FRANCE - MUNICIPALES 2026
Rouge sur rouge : la bataille fratricide pour l'âme de Montreuil

L'hégémonie à l'épreuve du béton et des urnes
À seulement six kilomètres à l'est de Notre-Dame, Montreuil n'est pas une simple banlieue ; c'est un laboratoire politique à ciel ouvert, une ville-monde où les effluves de mafé des foyers maliens se mêlent désormais aux arômes de café de spécialité des néo-bistrots de la Croix-de-Chavaux. Avec ses 115 000 habitants, celle que l'on surnommait jadis "Mali-sous-Bois" est devenue l'archétype de la ceinture rouge en pleine mutation sociologique, un bastion où le Parti Communiste Français (PCF) a su, jusqu'ici, survivre à l'histoire en épousant la gentrification plutôt qu'en la subissant. En ce dimanche 1er février 2026, alors que la campagne officielle s'apprête à dévorer l'espace public, l'atmosphère est pourtant moins à la certitude qu'à l'effervescence feutrée des grandes manœuvres.
Pour comprendre l'enjeu crucial du scrutin des 15 et 22 mars 2026, il faut rembobiner le film jusqu'au coup de tonnerre du 15 mars 2020. Ce soir-là, alors que la France s'apprêtait à basculer dans le confinement sanitaire, Patrice Bessac, le maire sortant, réalisait l'impensable : une victoire par K.O. dès le premier tour. Avec 51,34 % des suffrages, il balayait toute concurrence, validant une stratégie d'union quasi-totale de la gauche, rassemblant sous sa bannière communistes, socialistes, et une partie des insoumis. Ce "Grand Chelem" montreuillois avait laissé l'opposition en miettes.
Le tableau des scores de 2020 reste, à ce jour, la grille de lecture indispensable pour mesurer le chemin parcouru – ou perdu. Derrière le rouleau compresseur de la liste "Montreuil est une chance", les Écologistes, menés par Mireille Alphonse, avaient tenté une aventure solitaire honorable mais insuffisante, plafonnant à 16,10 %. Loin derrière, la République en Marche (LREM) s'effondrait sous la barre des 8 % (7,98 %), confirmant l'imperméabilité quasi-chimique du sol montreuillois au macronisme. Quant aux listes citoyennes ou d'extrême gauche, à l'image du NPA (4,49 %) ou de la liste citoyenne MOVICO (6,99 %), elles n'avaient servi qu'à témoigner de la vitalité démocratique locale sans pouvoir peser sur l'exécutif.
Ce triomphe de 2020 reposait sur un équilibre subtil : la capacité de Patrice Bessac à incarner à la fois la tradition ouvrière de la ville et ses nouvelles aspirations écologiques et culturelles. En six ans, le maire a transformé le visage de la ville. La réhabilitation de la place de la République, la végétalisation des murs à pêches, et une politique culturelle agressive ont séduit les nouveaux arrivants, ces "bobos" souvent caricaturés mais électoralement décisifs, qui ont fui la cherté parisienne pour trouver à Montreuil un "Brooklyn sur Seine". Cependant, cette médaille a son revers. La pression immobilière s'est accentuée, repoussant les classes populaires toujours plus loin vers le Haut-Montreuil, créant une fracture territoriale que l'opposition de gauche ne manque pas d'exploiter aujourd'hui.
Mais l'état de grâce de 2020 est-il reproductible en 2026 ? Rien n'est moins sûr. Si le maire sortant jouit toujours d'une cote de popularité solide, nourrie par une omniprésence sur le terrain et une communication rodée, le contexte national et local a changé. La gauche, bien que majoritaire dans les esprits, est traversée par des fractures tectoniques. La "NUPES" a vécu, le "Nouveau Front Populaire" cherche son second souffle, et les rancœurs nationales entre La France Insoumise et le PCF ruissellent inévitablement sur le pavé montreuillois. L'alliance sacrée qui avait permis la victoire dès le premier tour il y a six ans est aujourd'hui menacée par des appétits nouveaux et des divergences stratégiques profondes.
D'autant que la participation, véritable talon d'Achille de la démocratie locale (seuls 33,5 % des inscrits s'étaient déplacés en 2020, chiffre certes biaisé par le Covid), reste l'inconnue majeure. Dans une ville où près d'un habitant sur trois a moins de 30 ans, mobiliser l'électorat jeune et populaire, celui-là même qui avait plébiscité Jean-Luc Mélenchon aux présidentielles, sera la clé du scrutin.
Alors que les affiches commencent à fleurir sur les panneaux libres, Montreuil retient son souffle. La forteresse rouge est-elle imprenable, ou ses fondations sont-elles en train de se fissurer sous la pression de ses propres contradictions ? Pour le savoir, il faut se tourner vers les hommes et les femmes qui descendent dans l'arène.
Le choc des gauches et le spectre de la division
Si le premier chapitre de cette élection s'est écrit dans les livres d'histoire locale, le second se rédige actuellement sur les marchés du Boulevard de la Chanzy et dans les arrière-salles enfumées des QG de campagne. Car à Montreuil, l'unité de façade qui avait permis le triomphe de 2020 a volé en éclats, laissant place à une guerre de tranchées fratricide qui polarise toute l'attention médiatique en ce début de février 2026. L'arène politique locale ne se demande plus si la gauche va gagner, mais quelle gauche va gouverner.
Au centre de l'échiquier, le maire sortant, Patrice Bessac, a lancé sa campagne dès janvier avec la force tranquille de celui qui pense avoir blindé son bilan. Sous la bannière "Montreuil en Commun", il tente de reproduire la formule magique de 2020 : un "rassemblement arc-en-ciel" allant des communistes aux socialistes, en passant par des pans de la société civile et des écologistes pragmatiques. Son programme pour 2026 s'articule autour d'une idée force : la "Ville-Refuge et Ville-Jardin". Bessac promet d'intensifier la piétonnisation du centre-ville, de geler la part communale des impôts locaux, et surtout, de lancer un ambitieux plan de "préemption solidaire" pour contrer la spéculation immobilière qui ronge les quartiers populaires du Bas-Montreuil. "Nous ne laisserons pas Montreuil devenir une annexe du 11ème arrondissement de Paris", martelait-il lors de son meeting de lancement à la Parole Errante, cherchant visiblement à couper l'herbe sous le pied de ses détracteurs sur sa gauche.
Car la véritable menace pour le sortant ne vient pas de la droite, mais de ses propres alliés d'hier. La France Insoumise (LFI), galvanisée par ses scores stratosphériques aux élections nationales dans la ville (où Jean-Luc Mélenchon a frôlé les 60 % dans certains bureaux en 2022), a décidé que 2026 serait l'année de l'émancipation. Refusant la "tutelle" du PCF, les Insoumis ont monté une liste autonome, "Montreuil Populaire et Insoumise". Leur angle d'attaque est cinglant : ils accusent la municipalité sortante d'accompagner la gentrification plutôt que de la combattre. Leur programme est radical : référendum révocatoire local, gratuité totale des transports pour les moins de 25 ans, et moratoire immédiat sur les grands projets immobiliers privés. Cette liste, soutenue activement par le député Alexis Corbière, fracture l'électorat de gauche et transforme le scrutin en un référendum sur l'identité de la ville : rouge "gestionnaire" contre rouge "révolutionnaire".
Coincés entre ces deux géants, les Écologistes (EELV/Les Écologistes) jouent une partition délicate. Après avoir fait cavalier seul en 2020, ils sont cette année l'objet de toutes les convoitises. Une partie des militants, séduite par le bilan vert de Bessac, a déjà rejoint la liste du maire. L'autre, plus radicale, lorgne vers les Insoumis ou tente de maintenir une liste verte indépendante, "L'Écologie au Cœur", axée sur l'adaptation climatique et la dé-bétonisation massive. Au 1er février, les négociations sont encore fiévreuses, et la rumeur d'une fusion de dernière minute avec l'une ou l'autre des listes de gauche avant le premier tour persiste, tant le risque d'évaporation électorale est grand dans cet étau binaire.
Et la droite dans tout ça ? Elle observe ce duel au sommet avec l'espoir ténu de ramasser les miettes. La liste d'union du centre et de la droite (Renaissance / Horizons / LR), baptisée "Réveiller Montreuil", tente de se faire entendre sur des thématiques délaissées par la gauche : la sécurité, la propreté des rues et la fluidité du trafic automobile. Leur tête de liste dénonce une ville "sale et insécure", pointant du doigt les campements de fortune et le trafic de stupéfiants aux abords des stations de métro. Mais leur voix porte peu. Dans une ville où le vote Macron est devenu anecdotique, leur stratégie consiste moins à viser la victoire qu'à consolider un groupe d'opposition capable de peser au conseil municipal.
Ce 1er février marque un tournant. Les listes sont quasi-finalisées, les programmes sont sur la table, et la tension est palpable. Le "système Bessac", cette machine électorale redoutable qui laboure le terrain depuis une décennie, se heurte pour la première fois à une force politique, LFI, qui conteste son hégémonie culturelle sur les quartiers populaires. La fluidité du vote de gauche, volatile et exigeant, rend l'issue du premier tour plus incertaine qu'il n'y paraît.
Alors que les tractages s'intensifient aux sorties de métro Mairie de Montreuil et Robespierre, une question hante les états-majors : la division de la gauche au premier tour est-elle un suicide politique ou une nécessaire clarification démocratique ? La réponse pourrait bien dépendre de la dynamique des sondages, qui commencent à circuler sous le manteau et qui feront l'objet de notre prochaine analyse.
L'arithmétique de la fracture et le retour du suspense
En ce début février 2026, alors que les équipes de campagne arpentent le pavé humide, une réalité statistique commence à s'imposer dans les états-majors : le scénario du "coup de maître" de 2020, où Patrice Bessac avait plié le match en un seul tour, semble désormais appartenir à une époque révolue. Pour la première fois depuis douze ans, Montreuil se prépare psychologiquement à l'incertitude d'un second tour, réintroduisant une dramaturgie que l'hégémonie communiste pensait avoir abolie.
Bien qu'aucun sondage officiel public n'ait été commandé par la presse nationale pour cette ville spécifique — le sort de Paris ou de Lyon captant l'essentiel des budgets des instituts —, des notes confidentielles et des projections internes circulent sous le manteau, alimentant la fébrilité ambiante. Selon nos informations recoupées auprès de plusieurs sources proches du dossier, la dynamique actuelle dessine une carte électorale morcelée, bien loin du plébiscite monolithique d'il y a six ans.
Le maire sortant, Patrice Bessac, reste le favori indiscutable, mais son socle s'effrite sur sa gauche. Les projections lui accordent une fourchette située entre 38 % et 42 % des intentions de vote. C'est un score considérable dans le paysage politique français actuel, qui témoigne de sa "prime au sortant" et de la fidélité d'un électorat attaché à sa gestion de proximité. Cependant, c'est dix points de moins qu'en 2020. Cette érosion n'est pas tant le signe d'un désaveu de son bilan que la conséquence mécanique de la fin de l'union sacrée. Ces dix points manquants sont, pour l'essentiel, partis gonfler les voiles de la liste insoumise.
C'est là que réside la grande inconnue de ce scrutin. La liste "Montreuil Populaire et Insoumise" est créditée, selon les estimations des observateurs, d'un potentiel de 22 % à 26 %. Si ce chiffre se confirme le soir du 15 mars, il constituera un séisme. Il validerait la stratégie d'autonomie de LFI, prouvant que le mouvement de Jean-Luc Mélenchon peut transformer ses essais nationaux en ancrage local, défiant le PCF dans son fief historique. Mais ce score révèle aussi un plafond de verre : la "radicalité" revendiquée par les Insoumis peine à mordre sur l'électorat plus modéré du centre-ville et du Bas-Montreuil, qui, bien que de gauche, reste attaché à une certaine stabilité institutionnelle incarnée par Bessac.
Entre ces deux blocs, les Écologistes se retrouvent dans une position de "faiseurs de rois" inconfortable. Estimés autour de 10-12 %, ils risquent d'être pris en étau par le vote utile dès le premier tour. Leur score déterminera la physionomie de l'entre-deux-tours : seront-ils en mesure de négocier une fusion en position de force, ou devront-ils se rallier au plus offrant pour sauver leurs sièges ?
Quant à l'opposition de droite et du centre, les chiffres sont cruels. Plafonnant autour de 15 %, elle semble spectatrice de sa propre défaite, condamnée à compter les points dans ce duel fratricide de la gauche. L'arithmétique électorale montreuilloise est implacable : sans réserve de voix, la droite ne peut espérer conquérir la mairie. Son seul enjeu est de ne pas disparaître totalement du conseil municipal.
Le spectre de l'abstention plane au-dessus de ces calculs comme une épée de Damoclès. En 2020, deux électeurs sur trois étaient restés chez eux. Si la participation ne décolle pas, c'est la capacité de mobilisation des "noyaux durs" qui fera la différence. À ce jeu, le PCF dispose d'une machine militante ancienne et disciplinée, capable de faire du porte-à-porte ciblé avec une efficacité redoutable. LFI, de son côté, mise sur la volatilité et l'enthousiasme de la jeunesse, un pari plus risqué car cet électorat est notoirement moins assidu aux scrutins locaux.
Ainsi, à six semaines du vote, le récit qui s'écrit n'est plus celui d'un couronnement, mais celui d'un rapport de force. Le soir du 15 mars, si Patrice Bessac ne franchit pas la barre des 50 %, une nouvelle campagne de 48 heures commencera, violente et décisive. Il faudra alors fusionner des listes qui se seront invectivées pendant des mois. L'arithmétique imposera l'union pour battre la droite (même faible) ou pour assurer une majorité stable, mais la chimie humaine suivra-t-elle ? C'est tout l'enjeu des tractations secrètes qui ont déjà commencé, anticipant un second tour que tout le monde redoute mais que personne ne semble pouvoir éviter.
Le lendemain des urnes : réconcilier l'irréconciliable
Au-delà de la froideur des pourcentages et des calculs d'appareils, ce qui se joue véritablement dans les dernières semaines de cette campagne dépasse les frontières administratives de la commune. Montreuil est devenue, presque malgré elle, le miroir grossissant des névroses de la gauche française. Si la victoire finale d'une liste progressiste ne fait guère de doute dans cette ville où la droite est réduite à un rôle de figuration, la violence de l'affrontement fratricide entre le maire communiste et ses challengers insoumis pose une question existentielle pour l'avenir du camp progressiste à l'échelle nationale : l'union est-elle encore une volonté politique, ou n'est-elle plus qu'une nécessité mathématique ?
Le scénario de l'entre-deux-tours, s'il a lieu, promet d'être un théâtre d'ombres fascinant. Imaginez la scène au soir du 15 mars : si Patrice Bessac vire en tête sans atteindre la majorité absolue, et que la liste insoumise confirme son ancrage au-dessus des 20 %, les deux camps devront, en l'espace de 48 heures, ravaler leurs invectives pour fusionner. C'est la terrible loi du scrutin municipal français. Ceux qui se traitaient hier de "traîtres à la cause du peuple" ou de "gauchistes irresponsables" devront poser ensemble pour la photo de famille. Cette réconciliation forcée, dictée par la peur de voir la droite profiter, même marginalement, de la division, laissera des traces. Une victoire obtenue dans ces conditions serait une victoire à la Pyrrhus : le maire serait réélu, mais sa majorité serait minée de l'intérieur par une opposition interne prête à faire dissidence au premier vote du budget.
Mais l'enjeu le plus profond est peut-être ailleurs, inscrit dans la pierre même de la ville. Le vainqueur de 2026 héritera d'une cité à la croisée des chemins. La gentrification de Montreuil n'est plus une hypothèse, c'est un fait accompli qui redessine la carte électorale rue par rue. Les anciens bastions ouvriers du Haut-Montreuil, où le PCF puisait sa légitimité historique, se sentent assiégés par la hausse des prix de l'immobilier, tandis que le Bas-Montreuil ressemble de plus en plus à une extension du 20ème arrondissement parisien, peuplé de cadres créatifs aux votes écologistes ou social-démocrates.
Le génie politique de Patrice Bessac a été, jusqu'à présent, de réussir le grand écart : parler à la fois à la grand-mère malienne des cités et au graphiste freelance fraîchement débarqué. Mais cette élasticité a ses limites. La liste "Montreuil Populaire et Insoumise" parie sur la rupture de ce lien, accusant le maire d'être devenu le gestionnaire d'une "normalisation" bourgeoise. En ce sens, l'élection de mars 2026 n'est pas seulement un choix entre deux nuances de rouge, mais un référendum sur l'identité même de la ville : Montreuil doit-elle rester le dernier village gaulois du communisme municipal, ou assumer sa mutation en une métropole bobo-écolo où la mixité sociale devient un slogan plus qu'une réalité ?
Alors que le 15 mars approche, l'issue du scrutin dépendra de la capacité des candidats à réenchanter le vote local. La lassitude est palpable chez les électeurs, fatigués par les querelles d'ego qui semblent déconnectées de leurs urgences quotidiennes : trouver un médecin, payer son loyer, faire garder ses enfants. Si l'abstention l'emporte, ce sera un échec collectif pour toute la classe politique locale, et un avertissement sévère pour la présidentielle de 2027 qui se profile déjà à l'horizon.
Montreuil retient son souffle. Dans cette forteresse rouge assiégée de l'intérieur, la bataille ne fait que commencer. Et quel que soit le vainqueur au soir du 22 mars, il devra gouverner une ville qui n'a jamais été aussi divisée, aussi vibrante, et aussi ingouvernable.