ITALIE - ANNIVERSAIRE

Alessandra Todde, l'île, la machine et le temps

Le 6 février 1969 naît à Nuoro Alessandra Todde. Pour comprendre ce que signifie cette date et ce lieu, il faut d’abord se détourner de l’agitation politique immédiate et contempler la carte. Nuoro n’est pas une simple ville ; c’est le cœur de la Barbagia, cette Sardaigne intérieure, granitique, montagnarde, qui a longtemps tourné le dos à la mer pour se protéger des envahisseurs. Naître là-bas, en cette fin de décennie soixante où l’Italie industrielle du Nord achève son miracle économique tandis que le Mezzogiorno cherche encore sa voie, c’est hériter d’une géographie obstinée. C’est grandir dans le « temps lent » des structures agraires et pastorales, là où l’histoire ne s’écrit pas au rythme des dépêches, mais au rythme des saisons et des silences. Pourtant, cette enfant de la montagne sarde ne sera pas captive de l’immobilité insulaire. Son destin sera celui d’une dialectique permanente entre l’enracinement local, quasi tellurique, et le flux incessant de la modernité technique mondiale. Elle célèbre aujourd'hui ses 57 ans.

L’histoire de sa jeunesse est celle d’une rupture nécessaire, ce mouvement pendulaire typique des insulaires qui doivent traverser la mer pour exister. La Méditerranée n’est pas ici une barrière, mais une route. Alessandra quitte l’île pour Pise, franchissant la mer Tyrrhénienne pour s’immerger dans les sciences de l’information. Ce choix n’est pas anodin. À l’époque, l’informatique est la nouvelle frontière, le langage universel qui promet d’abolir les distances que la géographie impose. En obtenant son diplôme en ingénierie informatique, elle s’arme des outils du « temps du monde », ce temps rapide, instantané, qui ignore les lenteurs de la bureaucratie romaine ou les retards du développement sarde.

Sa vie professionnelle s’inscrit alors dans une trajectoire purement transnationale, loin des logiques de l’État-nation traditionnel. Elle devient une citoyenne de cette économie-monde qui se dessine au tournant du millénaire. Elle vit et travaille à l’étranger, aux États-Unis, en Espagne, en Angleterre, en France, aux Pays-Bas. Elle traverse les frontières comme les marchands génois ou vénitiens d’autrefois, mais sa marchandise est immatérielle : la technologie, l’énergie, l’innovation. Elle fonde et dirige des entreprises, dont Energeya, acquise plus tard par un géant américain, et prend la tête d’Olidata. C’est une période où l’individu semble s’affranchir des pesanteurs du sol natal. Elle est alors une « technicienne », une figure de proue de ce capitalisme cognitif qui pense pouvoir tout résoudre par l’algorithme et l’efficience énergétique. C’est la phase de l’expansion, de la conquête des marchés, où la Sardaigne n’est plus qu’un souvenir lointain, une île laissée derrière soi dans la course vers le futur.

Cependant, l’histoire ne se contente pas de lignes droites. Vers la fin des années 2010, une autre marée monte, celle du mécontentement politique et social en Italie. Le Mouvement 5 Étoiles (M5S) émerge non pas comme un parti classique, mais comme une réaction éruptive, un symptôme des fractures entre le peuple et ses élites. C’est à ce moment précis que la trajectoire d’Alessandra Todde s’incurve. Le technicien se fait politique. Ce n’est pas un hasard si elle rejoint ce mouvement qui prône, à ses débuts, une forme de démocratie numérique et directe ; il y a là une résonance avec sa culture d’ingénieure. Mais plus profondément, c’est le retour du refoulé : le besoin de servir la « Cité ».

Son entrée dans l’arène gouvernementale marque la confrontation entre sa rationalité d’ingénieure et la complexité des structures étatiques italiennes. En 2019, sous le gouvernement Conte II, elle est nommée sous-secrétaire au Développement économique. Puis, sous le gouvernement Draghi, elle devient vice-ministre de ce même dicastère. Observez la position : elle n’est pas à la culture ou au tourisme, ministères souvent réservés aux périphéries dans l’imaginaire romain, mais au cœur du réacteur productif. Elle doit gérer les crises industrielles, ces moments où l’économie réelle se heurte à la violence du marché. Elle est celle qui tente de recoudre le tissu économique déchiré, naviguant entre les syndicats, les multinationales et l’administration. C’est l’apprentissage de la « longue durée » politique, bien plus lente et frustrante que le temps des start-ups. Elle y gagne une épaisseur, une gravité. Elle comprend que la technologie ne suffit pas si elle n’est pas soutenue par une volonté politique capable d’orienter les flux.

En 2022, elle est élue députée, ancrant sa légitimité dans le suffrage universel. Elle devient vice-présidente du M5S, tentant de structurer ce mouvement gazeux en une force de gouvernement crédible, capable d'alliances. C’est ici que se prépare le grand retour. Car pour un insulaire, le voyage n’a de sens que s’il permet de revenir, chargé de l’expérience du monde, pour transformer son île. La Sardaigne l’appelle, non plus comme un lieu de vacances, mais comme un défi historique. L’île est à un tournant : sa population vieillit, ses jeunes partent — répétant l’exode qu’elle a elle-même connu —, son système de santé vacille et son modèle énergétique est la proie des spéculations éoliennes et solaires qui menacent de transformer les paysages millénaires en simples centrales électriques pour le continent.

L’élection régionale de février 2024 apparaît alors comme un événement de rupture dans la continuité sarde. Pour la première fois de son histoire, l’île choisit une femme pour la présider. Alessandra Todde, à la tête du « Campo Largo », une coalition réunissant le centre-gauche et le M5S, remporte la victoire contre la droite sortante. Ce n’est pas seulement une alternance partisane ; c’est un changement de paradigme sociologique. La fille de Nuoro, partie conquérir le monde technologique, revient gouverner la terre de ses ancêtres. Elle incarne cette synthèse improbable entre la tradition matriarcale sarde — puissante dans la sphère domestique mais historiquement absente de la sphère publique — et la modernité managériale. 

Sa présidence débute sous le signe de l’urgence et de la structure. Elle doit affronter immédiatement les « servitudes » géographiques qui pèsent sur la Sardaigne : l’insularité. Ce n’est pas un concept abstrait, mais une réalité physique : le coût des transports, la difficulté d’accès aux soins, la dépendance énergétique. Elle s’attaque à la « continuité territoriale », ce cordon ombilical vital et fragile qui relie l’île au continent, cherchant à garantir aux Sardes le droit de se déplacer sans être pénalisés par la mer qui les entoure.

Mais le véritable combat, celui qui s’inscrit dans la durée braudélienne, est celui de l’énergie et du paysage. La Sardaigne est convoitée pour son soleil et son vent. Todde, l’ancienne experte en énergie, sait que la transition écologique est inéluctable, mais elle refuse qu’elle se fasse au détriment de l’identité de l’île. Elle impose un moratoire, tente de réguler l’appétit des promoteurs. C’est la lutte du territoire contre l’espace : le territoire vécu, habité, cultivé par les bergers et les paysans depuis des millénaires, contre l’espace abstrait des investisseurs internationaux pour qui la terre n’est qu’un support à turbines. Dans ce bras de fer, elle mobilise sa connaissance intime des mécanismes du marché pour protéger la « chair » de la Sardaigne.

Nous voici aujourd’hui, en ce début d’année 2026. Cela fait bientôt deux ans qu’elle préside aux destinées de la région autonome. Le bilan provisoire révèle la difficulté de faire bouger les structures profondes. Elle a lancé des chantiers immenses : la réforme de la santé territoriale pour ramener les médecins dans les zones désertées de l’intérieur, là où elle est née ; la réorganisation de la machine administrative régionale, lourde et sédimentée par des décennies de clientélisme. En ce mois de janvier 2026, elle fait face à une nouvelle épreuve climatique qui rappelle la fragilité des civilisations méditerranéennes : la gestion de l’eau. Après des étés brûlants et des hivers avares en pluie, la question hydrique est devenue centrale. Elle met en œuvre ce plan massif de plus d’un milliard d’euros pour moderniser les infrastructures, réparer les fuites d’un réseau vétuste, cherchant à sécuriser la ressource la plus précieuse de l’île. C’est un travail de l’ombre, ingrat, loin des éclats médiatiques, mais essentiel pour la survie à long terme de la communauté insulaire.

Politiquement, sa figure s’est installée dans le paysage national comme un modèle possible de l’alliance entre la gauche et le mouvement populiste, une "laboratoire sarde" que Rome observe avec attention. Elle continue de naviguer entre les écueils de sa coalition hétéroclite et les attaques d’une opposition féroce, tout en gardant le cap sur sa vision : faire de la Sardaigne non plus une périphérie assistée, mais un centre d’innovation durable en Méditerranée. Elle tente de prouver que l’on peut être à la fois fidèle aux racines de granit et ouvert aux vents du large.

En ce jour, Alessandra Todde incarne cette tension féconde entre le local et le global. Elle reste cette femme qui porte en elle la mémoire des montagnes de Nuoro tout en maniant les codes de la gouvernance moderne. Son histoire n’est pas finie ; elle est en train de se sédimenter, couche après couche, dans le grand livre de l’histoire sarde, tentant d’inscrire son action non pas dans l’éphémère d’une législature, mais dans le temps long de la survie et de la renaissance d’un peuple insulaire. Elle est la preuve vivante que la géographie n’est pas toujours une prison, pour peu que l’on sache construire les ponts — réels ou virtuels — pour la franchir.