MEMOIRE D URNES
4 Février 2018 : l'adieu de Quito au corréisme

Dans la moiteur andine de ce début d'année 2018, une tragédie politique aux allures shakespeariennes se joue sur la ligne de l'équateur. Il ne s'agit pas seulement d'un scrutin, mais d'un parricide rituel exécuté dans les urnes. Ce dimanche 4 février 2018, les Équatoriens ne se rendent pas aux isoloirs pour voter des lois techniques ou des ajustements constitutionnels obscurs ; ils y vont pour trancher un nœud gordien qui étrangle la vie politique du pays depuis une décennie. La question centrale, celle qui hante toutes les consciences, n'est pas écrite explicitement en ces termes sur le bulletin, mais elle résonne dans chaque esprit : faut-il tuer le père ? Le père, c'est Rafael Correa. Le fils prodigue devenu Brutus, c'est Lenín Moreno. Ce référendum marque le point de rupture définitif d'une "Révolution Citoyenne" qui a fini par dévorer ses propres enfants.
Pour comprendre la charge électrique de ce 4 février, il faut rembobiner le film de quelques mois. En mai 2017, Rafael Correa, l'homme fort de la gauche latino-américaine, le charismatique et autoritaire économiste qui a profité de la manne pétrolière pour moderniser l'Équateur et réduire la pauvreté, quitte le pouvoir. La Constitution l'y oblige. Il laisse le fauteuil présidentiel à son dauphin, son ancien vice-président, Lenín Moreno. L'homme est en fauteuil roulant, perçu comme affable, conciliant, une marionnette idéale que Correa pense contrôler depuis son exil doré en Belgique. Le scénario était écrit : Moreno garderait la place au chaud, et Correa reviendrait en sauveur en 2021. Mais la politique a horreur des scénarios écrits d'avance. À peine installé au palais de Carondelet, Moreno coupe les fils. Il ouvre les placards, et les cadavres de la corruption tombent par dizaines. Le vice-président Jorge Glas, fidèle parmi les fidèles de Correa, est emporté par le scandale Odebrecht. Moreno parle de "mafia", de "dette cachée", de "table rase". La guerre est déclarée.
Le référendum du 4 février est l'arme atomique de Moreno pour sceller cette rupture. Il soumet sept questions au peuple. Cinq amendements constitutionnels et deux questions légales. Sous des atours de bon sens et de lutte contre la corruption, le scrutin est un missile téléguidé contre le "corréisme". La question cruciale, la numéro 2, propose de supprimer la réélection indéfinie pour la remplacer par une limite d'un seul mandat de réélection. En clair : interdire à jamais à Rafael Correa de briguer à nouveau la présidence. C'est l'enjeu absolu. Les autres questions sont des appâts politiques habiles pour fédérer une coalition hétéroclite : inéligibilité à vie pour les corrompus (populaire), imprescriptibilité des crimes sexuels sur mineurs (incontestable), restriction de l'exploitation minière et pétrolière dans les zones protégées comme le parc Yasuní (pour séduire la gauche écologiste et indigène anti-Correa), restructuration du Conseil de participation citoyenne (l'organe clé qui nomme les autorités de contrôle).
L'ambiance de la campagne est délétère, violente, saturée de rancœur. Rafael Correa, sentant le piège se refermer, rentre au pays en janvier pour mener la campagne du "Non". Mais l'accueil n'est plus celui des jours de gloire. Sa caravane est caillassée à Quinindé, des œufs pleuvent sur son véhicule, les insultes fusent. L'ancien "Mashi" (compagnon en quechua) découvre un pays polarisé, fatigué de son style confrontationnel. Il crie à la trahison, au coup d'État mou, à la manipulation médiatique. Face à lui, Lenín Moreno joue la carte de l'apaisement et du dialogue national. Il réussit un tour de force machiavélique : unir la droite conservatrice (Guillermo Lasso), les milieux d'affaires, les grands médias privés, mais aussi les mouvements indigènes et une partie de la gauche intellectuelle, tous soudés par une seule obsession : en finir avec l'ère Correa. C'est une alliance de circonstance, fragile et contradictoire, mais redoutablement efficace dans les urnes.
Le soir du 4 février, les résultats tombent comme un couperet. C'est un plébiscite pour le "Oui", qui l'emporte sur les sept questions avec des scores oscillant entre 63 % et 74 %. La mesure phare, la suppression de la réélection indéfinie, recueille 64,2 % des suffrages. Le message est limpide : l'Équateur veut tourner la page. Il veut de l'air. Le peuple valide la purge institutionnelle promise par Moreno. Le Conseil de participation citoyenne (CPCCS), cette "quatrième branche du pouvoir" créée par Correa, est décapité, permettant à Moreno de nommer des autorités de transition et de nettoyer la justice et les organes de contrôle de l'influence de son prédécesseur. C'est une victoire tactique totale pour le président en exercice, qui gagne là sa propre légitimité, s'affranchissant définitivement de l'ombre tutélaire de son mentor.
Cependant, l'analyse politique de ce scrutin ne peut se limiter à la victoire de l'un sur l'autre. Ce référendum marque le début d'une transition chaotique dont nous mesurons encore les effets aujourd'hui, en 2026. En démantelant l'architecture institutionnelle "corréiste", Lenín Moreno a certes brisé un système verrouillé, mais il a aussi fragilisé l'État. La "déscorréisation" s'est accompagnée d'un virage libéral brutal, d'un rapprochement avec les États-Unis et le FMI, et d'une austérité qui a jeté le pays dans les convulsions sociales d'octobre 2019. Plus grave encore, avec le recul de l'historien, on s'aperçoit que cette période de purge et de transition a coïncidé avec l'affaiblissement des services de renseignement et de sécurité, jugés trop politisés. Ce vide sécuritaire a été une aubaine pour les cartels mexicains et albanais qui ont, silencieusement d'abord, puis bruyamment, transformé le port de Guayaquil en plaque tournante mondiale de la cocaïne.
Si l'on compare ce 4 février 2018 à notre situation actuelle en 2026, le contraste est saisissant et douloureux. À l'époque, le débat portait sur des concepts : la réélection, la corruption politique, la protection de la nature. Aujourd'hui, l'Équateur est un pays qui lutte pour sa survie physique face à la narco-violence. Les institutions que Moreno prétendait "libérer" en 2018 se sont révélées incapables d'endiguer la marée criminelle. Le "Oui" de 2018 était un vote d'espoir pour plus de démocratie ; il a paradoxalement ouvert la porte à une ère d'instabilité chronique. Le système de partis a explosé. La droite, qui avait soutenu Moreno par opportunisme, n'a pas su proposer d'alternative viable, comme l'a prouvé la présidence difficile de Guillermo Lasso, écourtée par la "muerte cruzada". Le mouvement de Correa, bien que décapité et son chef en exil, a conservé un socle électoral solide d'environ 30 %, suffisant pour bloquer le pays mais insuffisant pour gagner, créant une paralysie permanente.
En 2018, l'enjeu était de savoir si un homme pouvait rester au pouvoir indéfiniment. En 2026, l'enjeu est de savoir si l'État peut simplement exercer son autorité sur son propre territoire. L'assassinat du candidat Fernando Villavicencio en 2023, lui qui fut l'un des grands dénonciateurs de la corruption de l'ère Correa, résonne comme un écho tragique de cette lutte politique devenue guerre sanglante. Le président actuel, Daniel Noboa, hérite de ces décombres. Il tente de gouverner un pays où la "main de fer", autrefois reprochée à Correa, est désormais réclamée par une population terrorisée par les gangs. L'ironie est cruelle : le référendum de 2018 visait à empêcher le retour d'un "sauveur" providentiel, mais le chaos qui a suivi a recréé les conditions exactes qui appellent à l'autoritarisme.
La question environnementale du référendum mérite aussi une relecture. La victoire du "Oui" pour limiter l'extraction dans le Yasuní et interdire l'exploitation minière métallique dans les zones urbaines semblait une victoire écologique. Pourtant, l'État, privé de ressources pétrolières et étranglé par la dette, a peiné à financer ses services publics, nourrissant le terreau de la pauvreté où les gangs recrutent. C'est toute la tragédie du développement équatorien qui s'est nouée dans ces urnes : l'impossibilité de concilier modèle extractiviste, justice sociale et démocratie libérale.
Le 4 février 2018 restera dans l'histoire comme le jour où l'Équateur a cru solder ses comptes avec le populisme du XXIe siècle. Les électeurs ont cru voter pour la fin de l'impunité et le retour à l'équilibre des pouvoirs. Ils n'avaient pas vu que derrière la querelle des égos entre Moreno et Correa, les digues de l'État étaient en train de céder. Ce scrutin fut le chant du cygne d'une certaine stabilité politique, certes autoritaire, avant la grande descente dans l'inconnu. La trahison de Moreno a réussi politiquement : Correa n'est jamais revenu au palais. Mais le prix à payer fut le délitement d'une nation qui, huit ans plus tard, cherche encore désespérément à recoller les morceaux de son pacte social brisé. Le "Oui" l'a emporté, mais l'Équateur a, d'une certaine manière, perdu.