MEMOIRE D URNES

5 Février 2008 : le vertige démocratique du super tuesday

C’est une journée qui ne ressemble à aucune autre dans la mécanique électorale américaine, une de ces dates où l’histoire semble hésiter, retenir son souffle, avant de basculer. Ce 5 février 2008, l’Amérique vit ce que les commentateurs de Washington, dans leur goût pour l’hyperbole, ont baptisé "Tsunami Tuesday". Jamais auparavant autant d’États — vingt-quatre, soit près de la moitié de l’Union — n’avaient voté simultanément pour désigner les candidats à la Maison Blanche. Des côtes enneigées de la Nouvelle-Angleterre aux déserts de l’Arizona, en passant par les plaines du Midwest et le poids lourd californien, c’est une élection quasi nationale qui se joue avant l’heure. Mais ce jour n’est pas seulement une prouesse logistique ou une orgie de spots télévisés ; il est le miroir d’une superpuissance en pleine introspection, cherchant désespérément à tourner la page des années Bush.

L’atmosphère est électrique, presque fiévreuse. Le pays est enlisé dans deux guerres, en Irak et en Afghanistan, dont l’issue semble incertaine et le coût humain insupportable pour une opinion publique lassée. L’économie, elle, commence à émettre des craquements sinistres qui annoncent la tempête des subprimes, bien que l’ampleur du désastre à venir échappe encore à la plupart des analystes. Dans ce contexte de fatigue impériale et d’anxiété sociale, les électeurs se ruent aux urnes avec une ferveur inédite. On fait la queue pendant des heures, non pas par devoir, mais par une sorte de nécessité vitale, comme si le simple fait de glisser un bulletin pouvait conjurer le déclin.

Côté démocrate, ce "Super Tuesday" devait être le jour du sacre. La machine Clinton, cette formidable infrastructure politique héritée des années 1990, avait conçu cette date comme le coup de grâce. Hillary Clinton, sénatrice de New York et inévitable "Madame Présidente" dans l’esprit de l’establishment, devait plier l’affaire en remportant les grands États riches en délégués. Face à elle, Barack Obama, sénateur de l’Illinois, n’était encore quelques mois plus tôt qu’une curiosité charismatique, un accident heureux de la politique. Mais la campagne a changé de nature. Elle n’est plus une formalité, elle est devenue une croisade.

La soirée électorale révèle une fracture fascinante au sein de l’électorat progressiste, une tectonique des plaques qui redessinera durablement le visage du parti. Hillary Clinton remporte, certes, des victoires prestigieuses. Elle s'impose en Californie, dans l'État de New York, au Massachusetts et dans le New Jersey. Elle tient sa promesse d'être la candidate des travailleurs, des femmes et des Hispaniques, un bloc électoral puissant qui lui offre la Californie. À première vue, sur une carte classique, elle semble dominer. Elle gagne les bastions, les terres où se trouvent les grands réservoirs de voix pour l'élection générale.

Pourtant, la victoire lui échappe. Car Barack Obama ne joue pas selon les règles de l'ancien monde. Il comprend mieux que quiconque la subtilité arithmétique du scrutin proportionnel qui régit les primaires démocrates. Il ne suffit pas de gagner, il faut limiter la casse là où l'on perd et rafler la mise là où l'on gagne. Obama remporte plus d'États ce soir-là, treize contre environ dix pour sa rivale. Il triomphe dans le Sud profond, en Géorgie et en Alabama, porté par une mobilisation historique de la communauté afro-américaine qui, après avoir hésité, voit désormais en lui non plus un symbole, mais une possibilité réelle. Il domine également dans les États de l'Ouest, comme l'Idaho ou l'Utah, et dans les États du Midwest comme le Kansas et le Minnesota. Surtout, il écrase la concurrence dans les "caucus", ces réunions de militants où l'organisation de terrain prime sur la notoriété télévisuelle.

Au matin du 6 février, le constat est vertigineux : c’est un match nul. Hillary a les grands États, Obama a la dynamique et une avance infime mais psychologiquement cruciale en nombre de délégués élus. Ce "Super Tuesday" n'a pas désigné le vainqueur, il a transformé la primaire en une guerre d'usure qui durera jusqu'au mois de juin. Il a révélé deux Amériques démocrates : celle des cols bleus et des minorités établies fidèle aux Clinton, et celle, émergente, d'une coalition disparate mêlant les jeunes, les diplômés urbains et les Noirs, soudés par le mantra du "changement".

Dans le camp républicain, la dynamique est inverse mais tout aussi riche d'enseignements pour l'observateur de la vie politique américaine. Le parti est en quête d'identité. Après huit années de "conservatisme compassionnel" qui ont fini par dériver vers un néoconservatisme belliqueux et dispendieux, la base est désorientée. Ce 5 février marque le triomphe d'un revenant : John McCain. Le sénateur de l'Arizona, héros du Vietnam et franc-tireur autoproclamé du Sénat, réussit là où il avait échoué en 2000. Il remporte la quasi-totalité des grands États, dont la Californie, New York et les États du Nord-Est.

La victoire de McCain est celle de la résilience personnelle, mais elle masque mal les fissures du "Grand Old Party". Son principal rival, Mitt Romney, l'ancien gouverneur du Massachusetts, incarnait l'aile business et gestionnaire du parti. Il a dépensé des fortunes pour se présenter comme le candidat de la compétence économique, mais son message sonne creux face à l'authenticité rugueuse de McCain. Romney gagne quelques États de l'Ouest mormon et le Massachusetts, mais il comprend au soir du 5 février que la route est barrée. Il se retirera de la course deux jours plus tard, laissant le champ libre au vainqueur.

Cependant, un troisième homme joue les trouble-fêtes et envoie un signal que l'establishment républicain refuse alors d'entendre, à ses risques et périls. Mike Huckabee, ancien gouverneur de l'Arkansas et pasteur baptiste, remporte cinq États du Sud, dont la Géorgie et le Tennessee. Il ne gagne pas sur un programme économique ou de sécurité nationale, mais sur des valeurs culturelles et religieuses. Son succès dans la "Bible Belt" démontre que le cœur du parti bat toujours pour le conservatisme social et que la base évangélique se méfie de McCain, jugé trop centriste, trop indépendant, trop "Washington". Cette méfiance ne s'éteindra jamais tout à fait et préfigure les révoltes populistes à venir. Huckabee est le canari dans la mine, annonçant que le parti ne se contentera plus longtemps de candidats adoubés par les élites de la côte Est.

L'analyse fine de cette journée révèle à quel point les enjeux de 2008 sont à la fois universels et datés. La guerre en Irak est l'éléphant dans la pièce. Pour McCain, c'est une affaire d'honneur national ; il a soutenu le "Surge" (le renfort de troupes) et parie que la sécurité prime sur tout. Pour les démocrates, c'est le péché originel de l'administration Bush. Obama utilise son opposition précoce à la guerre pour se distinguer d'Hillary Clinton, qui avait voté pour l'autorisation d'usage de la force en 2002. Ce clivage sur la politique étrangère structure le vote : les États les plus libéraux et les plus opposés à l'interventionnisme militaire basculent vers Obama, tandis que les régions plus patriotiques ou traditionnalistes restent fidèles à McCain ou se réfugient chez Clinton par souci de "crédibilité" régalienne.

L'autre enjeu, plus sourd mais omniprésent, est celui de la protection sociale. Hillary Clinton fait campagne sur son expertise, sur les détails de son plan de santé universelle (un traumatisme politique pour elle depuis 1993, mais une preuve de son sérieux). Obama, lui, parle de "l'audace d'espérer". Il vend une vision, une rhétorique, là où Clinton vend un CV. Le 5 février 2008, l'Amérique semble hésiter entre la prose et la poésie. La prose rassure, mais la poésie mobilise. On observe une participation record, notamment chez les jeunes qui votent pour la première fois. Ce n'est pas seulement un choix politique, c'est un phénomène culturel. L'Amérique veut se prouver à elle-même qu'elle est capable de se réinventer, de dépasser ses vieux démons raciaux ou sexistes.

Si l'on compare ce moment de grâce démocratique avec la situation actuelle du pays, le contraste est saisissant, presque douloureux. En 2008, les débats, bien que féroces, se tenaient à l'intérieur d'un cadre républicain accepté par tous. McCain, malgré son statut de faucon, était un institutionnaliste respectueux de ses adversaires et des médias. Il défendait l'immigration et refusait de diaboliser Obama (on se souvient de cet instant où il reprit une de ses supportrices qui traitait Obama d'Arabe). Le Parti républicain de 2008 croyait encore au libre-échange, aux alliances atlantiques et à une certaine forme de décence civique. Aujourd'hui, ce parti a muté pour devenir une machine de guerre populiste et nationaliste, où l'héritage de McCain est non seulement oublié, mais activement piétiné. La base qui votait Huckabee a pris le pouvoir, radicalisée par des années de guerres culturelles et de désinformation, rejetant l'establishment que McCain ou Romney représentaient.

Du côté démocrate, la nostalgie est aussi de mise. La coalition qu'Obama a commencé à bâtir ce fameux mardi — cette alliance des minorités et des élites éduquées — est devenue majoritaire en voix au niveau national, mais elle s'est aussi fragilisée géographiquement. Les cols bleus blancs qui votaient encore pour Hillary Clinton dans l'Ohio ou le Missouri en 2008 ont depuis largué les amarres, rejoignant les rangs du populisme républicain. La carte électorale de ce Super Tuesday montre des démocrates compétitifs dans des États comme l'Arkansas, le Tennessee ou le Missouri, des terres qui sont aujourd'hui devenues des forteresses inexpugnables pour le parti conservateur. En 2008, le Parti démocrate était encore un parti national avec une aile centriste et rurale ; il est devenu aujourd'hui un parti d'archipels urbains et côtiers.

Ce "Super Tuesday" fut aussi le moment où le système politique américain a montré sa capacité à absorber le choc de la nouveauté. L'émergence d'un candidat noir et d'une candidate femme n'a pas provoqué l'effondrement des institutions, mais leur revitalisation temporaire. C'était l'apogée d'une certaine idée de la méritocratie américaine. Obama et Clinton étaient, chacun à leur manière, des produits de l'excellence académique et professionnelle. McCain était le produit du sacrifice militaire. Il y avait une forme de grandeur dans cette trinité, une qualité de leadership que l'on peine à retrouver dans les invectives contemporaines.

Mais il ne faut pas idéaliser le tableau. Les germes de la discorde actuelle étaient déjà présents. La polarisation médiatique, avec la montée en puissance des chaînes d'information en continu et des blogs partisans, commençait à enfermer les électeurs dans des bulles cognitives. La colère contre les élites de Washington, qui allait donner naissance au Tea Party deux ans plus tard, bouillonnait déjà dans les rassemblements de Ron Paul ou de Mike Huckabee. L'argent commençait à couler à flots incontrôlés, préfigurant les campagnes à plusieurs milliards de dollars. Ce 5 février 2008 était peut-être le dernier grand bal de l'Amérique classique avant qu'elle ne sombre dans l'ère de la post-vérité et de la violence rhétorique.

Au lendemain de ce vote, rien n'était joué, mais tout avait changé. Barack Obama avait prouvé qu'il n'était pas un feu de paille. Il avait démontré qu'une organisation horizontale, appuyée sur Internet et les petits donateurs, pouvait rivaliser avec les hiérarchies verticales traditionnelles. John McCain avait prouvé que le Parti républicain préférait encore la sécurité de l'expérience à l'aventure idéologique pure, un pari qu'il ne ferait plus huit ans plus tard. Ce jour-là, l'Amérique s'est regardée dans le miroir et a vu un visage changeant, plus divers, plus complexe, traversé de tensions raciales et économiques, mais vibrant d'une énergie démocratique indéniable. C'était le début de la fin de l'ère Bush, et l'aube d'une présidence qui promettait de guérir les plaies de la nation mais qui, paradoxalement, finirait par révéler à quel point elles étaient profondes.

Le "Super Tuesday" de 2008 reste donc un moment charnière, une de ces dates pivots où l'on peut lire, en filigrane, le destin d'une nation. Il nous rappelle que la politique est une matière vivante, faite de surprises et de renversements, où la démographie est un destin mais où le charisme et le contexte peuvent tout bousculer. En relisant la carte de cette soirée, on voit disparaître un monde politique ancien et naître celui, tumultueux et incertain, dans lequel nous vivons aujourd'hui. C’était il y a moins de vingt ans, et pourtant, à l'aune des convulsions actuelles de la démocratie américaine, cela semble appartenir à une autre époque géologique.