UN JOUR, UN PAYS
Côte d'Ivoire : le crépuscule du commandeur

Abidjan, en ce début d'année 2026, offre au visiteur pressé le visage d'une insolente réussite. Les tours du Plateau scintillent sous le soleil tropical, le troisième et le quatrième pont enjambent la lagune Ébrié comme des promesses de modernité tenue, et les statistiques du Fonds monétaire international continuent de tresser des lauriers à la « locomotive » de l'Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA). Pourtant, il suffit de s'éloigner des vitrines glacées de Cocody pour percevoir, dans la touffeur de Yopougon ou d'Abobo, les lézardes d'un édifice bien plus fragile qu'il n'y paraît. La Côte d'Ivoire vit une étrange atonie, une sorte de gueule de bois politique où le soulagement de la stabilité le dispute à l'amertume d'une démocratie sous anesthésie.
Le pouvoir en place, incarné par le Rassemblement des houphouëtistes pour la démocratie et la paix (RHDP), jouit d'une hégémonie qui tient autant de la maîtrise de l'appareil d'État que de la faiblesse structurelle de ses adversaires. La séquence électorale de 2025, attendue comme le juge de paix, a finalement confirmé le verrouillage du jeu politique. Alassane Ouattara, le « commandeur » de cette Côte d'Ivoire post-crise, ou du moins le système qu'il a patiemment forgé, règne sans partage mais sur une société fracturée. L'opposition, malgré le pedigree technocratique d'un Tidjane Thiam au Parti démocratique de Côte d'Ivoire (PDCI) ou les ultimes rugissements de Laurent Gbagbo via son Parti des peuples africains (PPA-CI), peine à offrir une alternative crédible, piégée entre ses querelles d'ego et le rouleau compresseur du parti unifié.
Pour comprendre cette singulière alchimie ivoirienne, faite de résilience économique et de névroses identitaires, il faut remonter le fleuve de l'histoire, bien au-delà des crises récentes, jusqu'à la source du « miracle » et de sa malédiction. La Côte d'Ivoire n'est pas née d'une guerre de libération, mais du génie paternaliste et autoritaire d'un homme : Félix Houphouët-Boigny. Durant trois décennies, le « Vieux » a acheté la paix sociale grâce à la rente du cacao et du café, bâtissant un modèle de prospérité unique en Afrique de l'Ouest, fondé sur l'ouverture aux capitaux étrangers et une immigration massive venue de la Haute-Volta voisine (actuel Burkina Faso). Sous son règne, l'ivoirité n'existait pas ; seule comptait la loyauté au parti unique et la participation à l'effort agricole. « La terre appartient à celui qui la met en valeur », disait-il, une maxime qui allait devenir, après sa mort, le combustible du brasier.
La rupture de 1993, avec la disparition du père de la nation, a ouvert la boîte de Pandore. Son successeur constitutionnel, Henri Konan Bédié, dépourvu du charisme du fondateur et confronté à la chute des cours des matières premières, a commis le péché originel : instrumentaliser l'origine ethnique pour écarter son rival le plus dangereux, l'ancien Premier ministre Alassane Ouattara, jugé d'ascendance « douteuse ». Le concept d'« ivoirité » était né, poison lent qui allait gangrener le corps social. La suite est une tragédie en plusieurs actes : le coup d'État du général Robert Guéï en 1999, qui brise le tabou de l'inviolabilité du pouvoir civil ; l'élection calamiteuse de 2000 qui porte au pouvoir Laurent Gbagbo dans des conditions « calamiteuses », selon ses propres termes ; et enfin la rébellion de 2002 qui coupe le pays en deux, installant une décennie de « ni guerre ni paix ».
La décennie Gbagbo, marquée par une rhétorique nationaliste et anti-française virulente, s'est fracassée sur le refus de la défaite électorale en 2010. La crise post-électorale, avec ses 3 000 morts, a laissé des cicatrices que le bitume des nouvelles autoroutes ne suffit pas à recouvrir. Arrivé au pouvoir par les urnes mais installé par les armes – et avec l'appui décisif de la France de Nicolas Sarkozy –, Alassane Ouattara avait une double mission : reconstruire l'économie et réconcilier les cœurs. Sur le premier point, le succès est indéniable. Abidjan a retrouvé son lustre, les investisseurs se bousculent et le taux de croissance fait des envieux. Sur le second, le bilan est nettement plus contrasté. La justice des vainqueurs a longtemps prévalu, et si le retour de Laurent Gbagbo a marqué une forme de décrispation, la méfiance reste la règle.
Aujourd'hui, alors que l'horizon politique semble dégagé pour le camp présidentiel, les défis qui s'amoncellent ont de quoi inquiéter les plus optimistes. Le premier d'entre eux est générationnel. La Côte d'Ivoire est un pays de jeunes gouverné par des vieillards. La gérontocratie abidjanaise, qui recycle les mêmes figures depuis trente ans, semble déconnectée des aspirations d'une jeunesse urbaine, connectée, souvent diplômée mais massivement sous-employée. Pour ces millions de jeunes, le souvenir d'Houphouët est une abstraction et les querelles des « trois grands » (Ouattara, Bédié, Gbagbo) une pièce de théâtre interminable dont ils ne sont que les spectateurs passifs. L'émergence de Tidjane Thiam avait suscité un espoir de renouvellement, celui d'une compétence mondialisée capable de transcender les clivages ethniques. Mais le « banquier » s'est heurté à la réalité rugueuse du marigot politique local, où le clientélisme et la maîtrise des appareils comptent plus que les carnets d'adresses à la City ou à Wall Street.
Sur le plan économique, le modèle de croissance ivoirien, bien que robuste, reste dangereusement tributaire du binôme café-cacao. Malgré les efforts de transformation locale, le pays subit toujours la loi des marchés internationaux. Surtout, la croissance est inégalitaire. La richesse ruisselle peu. La vie chère est une complainte quotidienne sur les marchés d'Adjamé ou de Treichville, alimentant une frustration sourde que le pouvoir contient par une distribution ciblée de prébendes et un quadrillage sécuritaire efficace. L'émergence d'une classe moyenne est réelle, mais elle reste une île au milieu d'un océan de précarité.
C'est toutefois à ses frontières septentrionales que se joue peut-être le destin de la Côte d'Ivoire. Le pays n'est plus un îlot de stabilité isolé ; il est devenu la digue sud contre la vague djihadiste qui a submergé le Sahel. Le Burkina Faso et le Mali voisins sont en proie au chaos, et les groupes armés terroristes lorgnent désormais vers le Golfe de Guinée. Le nord ivoirien, longtemps délaissé, fait l'objet de toutes les attentions de l'État-major et des partenaires internationaux. La réponse d'Abidjan se veut globale : militaire, avec le renforcement des garnisons et le déploiement de forces spéciales, mais aussi sociale, avec le « plan social du gouvernement » (PsGouv) visant à désenclaver ces régions et à offrir des perspectives aux jeunes pour éviter qu'ils ne succombent aux sirènes du recrutement djihadiste. Si aucune attaque d'envergure n'a récemment frappé le pays depuis Grand-Bassam, la menace est insidieuse, diffuse, faite d'incursions, de prêches radicaux et de trafics d'or artisanal qui financent l'insurrection.
Sur la scène internationale, la Côte d'Ivoire joue une partition délicate. Elle reste le bastion de l'influence occidentale en Afrique francophone, le « bon élève » choyé par Paris et Washington. Mais Alassane Ouattara, réaliste, sait que l'époque a changé. Le sentiment anti-français qui balaie le Sahel n'épargne pas totalement les bords de la lagune. Le président ivoirien navigue donc à vue, maintenant l'axe privilégié avec l'Élysée – indispensable sur le plan sécuritaire et monétaire – tout en diversifiant ses partenariats vers la Chine, la Turquie ou les pays du Golfe. Il se pose en rempart contre le populisme militaire qui a pris le pouvoir à Bamako, Ouagadougou et Niamey, tout en évitant la confrontation directe pour ne pas importer le conflit chez lui.
L'histoire de la Côte d'Ivoire est celle d'une quête perpétuelle d'équilibre entre le Nord et le Sud, entre la tradition et la modernité, entre l'ouverture et le repli identitaire. En 2026, le pays semble avoir trouvé une forme de stabilité, mais c'est une stabilité de façade, maintenue par la poigne d'un exécutif qui redoute plus que tout le vide qu'il laissera derrière lui. La question de la succession, sans cesse repoussée, reste l'éléphant dans la pièce. Le système RHDP survivra-t-il à son créateur ? La réconciliation nationale, ce serpent de mer, pourra-t-elle un jour être autre chose qu'un slogan vide de sens ?
Alors que le soleil se couche sur le Plateau, illuminant les vitres des banques et des ministères, on ne peut s'empêcher de penser à la fragilité de tout ceci. La Côte d'Ivoire a prouvé sa capacité à renaître de ses cendres, portée par un peuple d'une incroyable vitalité et d'un humour ravageur face à l'adversité. Mais les démons du passé, ceux de l'exclusion et de la violence politique, ne sont jamais loin. Ils sommeillent, attendant qu'une brèche s'ouvre. Le défi des années à venir ne sera pas seulement de construire des ponts et des routes, mais de bâtir une nation où chaque Ivoirien, du planteur de Soubré au cadre d'Abidjan, se sentira enfin chez lui, sans avoir à présenter ses papiers pour prouver son droit d'exister. C'est à ce prix, et à ce prix seulement, que le « miracle » cessera d'être un mirage.