HONG KONG - NECROLOGIE
Rafael Hui Si-yan, le grand serviteur et le miroir brisé

Né le 8 février 1948 au cœur d’une colonie britannique en pleine reconstruction, Rafael Hui Si-yan a incarné, mieux que quiconque, l’ascension et les contradictions de l’élite administrative hongkongaise. Son parcours, qui s’achève en ce 1er février 2026, ne saurait être réduit à la chronique judiciaire qui en a terni le crépuscule. Il convient de l’observer avec le recul de l’historien politique, en scrutant les structures de pouvoir et les mutations sociétales qui ont permis l’éclosion, puis la chute, de celui que l’on surnommait le Roi de la stratégie. L’enfant qui voit le jour à Hong Kong appartient à cette génération charnière, celle qui n’est plus tout à fait chinoise par ses attaches continentales, mais pas encore pleinement hongkongaise au sens identitaire moderne, grandissant dans l’ombre tutélaire et formatrice de l’administration coloniale.
Formé à l’Université de Hong Kong, pépinière des futurs cadres locaux, puis perfectionné à Harvard, Rafael Hui intègre la fonction publique en 1970. C’est l’époque où Londres, consciente de la nécessité d’indigéniser l’administration, commence à ouvrir les portes de son prestigieux corps des officiers administratifs aux talents locaux. Hui s’y distingue rapidement par une intelligence vive, une capacité de synthèse hors du commun et une compréhension intuitive des rouages de la décision publique. Il n’est pas un tribun, mais un technocrate, un homme de dossiers capable de transformer une volonté politique floue en une machinerie administrative redoutable. Son ascension suit la courbe de la prospérité du territoire. Il traverse les départements clés, accumulant une expérience qui fait de lui un rouage indispensable de l’État.
Les années quatre-vingt et quatre-vingt-dix voient Rafael Hui s’imposer comme un pilier de la stabilité dans un climat d’incertitude croissante lié à la rétrocession de 1997. En tant que Secrétaire aux services financiers à partir de 1995, il navigue à vue durant la crise financière asiatique, protégeant le système d’ancrage du dollar de Hong Kong contre les attaques spéculatives. Mais sa réalisation majeure, celle qui aurait dû sceller sa place dans l’histoire administrative du territoire, reste la conception et la mise en œuvre du Fonds de prévoyance obligatoire (MPF). En bâtissant ce système de retraite, il offre à la cité-État un filet de sécurité sociale adapté à son économie libérale, démontrant une vision à long terme qui dépasse la simple gestion des affaires courantes. À cet instant de sa carrière, il incarne l’idéal du haut fonctionnaire : compétent, discret, dévoué à l’intérêt général, une figure rassurante de la continuité au moment où l’Union Jack laisse place au drapeau rouge aux cinq étoiles.
Pourtant, derrière cette façade de rigueur confucéenne mâtinée de flegme britannique, se dessine une personnalité plus complexe, plus baroque. Rafael Hui est un esthète, un homme de goûts dispendieux, amateur d’opéras, collectionneur de vinyles rares et de grands crus. Cette passion pour le beau et le luxe, qui pourrait n’être qu’un trait de caractère anodin, va devenir le talon d’Achille de sa carrière publique. Il quitte l’administration en 2000 pour diriger l’autorité du MPF qu’il a contribué à créer, avant de revenir au cœur du pouvoir en 2005. Donald Tsang, alors Chef de l’exécutif, le rappelle pour occuper le poste de Premier secrétaire de l’administration, le numéro deux du gouvernement. C’est le retour du fils prodigue, le rappel de l’expert pour stabiliser un gouvernement secoué par les démissions et les crises de légitimité.
C’est précisément durant cette période de transition, entre sa carrière de fonctionnaire et son retour politique, que se noue le drame. La frontière entre le service public et les intérêts privés, déjà poreuse dans une ville où l’immobilier dicte la loi économique, s’efface. Rafael Hui, dont le train de vie excède largement les émoluments officiels, entretient des relations étroites avec les magnats de la promotion immobilière, notamment les frères Kwok du groupe Sun Hung Kai Properties. Ce qui commence comme une relation de conseil se transforme en une dépendance financière toxique. Les versements occultes, les appartements de luxe mis à disposition, les prêts non remboursés ne sont pas, aux yeux de la justice qui passera plus tard, de simples cadeaux entre amis, mais le prix d’une bienveillance achetée.
L’historien des institutions voit ici l’illustration d’une dérive structurelle. Le système politique hongkongais, fondé sur une alliance tacite entre l’administration et les grandes familles d’affaires pour garantir la stabilité sociale et la croissance, portait en lui les germes de cette corruption. Hui n’a pas vendu un acte précis ; il a vendu sa disposition d’esprit, son influence diffuse, sa capacité à être les yeux et les oreilles du privé au sein du cénacle gouvernemental. C’est la définition même de la capture de l’État, non par la violence, mais par la séduction et l’endettement moral. La chute, lorsqu’elle survient, est vertigineuse. L’enquête de la Commission indépendante contre la corruption (ICAC), lancée en 2012, révèle au grand jour les dessous de cette alliance.
Le procès de 2014, souvent qualifié de procès du siècle à Hong Kong, est un théâtre où se joue bien plus que le sort d’un homme. C’est le procès d’une époque et d’une manière de gouverner. Dans le box des accusés, Rafael Hui apparaît vieilli, ruiné, exposé. Les détails de sa vie privée, ses dépenses pour une maîtresse à Shanghai, ses dettes colossales, sont étalés sur la place publique, brisant l’image de l’homme d’État intègre. La condamnation à sept ans et demi de prison pour inconduite dans la fonction publique marque une rupture symbolique. Elle signifie la fin de l’impunité pour une élite qui se croyait au-dessus des lois communes. Elle révèle aussi la fragilité des institutions face à la puissance de l’argent.
L’incarcération de Rafael Hui à la prison de Stanley est vécue comme une tragédie grecque. L’homme qui dînait dans les meilleurs restaurants de Londres et de Paris se retrouve confiné dans une cellule, dépouillé de ses titres honorifiques, déclaré en faillite. Pourtant, même dans la disgrâce, il conserve une certaine dignité, refusant de s’épancher, acceptant son sort avec un stoïcisme qui force, sinon le respect, du moins une forme de compassion. Sa libération anticipée en décembre 2019, pour bonne conduite, se fait dans la discrétion. Le Hong Kong qu’il retrouve n’est plus celui qu’il a gouverné. La ville est en proie à des convulsions politiques violentes, les manifestations de masse remettent en cause l’ordre établi, et la figure du technocrate médiateur semble appartenir à un passé révolu.
Les dernières années de sa vie, de 2020 à 2026, sont celles d’un exil intérieur. Rafael Hui, autrefois omniprésent dans les cercles de décision, devient un fantôme. Il vit retiré, loin des projecteurs, observant peut-être avec amertume l’évolution d’une administration dont il fut l’un des architectes les plus brillants avant d’en devenir le paria. Sa santé décline, miroir de son effacement social. Il n’est plus sollicité, plus consulté. Le Roi de la stratégie n’a plus de cour ni de royaume. Il reste seul avec ses souvenirs, ceux d’une époque où tout semblait possible pour les enfants de la colonie, où l’ascension sociale par le mérite scolaire et administratif était la promesse fondatrice du pacte social hongkongais.
Sa mort, survenue ce 1er février 2026 à l'âge de 77 ans, clôt définitivement ce chapitre. Elle intervient dans un contexte où Hong Kong cherche à se réinventer, à trouver une nouvelle place au sein de la Grande Baie, loin des modèles hérités de l’ère britannique. La disparition de Rafael Hui résonne comme un avertissement lointain, un écho d’une période où l’excellence technocratique ne suffisait pas à garantir la probité morale. Elle rappelle que l’intelligence politique, si elle est découplée de l’éthique, ne mène qu’à la ruine.
Au moment de dresser le bilan de cette existence, il faut se garder de tout manichéisme. Rafael Hui ne fut ni un héros sans tache, ni un méchant de caricature. Il fut un homme de son temps, un produit brillant d’un système hybride, coincé entre deux mondes, deux époques, deux loyautés. Il a servi sa ville avec talent, modernisant ses infrastructures financières et sociales, avant de céder aux sirènes d’un matérialisme dévorant qui a fini par l’engloutir. Son legs est double : d’un côté, des institutions comme le MPF qui continuent de servir des millions de Hongkongais ; de l’autre, une jurisprudence morale implacable sur les conflits d’intérêts au sommet de l’État.
L’histoire retiendra sans doute de lui l’image de ce serviteur de l’État qui, ayant atteint les sommets, a oublié que la véritable grandeur du politique réside non dans les privilèges qu’il confère, mais dans l’abnégation qu’il exige. En mourant aujourd’hui, Rafael Hui emporte avec lui les secrets d’une ère révolue, celle des arrangements feutrés et des alliances tacites, laissant derrière lui une ville qui a dû apprendre, dans la douleur, que la transparence est le prix de la confiance publique. Son itinéraire, de la lumière des sommets à l’ombre de la cellule, puis à l’oubli, demeure une leçon politique majeure, une illustration saisissante des périls de la puissance lorsque celle-ci s'affranchit de la vertu. C'est le destin tragique d'un homme qui a cru pouvoir concilier le service du public et l'appétit du privé, et qui a fini brisé par la collision de ces deux mondes.