ne joue pas contre un inconnu, mais contre une résilience locale incarnée par la gauche, et sous la menace diffuse d'un Rassemblement National qui, s'il reste discret au conseil municipal, progresse à chaque élection nationale dans les urnes havraises. Le décor est planté, les fauves sont lâchés, et le port retient son souffle.

Le choc des projets, la guerre des mondes

Si le premier acte de cette élection s'est joué sur les symboles et les destins nationaux, le second, qui s'ouvre ce 31 janvier, ramène brutalement le débat au ras du bitume. Les masques sont tombés, les listes sont déposées (ou quasi-bouclées), et deux visions du Havre s'affrontent avec une clarté presque caricaturale. Pour répondre à votre interrogation : oui, Édouard Philippe est au cœur de ce chapitre, non plus comme l'homme d'État en sursis, mais comme le candidat qui doit défendre un bilan et vendre un avenir.

La liste du maire sortant, baptisée sobrement « Le Havre ! », tente un pari complexe : nationaliser l'enjeu par la stature de son chef, tout en hyper-localisant le programme pour ne pas paraître « hors-sol ». Édouard Philippe le sait, son talon d'Achille est cette accusation lancinante d'être un « maire à temps partiel », l'œil rivé sur les sondages parisiens plutôt que sur les nids-de-poule de Caucriauville.

Sa réponse programmatique est une offensive de charme et de béton. Le pilier central de son projet pour 2026-2032 est la « Métropolisation Heureuse ». Il promet de continuer la transformation spectaculaire de la ville entamée il y a vingt ans. Après le tramway et la rénovation des docks, le candidat Philippe sort de son chapeau l'extension du réseau de transports vers les hauteurs de la ville (le fameux « téléphérique urbain » qui fait débat) et un plan massif de rénovation thermique pour le parc immobilier de l'après-guerre, classé à l'UNESCO. Mais c'est sur la sécurité qu'il surprend sa gauche : assumant pleinement le virage sécuritaire, il propose le doublement des effectifs de la police municipale et l'extension de la vidéoprotection aux quartiers périphériques, un appel du pied direct à l'électorat de droite tenté par le RN.

Son slogan officieux ? « Protéger Le Havre, Rayonner en France ». Une manière habile de dire que seul un poids lourd national peut obtenir les crédits nécessaires à la survie du port face à la concurrence d'Anvers ou Rotterdam.

Face à lui, la réplique est cinglante. Jean-Paul Lecoq, le député communiste, n'a pas seulement réussi à ressouder les morceaux de la gauche ; il a bâti une machine de guerre électorale sous la bannière du « Front Populaire Havrais ». Oubliées les divisions de la NUPES de 2022 ou les atermoiements du Parti Socialiste local : face au péril Philippe, l'union est sacrée. Lecoq, fort de sa réélection triomphale aux législatives de 2024 (où il a écrasé le RN au second tour), joue la carte de la proximité charnelle.

Son programme est l'exact négatif de celui du maire. Là où Philippe parle « attractivité » et « tourisme », Lecoq répond « urgence sociale » et « vie chère ». Sa mesure phare ? La gratuité totale des transports publics, un marqueur fort qui séduit au-delà de son camp, couplée à un gel des taxes foncières pour les petits propriétaires. Il accuse la municipalité sortante d'avoir organisé une « gentrification forcée » qui chasse les classes populaires vers la banlieue lointaine. « Édouard Philippe veut un Havre de carte postale pour les Parisiens le week-end ; nous voulons un Havre vivable pour ceux qui y travaillent la semaine », martèle-t-il dans ses tracts.

Mais ce duel, aussi classique soit-il, est parasité par un troisième acteur, plus vorace que jamais. Le Rassemblement National, porté par la vague Bardella aux européennes de 2024 (où la liste RN est arrivée largement en tête au Havre avec près de 28 %), ne compte plus faire de la figuration. Fini le temps des candidats fantômes. Cette année, le parti à la flamme a investi une figure locale issue de la société civile, appuyée par une communication agressive sur les réseaux sociaux. Leur angle d'attaque est simple : « Lecoq et Philippe, c'est la même élite, les mêmes compromissions ». Ils espèrent capter le vote colère des quartiers désindustrialisés, ceux-là mêmes qui votaient PCF il y a trente ans et qui se sentent aujourd'hui abandonnés par la gauche « woke » et la droite « business ».

Le paysage est complété par l'inoxydable Lutte Ouvrière, menée par Nathalie Arthaud elle-même, qui, fidèle à sa tradition, sera présente pour faire entendre la voix des travailleurs sans se soucier des alliances, grignotant ce petit pourcentage critique qui pourrait manquer à Lecoq au soir du premier tour.

À six semaines du scrutin, la ville est donc écartelée entre trois récits. Celui de la continuité ambitieuse incarnée par un Philippe qui joue sa survie politique ; celui de la reconquête sociale portée par un Lecoq galvanisé ; et celui du coup de pied dans la fourmilière promis par un RN en embuscade. Les programmes sont sur la table, clairs, opposés, irréconciliables. Reste à savoir ce que disent les chiffres.


2025, L’année du grand écart

Pour comprendre la fébrilité qui saisit l’Hôtel de Ville en ce début 2026, il est inutile de chercher une boule de cristal. Il suffit de regarder dans le rétroviseur. L'année 2025 ne fut pas une année de transition, mais une année de révélation, celle où les lignes de faille, jusque-là souterraines, sont apparues au grand jour. Si l’on devait résumer les douze derniers mois au Havre, on pourrait parler de l’année du « grand écart ». Un écart de plus en plus douloureux entre les ambitions nationales d’un maire starifié et la réalité rugueuse d’une ville portuaire qui encaisse les chocs économiques de plein fouet.

Tout au long de l’année 2025, Édouard Philippe a semblé marcher sur un fil au-dessus du bassin du Commerce. D'un côté, il a multiplié les déplacements en France, structurant son parti Horizons, peaufinant sa stature présidentielle, et occupant l'espace médiatique parisien pour commenter l'actualité internationale ou les déboires du gouvernement. De l'autre, il s'efforçait de revenir chaque semaine au Havre pour couper des rubans et présider les conseils municipaux. Mais cette ubiquité a montré ses limites. La critique de « l’absence », d'abord murmurée par l'opposition, est devenue en 2025 une petite musique lancinante dans les conversations des Havrais.

Le point de bascule s'est peut-être joué à l'automne dernier, lors de la présentation du budget municipal 2026. Alors que l'inflation continuait de mordre le pouvoir d'achat des ménages modestes, la municipalité a maintenu le cap de ses grands investissements d'attractivité. Pour une partie de l'électorat, ce fut le signal d'une déconnexion. Le sentiment qui a dominé 2025, c'est celui d'une ville à deux vitesses : le Havre qui brille, celui des croisiéristes et des startups de la Cité Numérique, et le Havre qui compte, celui des quartiers de Caucriauville ou de la Mare Rouge, où les associations d'aide alimentaire n'ont pas désempli de l'année.

C’est précisément dans cet interstice que Jean-Paul Lecoq a patiemment tissé sa toile durant toute l'année écoulée. Le député communiste n'a pas cherché à rivaliser avec Philippe sur le terrain de la vision grandiose. Sa stratégie 2025 a été celle du « terrain pur ». Il a transformé chaque fermeture de classe, chaque problème de chauffage dans les HLM, chaque hausse de tarif de cantine en une tribune politique. Là où Philippe parlait « destin de la France », Lecoq répondait « fin du mois ». Cette dichotomie a permis à la gauche de consolider sa base sociologique historique, celle qui s'était parfois laissée tenter par l'abstention. En 2025, on a vu revenir dans les réunions publiques de quartier des visages qui avaient disparu des radars militants, signe d'une repolitisation par la colère sociale.

Mais l'année 2025 a aussi été marquée par un phénomène plus sourd, plus inquiétant pour l'exécutif local : la normalisation silencieuse du Rassemblement National. Contrairement aux années précédentes, le RN n'a pas fait d'éclats au conseil municipal. Ils ont joué la carte de l'invisibilité institutionnelle et de l'hyper-présence virtuelle. Sur les réseaux sociaux locaux, dans les groupes Facebook de quartier, leurs militants ont mené tout au long de l'année une guérilla numérique efficace, relayant chaque fait divers, chaque incivilité, chaque voiture brûlée pour construire le récit d'une ville livrée à l'insécurité.

Cette stratégie de la tache d'huile a porté ses fruits dans les zones pavillonnaires périphériques. En 2025, le RN a cessé d'être un vote de protestation pour devenir, dans l'esprit de beaucoup, une option de gestion. Ils ont profité de l'usure du duel Philippe/Lecoq pour se poser en alternative « hors système », capitalisant sur la fatigue des électeurs face à ce qu'ils perçoivent comme un match arrangé d'avance entre deux professionnels de la politique installés depuis des décennies.

Enfin, l'année 2025 a vu s'effriter la digue du centre-droit. Certains soutiens historiques d'Édouard Philippe, issus de la vieille droite rufenachtienne, ont commencé à exprimer en privé leurs doutes sur la stratégie d'ouverture du maire vers le centre-gauche macroniste. Ces déçus de la droite classique, qui trouvent Philippe trop progressiste sur les questions sociétales et pas assez ferme sur la sécurité, ont constitué tout au long de l'année un ventre mou dangereux. Ce sont eux qui, aujourd'hui, hésitent à se déplacer ou regardent avec un intérêt coupable vers les propositions sécuritaires plus radicales.

L'ambiance de ce mois de janvier 2026 ne surgit pas du néant. Elle est le fruit d'une année de maturation lente des mécontentements. Le Havre n'est plus la citadelle imprenable de 2020. C'est une ville traversée par des fractures sociales et identitaires que l'année 2025 n'a fait qu'élargir. Édouard Philippe ne fait plus face à une opposition, mais à un ressentiment cristallisé. La question n'est plus de savoir si son bilan est bon — les experts s'accordent à dire qu'il l'est techniquement — mais si le lien affectif avec la population a survécu à ses ambitions élyséennes. Et à la lumière des douze derniers mois, la réponse est tout sauf évidente.

Le Havre, antichambre de l'Élysée ou cimetière des ambitions ?

Lorsque les bureaux de vote de l'Hôtel de Ville et des écoles de la ville haute fermeront leurs portes le 15 mars au soir, le résultat qui s'affichera sur les écrans ne sera pas seulement scruté par les 170 000 Havrais. Il sera disséqué à la loupe dans les salons parisiens, au siège des Républicains, au QG du Rassemblement National et, bien sûr, dans les couloirs feutrés de l'Élysée. Car au-delà de la gestion des conteneurs et du tramway, ce qui se joue ici, c'est la viabilité d'une candidature présidentielle.

Pour Édouard Philippe, cette élection municipale n'est pas une simple formalité de mi-mandat : c'est un verrou de sécurité. Dans la tradition politique française, la « base arrière » est indispensable. Jacques Chirac avait Paris, Alain Juppé avait Bordeaux, François Baroin avait Troyes. Pour prétendre incarner la France, il faut prouver que l'on sait tenir son fief, surtout quand ce fief est une ville complexe, populaire, maritime, qui concentre toutes les fractures du pays. Le Havre est la seule grande ville détenue par un présidentiable de premier plan qui ne soit pas une métropole bourgeoise acquise à la cause. C'est ce qui fait la valeur du test.

Si le maire sortant l'emporte avec une marge confortable, il enverra un signal de puissance redoutable à ses rivaux pour 2027. Il prouvera qu'il est capable de rassembler au-delà de son camp, de contenir la poussée du Rassemblement National dans les terres ouvrières et de résister à une gauche unie. Une victoire nette validerait sa théorie du « dépassement » et ferait de lui le candidat naturel du bloc central, le seul capable de succéder à Emmanuel Macron tout en ramenant l'ordre et l'autorité. Le Havre deviendrait alors la rampe de lancement officielle de la fusée Horizons.

À l'inverse, une victoire étriquée, obtenue à l'arraché ou grâce à des reports de voix douteux lors d'une triangulaire, sonnerait comme un avertissement sévère. Elle dirait la fragilité du socle électoral d'Édouard Philippe, son incapacité à convaincre les classes moyennes paupérisées.

Mais le scénario catastrophe, celui que personne n'osait imaginer il y a encore deux ans et qui hante désormais les nuits de son équipe rapprochée, c'est la défaite. Si Le Havre bascule, si la citadelle tombe aux mains de Jean-Paul Lecoq ou si elle devient ingouvernable sous la pression du RN, c'en est fini des rêves présidentiels. On ne monte pas à l'assaut de l'Élysée après avoir été désavoué par ses propres voisins. Une défaite serait une humiliation politique dont on ne se relève pas à un an de la présidentielle. Laurent Wauquiez, Marine Le Pen ou les leaders de la gauche n'auraient alors qu'à se baisser pour ramasser les morceaux de l'espace politique central, laissé vacant par un Philippe renvoyé à ses chères études.

C'est là tout le paradoxe de ce scrutin. Édouard Philippe demande aux Havrais de le réélire pour six ans, tout en sachant pertinemment — et les électeurs le savent aussi — que son regard est fixé sur une échéance qui arrive dans douze mois. Ce contrat tacite, mélange de fierté locale (avoir un Président havrais) et de cynisme électoral (élire un maire qui partira peut-être bientôt), est le véritable sujet du vote.

Dans six semaines, Le Havre ne choisira pas seulement un maire. La ville décidera si elle offre à la France son prochain président potentiel, ou si elle met un terme brutal à l'une des carrières les plus prometteuses de la Vème République. Sur les quais battus par les vents, face à l'immensité de l'estuaire, Édouard Philippe sait que son destin ne lui appartient plus. Il est entre les mains de ceux qu'il croise chaque matin : les dockers, les commerçants, les étudiants et les retraités de cette ville de béton et d'eau, qui a le pouvoir de faire les rois ou de briser les couronnes.