FRANCE - MUNICIPALES 2026
Nice : le crépuscule des frères ennemis

La baie des anges face à ses démons
Nice, en cet hiver, offre son habituel visage de carte postale : la lumière rasante sur la Promenade des Anglais, les mimosas en fleurs sur les collines de Cimiez et les retraités aisés profitant de la douceur azuréenne. Mais derrière cette façade de villégiature se cache une ville sous haute tension, transformée en laboratoire politique le plus explosif de France. Ici, la politique ne se joue pas à fleurets mouchetés, mais au couteau, dans une tradition de violence verbale qui ferait passer les intrigues parisiennes pour des querelles de cour d'école.
Pour comprendre la férocité de la campagne actuelle, il faut remonter six ans en arrière, au traumatisme originel de mars et juin 2020. À l'époque, la pandémie de Covid-19 avait gelé la démocratie locale. Christian Estrosi, le maire sortant, figure tutélaire de la droite (alors Les Républicains, aujourd'hui Horizons), avait remporté une victoire en trompe-l'œil. Certes, les chiffres bruts semblaient flatteurs : 47,6 % dès le premier tour, puis une victoire confortable au second avec 59,3 % des voix face au candidat du Rassemblement National, Philippe Vardon (21,4 %), et à l'écologiste Juliette Chesnel-Le Roux (19,3 %).
Cependant, ces pourcentages masquaient une réalité bien plus sombre pour la légitimité de l'édile : l'abstention. Dans une ville tétanisée par le virus, plus de 71 % des Niçois avaient boudé les urnes au second tour. Mathématiquement, le « Baron » de Nice avait été réélu par moins de 15 % des inscrits. Cette "victoire sans gloire", comme aiment à le rappeler ses opposants depuis six ans, est la brèche dans laquelle ses rivaux s'engouffrent aujourd'hui avec une brutalité inouïe.
La ville elle-même est une mosaïque de contradictions qui alimente cette guerre de tranchées. Nice est riche, très riche même, sur son littoral et dans ses quartiers ouest comme Fabron. Mais elle abrite aussi des poches de pauvreté endémique, notamment à l'Ariane ou aux Moulins, où le sentiment de déclassement nourrit les extrêmes. La gestion de la cité, pilotée par Christian Estrosi depuis 2008 (avec une brève parenthèse lorsqu'il présida la région), est marquée par une transformation urbaine spectaculaire — la Promenade du Paillon en est l'emblème — mais aussi par une dette que l'opposition qualifie d'abyssale.
C'est sur ce terreau fertile que la "guerre des droites" a germé. Nice n'est plus seulement une ville à gérer ; c'est le champ de bataille où se joue la définition même de la droite française post-gaulliste. D'un côté, le "système Estrosi", une machine politique redoutable, clientéliste diront certains, efficace diront d'autres, qui a glissé vers le centre-droit macroniste. De l'autre, une droite dure, identitaire, incarnée par celui qui fut longtemps le "frère", l'allié indéfectible, et qui est devenu l'ennemi le plus intime et le plus dangereux du maire sortant.
Alors que les affiches électorales commencent à fleurir sur les panneaux officiels, souvent arrachées dans la nuit même, Nice retient son souffle. La forteresse Estrosi, réputée imprenable pendant près de deux décennies, n'a jamais semblé aussi assiégée. Les cicatrices de 2020 ne se sont pas refermées ; elles se sont infectées. Et ce qui se joue en mars prochain n'est pas une simple élection municipale, c'est un règlement de comptes aux allures de tragédie grecque sous le soleil de la Méditerranée.
Un duel au sommet et des arbitres inattendus
Si le décor est planté, les acteurs, eux, sont montés sur scène avec une volonté d'en découdre qui confine à l'obsession personnelle. La campagne ne se résume pas à une confrontation d'idées ; elle est le théâtre d'une rupture intime et violente entre deux hommes qui ont partagé le même ADN politique pendant trente ans. D'un côté, le maire sortant, Christian Estrosi, qui tente de transformer son bilan en bouclier ; de l'autre, le député Éric Ciotti, qui a fait de la conquête de l'Hôtel de Ville l'ultime étape de sa recomposition politique nationale.
Christian Estrosi, sous la bannière d'une liste divers droite soutenue par la majorité présidentielle et Horizons, joue la carte de l'expérience et de la stature d'homme d'État. Sa stratégie est claire : saturer l'espace. Le maire sortant ne laisse pas un mètre carré de bitume sans projet. Son programme, qu'il égrène méthodiquement, repose sur la poursuite des grands travaux qui ont redessiné la ville : l'extension de la « Coulée Verte », ce poumon vert qui a remplacé la gare routière et qui doit désormais s'étendre vers le nord, en est la clé de voûte. Estrosi se présente comme le rempart contre le chaos, martelant que Nice a besoin de stabilité pour continuer à attirer les investisseurs internationaux et les grands événements sportifs. Sur le plan sécuritaire, son cheval de bataille historique, il promet d'aller encore plus loin dans la technopolice, avec l'utilisation accrue de l'intelligence artificielle pour la vidéosurveillance, tentant de ne pas se faire déborder sur sa droite.
Face à lui, Éric Ciotti incarne la rupture radicale. Le président de l'Union des Droites pour la République (UDR), fort de son alliance spectaculaire avec le Rassemblement National scellée lors des législatives de 2024, a réussi son pari : unifier les colères. Sa liste, « Nice d'abord », n'est pas une simple opposition municipale, c'est une machine de guerre idéologique. Ciotti attaque le maire sur deux flancs précis : les finances et l'identité. Il dépeint une ville au bord de la faillite, asphyxiée par une dette qu'il qualifie d'insoutenable — un héritage direct, selon lui, de la « folie des grandeurs » estrosiste. Son programme promet un choc fiscal, la fin du « bétonnage » (un argument qui porte dans les quartiers résidentiels densifiés) et une tolérance zéro réelle, accusant le maire actuel d'avoir transformé la police municipale en outil de communication plutôt qu'en force d'intervention. L'alliance avec le RN lui apporte un socle électoral populaire massif, notamment dans les quartiers est de la ville, jadis bastions communistes devenus terres de conquête pour l'extrême droite.
Cependant, résumer cette élection à un duel serait une erreur d'analyse. Dans l'ombre de ces deux géants, une troisième force tente de se frayer un chemin : la gauche unie. Menée par l'écologiste Juliette Chesnel-Le Roux, la liste de rassemblement de la gauche (EELV, PS, PCF et société civile) espère tirer profit de la lassitude des Niçois face à ce combat de coqs. Son programme prend le contre-pied total du productivisme des deux droites. Là où Estrosi parle de grands événements et Ciotti de sécurité identitaire, Chesnel-Le Roux parle de logement abordable — un problème criant à Nice où les prix de l'immobilier chassent les classes moyennes et les étudiants — et d'adaptation au changement climatique par la sobriété plutôt que par la technologie. La gauche espère capter l'électorat modéré effrayé par la radicalité de Ciotti et déçu par le virage macroniste d'Estrosi.
Un autre acteur trouble le jeu à la marge : Philippe Vardon. L'ancien identitaire, figure locale de l'extrême droite, navigue en eaux troubles. Longtemps rival de Ciotti, la dynamique de l'union des droites l'a contraint à un positionnement complexe, oscillant entre soutien critique et volonté de peser sur la ligne politique du bloc nationaliste. Sa capacité à mobiliser ou à diviser le vote patriote reste une inconnue, même si la logique de "vote utile" pour faire tomber Estrosi semble prédominer dans son camp.
Les programmes sont sur la table, mais à Nice, on vote souvent moins pour un projet que contre quelqu'un. Christian Estrosi parie que la peur de l'extrême droite aux manettes suffira à mobiliser un front républicain dès le premier tour. Éric Ciotti parie que le rejet du « système Estrosi » est plus fort que la diabolisation du RN. C'est dans cette atmosphère de référendum permanent, où chaque proposition sur les cantines scolaires ou les pistes cyclables est immédiatement traduite en arme politique, que les sondeurs tentent de lire l'avenir. Et ce qu'ils voient a de quoi donner des sueurs froides aux états-majors parisiens.
L'arithmétique de la colère et le précédent de 2024
Si la campagne se joue dans la rue, c'est dans les tableaux Excel des directeurs de campagne que se mesure l'ampleur du vertige. À défaut de sondage officiel publié en ce mois de janvier 2026, tous les regards restent rivés sur le seul « sondage grandeur nature » récent qui a traumatisé la majorité municipale : les élections législatives de l'été 2024. Ce scrutin fait office de juge de paix et hante les couloirs de l'Hôtel de Ville, car il a dessiné une carte électorale de Nice radicalement nouvelle, où la digue républicaine traditionnelle a cédé.
L'analyse froide des chiffres de 2024 révèle une dynamique que Christian Estrosi tente désespérément d'inverser. Lors de ce scrutin, l'alliance entre Éric Ciotti et le Rassemblement National a réalisé une démonstration de force inédite. Dans la première circonscription, celle-là même qui couvre une partie du cœur historique et du port, Éric Ciotti a été réélu avec une facilité déconcertante (45,14 % dès le premier tour, vainqueur au second), balayant le candidat macroniste Graig Monetti, pourtant jeune espoir du camp Estrosi. Plus inquiétant encore pour le maire sortant : la victoire écrasante au premier tour de Christelle D'Intorni (50,35 %) dans la 5e circonscription et de Bernard Chaix (53,71 %) dans la 3e. Ces scores "à la soviétique", obtenus dans des bastions populaires et périurbains, ont prouvé que le plafond de verre de l'extrême droite avait volé en éclats une fois allié à la droite conservatrice locale.
Face à cette marée, le "système Estrosi" ne peut plus compter que sur une résilience ciblée. Le maire sortant conserve un socle solide dans les quartiers ouest et sur les collines résidentielles aisées, où l'inquiétude face à une gestion RN/UDR reste un levier puissant. Une étude de l'IFOP réalisée fin 2024 indiquait d'ailleurs que si Éric Ciotti bénéficiait d'une forte crédibilité sur les sujets régaliens, Christian Estrosi gardait l'avantage sur la compétence gestionnaire et l'image à l'international. C'est sur cette faille que le maire insiste, rappelant sans cesse que la gestion d'une ville de 350 000 habitants ne s'improvise pas sur des slogans populistes.
L'inconnue mathématique majeure reste le comportement de l'électorat de gauche. Avec une gauche (Ecologistes/PS/PC) qui pèse structurellement entre 20 et 25 % à Nice, Juliette Chesnel-Le Roux se retrouve en position d'arbitre, mais un arbitre aux mains liées. Les reports de voix observés en 2024 ont montré une rupture du « front républicain » : une partie significative de l'électorat de gauche, lassée par quinze ans de gestion Estrosi et son positionnement sécuritaire, refuse désormais de choisir entre « la peste et le choléra », selon l'expression consacrée par les militants insoumis locaux. Si cette abstention différentielle se confirme en mars prochain, la réserve de voix du maire sortant pour un second tour sera historiquement faible.
La bataille des chiffres se résume donc à une course contre l'abstention. Éric Ciotti doit mobiliser les quartiers populaires qui ont plébiscité ses lieutenants en 2024 mais qui votent peu aux municipales. Christian Estrosi doit, lui, réveiller la bourgeoisie modérée et les retraités, effrayés par l'agitation nationale, en les convainquant que lui seul peut garantir la paix civile. L'équation est simple mais brutale : si la configuration des législatives de 2024 se reproduit à l'identique, l'alternance n'est plus une hypothèse, c'est une certitude statistique.
Le laboratoire d'une France recomposée
Au-delà des palmiers de la Promenade des Anglais et des querelles de clocher, ce qui se joue à Nice en ce mois de mars 2026 est scruté à la loupe par tous les états-majors parisiens, de l'Élysée au siège du Rassemblement National. La capitale de la Côte d'Azur n'est plus seulement une ville à conquérir ; elle est devenue le laboratoire à ciel ouvert de la recomposition politique française en vue de l'élection présidentielle de 2027. C'est ici, sur les rives de la Méditerranée, que la droite française joue son âme et peut-être sa survie sous sa forme historique.
Nice incarne physiquement la fracture tectonique qui divise désormais le paysage politique national en trois blocs. Christian Estrosi est devenu l'archétype du « bloc central » : une droite de gestion, libérale, européenne, qui a fini par fusionner avec la macronie pour faire barrage aux extrêmes. En rejoignant le parti Horizons d'Édouard Philippe dès sa création, le maire de Nice a parié sur l'effacement des clivages traditionnels gauche-droite au profit d'un front républicain permanent. Une victoire d'Estrosi prouverait que ce modèle de « notables » résiste encore à la vague populiste et que l'implantation locale prime sur les étiquettes nationales.
À l'inverse, Éric Ciotti teste grandeur nature la viabilité de son « Union des Droites ». Nice est la plus grande ville de France où cette alliance entre la droite conservatrice héritière du RPR et le Rassemblement National est en mesure de l'emporter. Pour Marine Le Pen et Jordan Bardella, une victoire de Ciotti serait le trophée ultime, la preuve par l'exemple que le « cordon sanitaire » est définitivement mort et que leur mouvement est capable de gérer une métropole internationale complexe, et non plus seulement des villes moyennes du bassin minier. Si le « laboratoire niçois » fonctionne, il servira de modèle pour les scrutins futurs dans tout le pays.
Cette élection marque aussi la fin d'une époque, celle où la droite azuréenne était une machine monolithique et invincible, capable de faire élire Jacques Chirac ou Nicolas Sarkozy avec des scores plébiscitaires. Cette hégémonie a volé en éclats. La violence de la lutte fratricide entre Estrosi et Ciotti, deux hommes qui ont grandi dans la même pépinière politique, illustre l'impossibilité de la synthèse. Il n'y a plus de place pour l'ambiguïté : il faut désormais choisir son camp, entre la droite qui gouverne avec le centre et la droite qui s'allie avec le RN.
Alors que la campagne entre dans sa dernière ligne droite, l'issue du scrutin reste incertaine, suspendue à la mobilisation des abstentionnistes et aux consignes de vote d'une gauche marginalisée. Mais quel que soit le vainqueur au soir du second tour, Nice aura changé de visage. La ville, longtemps perçue comme une simple vitrine touristique gérée par un paternalisme bonhomme, s'est révélée être le miroir grossissant des fractures françaises. Si la forteresse Estrosi tombe, c'est tout l'échiquier politique national qui tremblera. Si elle tient, ce sera au prix d'une ville coupée en deux, irréconciliable, image prémonitoire d'une France qui peine à se parler.