FRANCE - MUNICIPALES 2026

Metz : Le match retour, la haine et les 197 fantômes


La citadelle de l'est à l'heure des comptes

Sous le ciel bas et gris de février qui enveloppe la vallée de la Moselle, la pierre de Jaumont, cet « or de Metz » qui habille les façades de la ville, semble avoir perdu de son éclat solaire pour revêtir une teinte plus grave, presque martiale. Ici, dans cette ancienne place forte qui a vu passer les empires et les armées, la politique a toujours eu des allures de siège. Et alors que les affiches commencent à fleurir sur les panneaux électoraux, l’atmosphère dans les rues pavées du plateau piétonnier trahit une nervosité palpable. Metz ne se contente pas d’élire un maire ; elle choisit un commandant pour sa citadelle.

Depuis l’Hôtel de Ville qui domine la place d’Armes, François Grosdidier observe son fief. L’homme fort de la droite lorraine, qui a mis fin en 2020 à douze années de gouvernance socialiste, sait que la bataille qui s'annonce sera tout sauf une promenade de santé le long des berges de la Moselle. Son mandat, marqué par une omniprésence médiatique et une politique sécuritaire assumée – symbolisée par le déploiement massif de la vidéoprotection et le renforcement de la police municipale – a polarisé la ville. Pour ses partisans, il a rendu sa fierté à Metz, réveillant une belle endormie par des projets d'aménagement ambitieux et une volonté de « faire rayonner » la métropole au-delà du Grand Est. Pour ses détracteurs, sa gestion est jugée clivante, parfois autoritaire, transformant la cité en une vitrine surveillée où l'écologie ne serait qu'un vernis de surface.

Pour comprendre la tension électrique qui parcourt les états-majors politiques en ce début d'année, il faut remonter le temps. Il faut revenir à ce traumatisme politique non cicatrisé de juin 2020, une élection qui hante encore les couloirs du conseil municipal. À l'époque, dans le contexte surréaliste d'une pandémie mondiale qui avait vidé les isoloirs, Metz s'était réveillée coupée en deux, fracturée comme rarement dans son histoire.

Le scénario de 2020 avait déjoué tous les pronostics des baronnies locales. La gauche, unie derrière la figure neuve et charismatique de Xavier Bouvet et son mouvement citoyen « Unis pour Metz », avait réussi une percée spectaculaire, bousculant les certitudes d'une droite pourtant historiquement dominante en Moselle. Au soir du second tour, le verdict était tombé comme un couperet, laissant la ville en état de sidération : François Grosdidier l'emportait avec 45,13 % des voix, contre 44,24 % pour Xavier Bouvet.

Cent quatre-vingt-dix-sept voix.

C’est le chiffre qui, six ans plus tard, continue de résonner dans chaque discussion stratégique, dans chaque tract distribué sur le marché couvert. 197 bulletins d'écart sur plus de 22 000 suffrages exprimés. Une victoire au finish, arrachée dans une triangulaire où le Rassemblement National, mené par sa figure historique Françoise Grolet, avait joué les arbitres avec ses 10,63 %, captant une partie de l'électorat contestataire. Ce soir-là, la légitimité arithmétique de la victoire n'avait pas effacé la réalité politique : Metz était une ville divisée, où un bloc progressiste et écologique compact faisait désormais jeu égal avec le bloc conservateur.

Aujourd'hui, alors que les Messins s'apprêtent à retourner aux urnes, le souvenir de ce scrutin serré agit comme un puissant catalyseur. Du côté de la majorité sortante, on a passé six ans à tenter de consolider cette avance, à « labourer le terrain » quartier par quartier, de Borny à la Nouvelle Ville, pour éviter que l'histoire ne bégaye. François Grosdidier n'a eu de cesse d'occuper l'espace, multipliant les inaugurations et les prises de parole, cherchant à transformer sa courte victoire en une adhésion durable.

Mais l'ombre de 2020 plane aussi sur les oppositions. Si la dynamique d'alors avait reposé sur une promesse d'union sacrée, le paysage de 2026 s'ouvre sur des perspectives plus brumeuses. La clarté du duel passé a laissé place à des manœuvres plus complexes, où les rancœurs et les ambitions personnelles menacent de redessiner la carte électorale. La ville, elle, a changé. Elle a affronté l'inflation, la crise énergétique, les débats sur la mobilité et la place de la voiture, des sujets qui seront, sans nul doute, les munitions de cette nouvelle guerre de tranchées.

Alors que les premiers meetings s'organisent dans les salles municipales, une certitude demeure : personne, absolument personne à Metz, ne considère l'élection jouée d'avance. Les 197 voix de 2020 ne sont pas un matelas de sécurité ; elles sont un avertissement. La citadelle est peut-être tenue, mais ses murailles n'ont jamais paru aussi convoitées.


La guerre de mouvement : les forces en présence et leurs armes

Si le souvenir de 2020 hante les mémoires, c’est bien la réalité crue de 2026 qui occupe désormais les esprits. La trêve est terminée. Dans cette guerre de mouvement qui s'est engagée dès les premiers jours de l'année, les masques sont tombés, révélant une arène politique où les ambitions personnelles se heurtent violemment aux impératifs idéologiques. Metz n'est plus seulement une ville à administrer ; c'est un trophée à conquérir, et pour les prétendants, tous les coups semblent désormais permis.

Au centre de l'échiquier, inamovible et omniprésent, François Grosdidier a transformé sa réélection en un référendum sur sa personne. Le maire sortant ne fait pas campagne ; il sature l'espace. Sous la bannière « Metz en Grand », une liste qui se veut au-dessus des partis mais qui reste profondément ancrée dans l'ADN de la droite républicaine, il joue la carte de l'expérience et de l'autorité. Sa stratégie est celle du bulldozer : écraser la concurrence par le bilan. Dans ses documents de campagne, glacés et colorés, le message est martelé : la sécurité d'abord. C'est la pierre angulaire de son offre politique. Il promet non seulement le maintien du dispositif de vidéosurveillance tentaculaire qu'il a tissé, mais aussi son extension aux zones périphériques, couplée à une tolérance zéro pour les incivilités. Mais Grosdidier sait que la peur ne suffit pas à faire rêver. Son programme s'appuie donc aussi sur une vision d'urbanisme pharaonique, promettant de redonner à Metz son rang de capitale régionale face à l'hégémonie strasbourgeoise et nancéienne, avec des projets d'attractivité économique visant à séduire les cadres sup’ et les investisseurs luxembourgeois.

Face à cette citadelle apparemment imprenable, l'opposition, qui avait frôlé l'exploit par son unité six ans plus tôt, offre aujourd'hui le spectacle désolant d'une armée en ordre dispersé. Xavier Bouvet, l'architecte de la quasi-victoire de 2020, est toujours là, à la tête de son mouvement « Unis pour Metz ». Mais le candidat a changé. Il n'est plus la nouveauté rafraîchissante ; il est l'opposant qui a siégé, qui a dossier après dossier contesté la méthode Grosdidier. Son programme reste le plus abouti intellectuellement : une transition écologique radicale mais sociale, la végétalisation massive (et non en « pots de fleurs » comme il aime à le dire) du centre-ville, et une refonte totale du plan de circulation pour sortir du tout-voiture. Bouvet parie sur l'intelligence collective et la fatigue des Messins face au style jugé autocratique du maire.

Cependant, le flanc gauche de Bouvet est exposé. L'union sacrée s'est fracassée sur les écueils des ego et des recompositions nationales. C'est ici qu'entre en scène le trouble-fête, la variable imprévue qui donne des sueurs froides aux stratèges de l'opposition : Bertrand Mertz. L'ancien maire socialiste de Thionville, figure du Conseil Départemental, a choisi Metz pour son dernier combat politique. Arguant que la ligne de Bouvet est trop « intellectuelle » et coupée des classes populaires des quartiers comme Borny ou Bellecroix, Mertz mène une liste dissidente estampillée « La Gauche du Réel ». Il ne promet pas le grand soir écologique, mais le retour aux fondamentaux du socialisme municipal : le pouvoir d'achat, les services publics de proximité et le logement social. Cette division est du pain bénit pour le maire sortant, qui voit ses adversaires dépenser plus d'énergie à se combattre entre eux qu'à attaquer son bilan.

Pendant que la gauche se déchire et que la droite consolide ses positions, une troisième force avance, silencieuse et méthodique. Le Rassemblement National a opéré sa mue. Exit la figure tutélaire de Françoise Grolet qui avait incarné le parti pendant des décennies. Pour briser le plafond de verre qui bloque l'extrême droite au second tour, le parti a investi Etienne Anstett. Plus jeune, au profil plus lisse et technocratique, Anstett tente de « dédiaboliser » le vote RN à Metz. Sa liste, « Metz d'abord », évite les outrances pour se concentrer sur un triptyque simple : sécurité, priorité nationale dans l'attribution des logements sociaux et baisse de la fiscalité locale. Il arpente les marchés non pas comme un tribun, mais comme un gestionnaire en colère, captant le mécontentement de ceux qui se sentent oubliés par la « gentrification » du centre-ville voulue par Grosdidier et par les débats écologiques de Bouvet.

À six semaines du scrutin, la configuration est donc celle d'une quadrangulaire potentielle explosive. Les programmes sont sur la table, clairs et distincts. D'un côté, la ville-vitrine et sécurisée de Grosdidier ; de l'autre, la ville-jardin et citoyenne de Bouvet ; entre les deux, la ville-sociale de Mertz ; et en embuscade, la ville-fermé d'Anstett.

Mais dans cette équation à plusieurs inconnues, un facteur reste déterminant : l'humeur des Messins. Sont-ils satisfaits de la transformation de leur ville ou lassés des polémiques ? C'est ce que tentent de décrypter les sondeurs, dont les premières estimations commencent à circuler sous le manteau, alimentant la fureur des conversations dans les brasseries de la place Saint-Louis.


Le choc des modèles : entre forteresse numérique et archipel vert

Au-delà des affiches glacées et des slogans chocs, cette campagne de 2026 se joue sur un terrain bien plus profond : celui de l'identité même de Metz pour les décennies à venir. Rarement une élection municipale n'aura opposé des visions du monde aussi radicalement antagonistes. Ce n'est pas une simple guerre de gestionnaires qui se déroule sous nos yeux, mais un conflit philosophique sur la manière d'habiter la ville.

Le premier front, et sans doute le plus bruyant, reste celui de la sécurité, véritable obsession du mandat écoulé. François Grosdidier a fait de Metz un laboratoire de la « Smart City » sécuritaire. Son bilan se chiffre en pixels et en optiques : le cap des 1 000 caméras, promesse phare de 2020, a été atteint et dépassé. Pour le maire sortant, la technologie est le rempart ultime contre la délinquance. Sa vision est celle d'une ville sous contrôle, où l'intelligence artificielle commence à être testée pour détecter les « comportements anormaux » dans la foule. C’est un argument qui porte, notamment auprès des commerçants du centre-ville et des habitants des quartiers résidentiels, lassés des incivilités.

Cependant, cette forteresse numérique est devenue la cible privilégiée de ses adversaires, mais avec des angles d'attaque diamétralement opposés. Xavier Bouvet et son équipe dénoncent une fuite en avant budgétaire. Leur argumentaire est chirurgical : ils pointent le coût faramineux de maintenance de ce dispositif au détriment de la prévention humaine et des éducateurs de rue, grands absents, selon eux, de la politique municipale. Pour la gauche écologiste, la caméra ne fait que déplacer le crime, elle ne le résout pas. À l'extrême droite, Etienne Anstett tente une manœuvre complexe : il ne critique pas les caméras, mais leur inutilité sans une police municipale plus offensive, réclamant un armement plus lourd et des brigades canines supplémentaires, accusant le maire de faire de la « communication sécuritaire » sans résultats concrets sur l'insécurité réelle ressentie dans les bus ou à la sortie des lycées.

Mais le véritable fossé idéologique, celui qui pourrait bien faire basculer l'élection, se creuse sur la question de l'adaptation au changement climatique. C'est la « guerre du béton » contre la « ville éponge ». François Grosdidier défend une écologie de l'attractivité : des parcs bien tenus, des fontaines spectaculaires et des aménagements urbains minéraux destinés à mettre en valeur le patrimoine architectural. Sa vision est celle d'une écologie ordonnée, domestiquée, qui ne doit pas entraver le développement économique.

Face à lui, Xavier Bouvet propose une rupture conceptuelle. Son projet de « Metz en transition » ne parle plus d'embellissement, mais de survie face aux canicules qui transforment régulièrement la cuvette messine en étuve. Il prône la « dé-bitumisation » massive des cours d'écoles et des places publiques, acceptant une nature plus sauvage, plus foisonnante, quitte à bousculer les habitudes visuelles des habitants. Là où le maire voit de la propreté dans une place pavée, l'opposant y voit un îlot de chaleur mortifère. Ce débat esthétique et climatique cristallise les passions, notamment autour des projets immobiliers dans le quartier de l'Amphithéâtre ou sur les friches hospitalières, symboles pour l'opposition d'une bétonisation effrénée au service de la spéculation.

Enfin, une troisième ligne de fracture traverse la campagne, plus sociale celle-ci, portée par la candidature dissidente de Bertrand Mertz. C’est la question de la « luxembourgisation » de Metz. La métropole profite indéniablement de la dynamique économique du Grand Duché voisin, mais à quel prix ? Les loyers flambent, chassant les classes moyennes et populaires vers la grande périphérie. Le centre-ville, avec ses boutiques de luxe et ses restaurants gastronomiques, devient inaccessible pour une partie des Messins. Mertz, avec sa « Gauche du Réel », tente de capter ce sentiment de dépossession. Il accuse le maire d'avoir construit une ville pour les cadres frontaliers et les touristes, oubliant ceux qui vivent et travaillent à Metz avec des salaires français. Il propose un encadrement strict des loyers et un moratoire sur les constructions de standing au profit du logement social, un sujet sur lequel le RN tente également de surfer en liant crise du logement et préférence nationale.

Ainsi, l'électeur messin se retrouve face à un choix de société : opter pour la continuité d'une ville sécurisée, attractive et tournée vers le rayonnement extérieur, ou basculer vers une ville repensée pour la résilience climatique et la mixité sociale, au risque de bousculer le confort établi. Les débats télévisés à venir promettent d'être d'une violence feutrée, car derrière les chiffres et les projets, c'est l'âme de la ville qui est sur la table d'opération.


Dans les arcanes des QG : mathématiques d'une élection à hauts risques

Si la politique est un art, l’élection municipale est d’abord une science arithmétique impitoyable. À quelques semaines du premier tour, l’heure n’est plus seulement aux envolées lyriques sur le parvis de la cathédrale, mais aux calculatrices fébriles qui chauffent dans les arrière-salles des permanences électorales. Ce qui circule aujourd'hui sous le manteau, dans le « Tout-Metz » qui va de la Préfecture aux loges du stade Saint-Symphorien, ce sont les chiffres. Et ils dessinent un scénario de thriller dont le dénouement pourrait se jouer, une fois de plus, à une poignée de suffrages.

Selon les dernières enquêtes d'opinion confidentielles commandées par les états-majors et dont les échos nous parviennent, une tendance lourde se dégage : la prime au sortant joue à plein, mais le plafond de verre n'a pas disparu. François Grosdidier ferait la course en tête au premier tour. Crédité, selon les estimations les plus sérieuses, d'un score oscillant entre 38 % et 42 %, le maire sortant a réussi à socler sa base. Son électorat, composé majoritairement de retraités et de la bourgeoisie traditionnelle du centre-ville, est le plus mobilisé. C'est la force de la « citadelle Grosdidier » : elle est compacte, disciplinée et fidèle. Cependant, ces chiffres révèlent aussi sa faiblesse structurelle : l'absence de réserves de voix. Au second tour, vers qui le maire pourra-t-il se tourner pour élargir son assise ? Le centre est déjà absorbé, et la droite dure est tentée par le RN.

C’est là que la mécanique électorale devient vertigineuse pour l’opposition de gauche. Xavier Bouvet, malgré une campagne dynamique, semble marquer le pas autour de 28-30 %. Ce n'est pas un échec, c'est un socle. Mais pour espérer renverser la table, il a besoin d'un alignement des planètes qui, pour l'heure, semble obscurci par la candidature dissidente de Bertrand Mertz. Crédité de 8 à 11 % des intentions de vote, l'ancien maire de Thionville détient, ironiquement, les clés de l'Hôtel de Ville de Metz. S'il franchit la barre des 10 %, il pourra se maintenir au second tour, créant une quadrangulaire suicidaire pour la gauche. S'il fait moins, ou s'il accepte une fusion technique au soir du 15 mars, l'arithmétique (Bouvet + Mertz) place le bloc progressiste au coude-à-coude avec le maire sortant, voire devant.

Toute la dramaturgie de l'entre-deux-tours reposera donc sur la psychologie des hommes plus que sur les programmes. Les rancœurs personnelles entre les différentes chapelles de la gauche lorraine seront-elles plus fortes que l'envie de victoire ? Les téléphones chaufferont dans la nuit du dimanche au lundi, et les tractations promettent d'être brutales.

L'autre inconnu de cette équation, le « facteur X », reste le niveau du Rassemblement National. Si Etienne Anstett parvient à capter la colère sociale et sécuritaire pour hisser sa liste au-delà des 15 %, il s'imposera comme l'arbitre du duel. Une triangulaire forte (Droite / Gauche / RN) a historiquement toujours favorisé le sortant dans les villes de cette taille, le vote contestataire se dispersant. Mais si le RN s'effondre – victime du vote utile pro-Grosdidier dès le premier tour – alors le duel frontal Droite-Gauche redeviendra la norme, et dans ce face-à-face, tout est possible.

Il reste enfin l'ennemi invisible : l'abstention. En 2020, elle avait faussé le jeu. En 2026, la participation sera le véritable juge de paix. Dans les quartiers populaires de Borny ou de la Patrotte, où l'on vote peu, se trouve peut-être la réserve de voix qui manque à la gauche. Dans les zones pavillonnaires de Magny ou de Vallières, une démobilisation pourrait être fatale au maire sortant.

À l'approche du scrutin, une étrange fébrilité s'empare de la ville. Les certitudes s'effritent. Les 197 voix d'écart de la dernière fois agissent comme un spectre : chaque candidat sait qu'une poignée de main manquée sur un marché, une petite phrase malheureuse dans la presse locale ou une polémique de dernière minute sur les réseaux sociaux peut faire basculer l'histoire. Metz retient son souffle. La forteresse est assiégée, les troupes sont déployées, et dans le secret des isoloirs, les Messins s'apprêtent à écrire le prochain chapitre de leur histoire millénaire.