MEMOIRE D URNES

7 Février 2010 : Ukraine, l'erreur fatale

Le 7 février 2010, l’Ukraine se rend aux urnes pour le second tour de l'élection présidentielle. C'est une journée d'hiver glacial à Kiev, où la neige recouvre les coupoles dorées de la laure des Grottes, étouffant les bruits de la ville comme pour mieux souligner le silence d'une révolution qui s'éteint. Vu de notre présent, ce dimanche de février 2026 où l'Ukraine est devenue le cœur saignant et héroïque de l'Europe, ce retour en arrière donne le vertige. Il y a seize ans, presque jour pour jour, le destin du pays a basculé, non pas dans le fracas des bombes, mais dans le crissement feutré des bulletins de vote et le désenchantement généralisé. Cette élection de 2010 marque le point de bascule, l'instant précis où l'histoire a pris le mauvais embranchement, pavant la route vers la tragédie actuelle.

Pour comprendre la gravité de ce scrutin, il faut se replonger dans l'atmosphère lourde de l'époque. L'Ukraine de 2010 est un pays fatigué. La fièvre orange de 2004, qui avait vu des centaines de milliers d'Ukrainiens braver le froid place de l'Indépendance pour rejeter la fraude et réclamer la démocratie, est retombée. L'espoir immense soulevé par le duo Viktor Iouchtchenko et Ioulia Timochenko s'est noyé dans cinq années de querelles intestines, d'incompétence administrative et de paralysie politique. Le président sortant, Iouchtchenko, héros de 2004 au visage marqué par l'empoisonnement à la dioxine, a été humilié dès le premier tour, balayé avec à peine 5 % des voix. Son élimination brutale sonne comme un désaveu cinglant de l'incapacité des élites "oranges" à transformer l'essai révolutionnaire en réussite étatique.

Face à cet échec, le second tour propose un duel qui a des allures de revanche, ou plutôt de retour du refoulé. D'un côté, Ioulia Timochenko, la "dame au chignon tressé", Premier ministre en exercice, qui tente de raviver la flamme révolutionnaire avec son charisme habituel, mêlant populisme effréné et rhétorique nationaliste. De l'autre, Viktor Ianoukovitch, le paria de 2004, l'homme de Donetsk, le candidat que la rue avait chassé pour tentative de trucage électoral. Son retour au premier plan est en soi une leçon de résilience politique, mais aussi le symptôme d'une amnésie collective partielle.

La campagne de l'entre-deux-tours est brutale, mais elle se déroule sur fond d'apathie citoyenne. Les Ukrainiens ne votent plus avec le cœur, ils votent par dépit, choisissant ce qu'ils estiment être le "moindre mal". L'économie du pays a été laminée par la crise financière mondiale de 2008, le PIB s'est effondré de 15 % en 2009, la monnaie nationale, la hryvnia, a dévissé. Dans les villes industrielles de l'Est, dans le Donbass minier, on ne parle pas d'identité européenne ou d'OTAN, mais de salaires impayés, de prix du gaz et de stabilité. C'est sur ce terrain que Ianoukovitch a construit sa remontada. Conseillé par des stratèges américains qui ont poli son image, lui ont appris à sourire et à porter des costumes bien coupés, il se présente non plus comme le féal de Moscou, mais comme un gestionnaire pragmatique, un "homme fort" capable de remettre de l'ordre dans le chaos laissé par les "oranges".

Le programme de Ianoukovitch est un chef-d'œuvre d'ambiguïté. Il promet de relancer l'économie en rétablissant des relations privilégiées avec la Russie, tout en maintenant le cap de l'intégration européenne, une sorte de grand écart diplomatique qui rassure à la fois les ouvriers de Donetsk et les chancelleries occidentales. Car c'est là l'un des points cruciaux de cette élection : la perception internationale. En 2010, l'Occident souffre de ce qu'on appelle alors la "fatigue de l'Ukraine". À Bruxelles comme à Washington, on est lassé de l'instabilité chronique de Kiev. Barack Obama a lancé son "reset" avec la Russie de Dimitri Medvedev, et l'Europe, engluée dans sa propre crise de la dette souveraine qui commence à poindre, veut avant tout de la stabilité à ses frontières orientales.

Timochenko, quant à elle, mène une campagne offensive, qualifiant son adversaire de marionnette du Kremlin et de représentant de la "mafia" de Donetsk. Elle promet une adhésion rapide à l'Union européenne, la lutte contre l'oligarchie (dont elle est pourtant issue) et la défense de l'identité ukrainienne. Mais sa crédibilité est entamée. Ses années au pouvoir ont été marquées par des conflits permanents avec le président et des accords gaziers controversés avec Vladimir Poutine, qui lui valent des accusations de trahison voilée. L'électorat est polarisé, mais cette polarisation n'a pas encore la violence existentielle qu'elle acquerra quatre ans plus tard. Il s'agit d'une fracture électorale classique : l'Ouest et le Centre, nationalistes et pro-européens, votent Timochenko ; l'Est et le Sud, russophones et industriels, votent Ianoukovitch.

Le soir du 7 février, les résultats tombent, serrés, étouffants. Viktor Ianoukovitch l'emporte avec 48,95 % des voix contre 45,47 % pour Ioulia Timochenko. L'écart est mince, moins de 3,5 %, soit environ 900 000 voix sur une population de 46 millions d'habitants. Le vote "contre tous", une particularité du système ukrainien de l'époque, recueille près de 4,4 %, signe du rejet massif de la classe politique dans son ensemble. Si la géographie électorale confirme la division du pays, l'analyse fine montre que Ianoukovitch a su grignoter du terrain au-delà de ses bastions traditionnels, profitant de la démobilisation des électeurs de l'Ouest, déçus par les promesses non tenues de 2004.

La réaction immédiate de Ioulia Timochenko est de contester les résultats. Elle parle de falsifications, menace de faire descendre ses partisans dans la rue. Mais la rue ne suit pas. Les Ukrainiens sont las. Plus important encore, la communauté internationale s'empresse de valider le scrutin. L'OSCE, le Conseil de l'Europe, les observateurs internationaux déclarent l'élection "transparente et honnête". Il y a, dans cette précipitation occidentale à adouber Ianoukovitch, une forme de soulagement coupable. On se dit qu'avec lui, au moins, on aura un interlocuteur prévisible. On pense, à Paris et à Berlin, que Ianoukovitch sera un nouveau Koutchma, un dirigeant qui oscillera entre l'Est et l'Ouest sans jamais rompre l'équilibre. Quelle erreur de jugement, quelle myopie tragique !

L'analyse politique de cette victoire révèle une incompréhension fondamentale de la nature du pouvoir que Ianoukovitch et son clan s'apprêtent à mettre en place. Ce n'est pas simplement une alternance démocratique, c'est une restauration. Dès son investiture, le nouveau président s'attelle à démanteler les acquis démocratiques de la Révolution orange. La Constitution est révisée pour renforcer les pouvoirs présidentiels, ramenant le pays à un système présidentialiste fort. La justice est mise au pas. Les oligarques du "clan de Donetsk" mettent la main sur les ressources de l'État avec une voracité inédite. Sur le plan géopolitique, le masque tombe rapidement : quelques mois après son élection, Ianoukovitch signe les accords de Kharkiv, prolongeant le bail de la flotte russe en mer Noire en Crimée jusqu'en 2042 en échange d'un rabais sur le gaz. C'est, on le sait aujourd'hui, l'acte fondateur de l'annexion future.

Comparée à la situation actuelle de l'Ukraine en ce début 2026, l'élection de 2010 apparaît comme un miroir inversé. Aujourd'hui, l'Ukraine est unie dans la douleur et la résistance, forgée par une guerre d'agression qui a gommé les anciennes divisions électorales entre l'Est et l'Ouest. En 2010, l'Ukraine était une nation en quête d'elle-même, hésitante, où l'on pouvait encore croire que la neutralité était une option viable. La victoire de Ianoukovitch a été perçue à l'époque comme un retour à la "normale" post-soviétique, alors qu'elle était en réalité le prélude à une tentative de vassalisation complète par la Russie.

Si l'on regarde les programmes de l'époque avec les yeux de 2026, l'ironie est mordante. Ianoukovitch promettait la "stabilité et la prospérité". Il a apporté la corruption systémique et, in fine, la guerre. Timochenko promettait la justice ; elle finira en prison quelques mois plus tard, victime d'une justice sélective qui choquera l'Europe et gèlera l'accord d'association avec l'UE, celui-là même dont le rejet en novembre 2013 déclenchera la révolution de Maidan. C'est toute la tragédie ukrainienne qui est contenue dans ce bulletin de vote de février 2010. Les électeurs pensaient choisir un gestionnaire pour sortir de la crise économique ; ils ont, sans le savoir, élu l'homme qui allait provoquer l'effondrement de l'État ukrainien tel qu'il existait, obligeant le peuple à le reconstruire sur les barricades quatre ans plus tard, puis dans les tranchées du Donbass.

L'aveuglement des Européens mérite aussi d'être souligné. En 2010, l'Union européenne a cru pouvoir traiter l'Ukraine comme un voisin ordinaire, un partenaire technique à qui l'on demande des réformes en échange de visas et de libre-échange. Elle n'a pas vu, ou n'a pas voulu voir, que pour Moscou, l'élection de Ianoukovitch n'était pas une alternance, mais une reprise de contrôle stratégique. Vladimir Poutine, alors Premier ministre mais véritable maître du Kremlin, a joué une partition fine, soutenant Ianoukovitch sans l'écraser de son ombre, laissant l'Occident se bercer d'illusions sur la possibilité d'une Ukraine "pont" entre deux mondes.

La défaite de Timochenko, c'est aussi l'échec d'une certaine vision romantique de la politique ukrainienne. En 2010, l'électorat a sanctionné le verbe haut et l'incapacité à gouverner. Mais en portant au pouvoir un homme dont la vision politique se limitait à l'enrichissement de son clan et à la soumission féodale au voisin russe, les Ukrainiens ont enclenché un compte à rebours. La présidence Ianoukovitch a agi comme un incubateur pour la société civile ukrainienne. C'est face à la prédation de ce régime élu en 2010 que s'est cristallisée la nouvelle identité ukrainienne, celle qui résiste aujourd'hui aux chars russes. Si l'élection de 2010 a été le triomphe de l'apathie et du cynisme, elle a paradoxalement semé les graines de la révolte de la dignité.

Il est fascinant de relire les dépêches de l'époque. On y parle du "réalisme" de Ianoukovitch, de la nécessité de "normaliser" les relations avec Moscou. Aucun analyste, ou presque, ne prédit alors que ce président élu démocratiquement fera tirer sur la foule quatre ans plus tard, avant de s'enfuir par hélicoptère en Russie. Personne n'imagine que la Crimée, où Ianoukovitch a fait le plein de voix, sera annexée. Personne ne voit que le Donbass, son fief politique, deviendra un champ de ruines. L'élection de 2010 est la preuve cruelle que l'histoire n'est pas linéaire. Elle peut faire marche arrière, elle peut bégayer. Ce jour-là, l'Ukraine a cru faire un choix par défaut, un choix de raison un peu morne pour clore la parenthèse agitée de la Révolution orange. Elle a en réalité ouvert la boîte de Pandore.

Aujourd'hui, alors que nous observons l'Ukraine de 2026, pays militarisé, candidat à l'Union européenne, dont la société civile est d'une vitalité stupéfiante malgré les blessures de la guerre, le contraste est saisissant. En 2010, l'Ukraine était un État tampon, incertain de son destin. En 2026, c'est un État rempart, sûr de son identité. Le prix payé pour cette clarification a été exorbitant. Et tout remonte à ce malentendu de février 2010, quand le monde a cru que l'Ukraine rentrait dans le rang, alors qu'elle entrait dans la zone de turbulences la plus dangereuse de son existence. C'est une leçon pour toutes les démocraties : il n'y a pas d'élection anodine, et le choix du "moindre mal" peut parfois conduire au pire absolu. L'histoire ne repasse pas les plats, mais elle présente l'addition, et pour l'Ukraine, l'addition de 2010 se règle encore aujourd'hui, en sang et en larmes.