JORDANIE - NECROLOGIE

Ahmad Obeidat, itinéraire dans le siècle jordanien

Né le 18 novembre 1938 à Hartha, dans le gouvernorat d’Irbid, Ahmad Abdul Majeed Obeidat voit le jour au cœur d’une Transjordanie encore sous mandat britannique, mais dont les structures sociales et tribales forment déjà l’ossature de ce qui deviendra, quelques années plus tard, le Royaume hachémite indépendant. Appartenant à la puissante tribu des Obeidat, l’une des familles piliers du régime dans le nord du pays, il grandit dans un environnement où l’allégeance à la terre et la loyauté envers la structure politique émergente sont indissociables. Cette naissance dans le nord rural, non loin de la frontière syrienne et du fleuve Yarmouk, ancre dès l’origine sa trajectoire dans la géographie politique d’un État tampon, dont la survie dépendra autant de sa cohésion interne que de sa capacité à naviguer dans les eaux tumultueuses du Proche-Orient. L’année de sa naissance précède de peu le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, inscrivant sa génération dans celle des bâtisseurs de l’indépendance, ceux pour qui l’État n’est pas une abstraction, mais une conquête quotidienne et une nécessité vitale face aux turbulences régionales.

Son parcours éducatif le mène loin de ses collines natales, vers une capitale intellectuelle en pleine effervescence. Il obtient son baccalauréat à Naplouse, ville palestinienne alors intimement liée au destin jordanien, avant de poursuivre ses études supérieures en Irak. En 1961, il sort diplômé de la faculté de droit de l’Université de Bagdad. Ce séjour irakien est capital pour comprendre la psychologie politique de sa génération. Bagdad, au tournant des années cinquante et soixante, est le creuset du nationalisme arabe, un foyer d’idées révolutionnaires où se confrontent baasistes, communistes et nationalistes nassériens. Le jeune Obeidat y observe la fragilité des institutions face à la rue et la puissance des idéologies. Pourtant, contrairement à beaucoup de ses contemporains séduits par la fièvre révolutionnaire, il choisit la voie du légalisme et du service de l’État jordanien, rentrant au pays pour intégrer l’administration. Après une brève expérience dans l’enseignement en 1957, il rejoint le ministère des Finances, puis la Sécurité publique en 1962, entamant une ascension qui le mènera au cœur du réacteur du pouvoir hachémite.

L’année 1964 marque le véritable tournant de sa carrière avec son entrée au Département des Renseignements Généraux, le célèbre Mukhabarat. Il y servira pendant deux décennies, gravissant les échelons jusqu’à en devenir le directeur général de 1974 à 1982. Cette période est cruciale dans l’histoire de la Jordanie. Elle couvre la montée des tensions avec les fedayins palestiniens, la guerre de 1967, et surtout les événements tragiques de Septembre noir en 1970, où la monarchie vacille mais ne tombe pas. En tant qu’officier puis chef des services de renseignement, Ahmad Obeidat est l’un des gardiens du temple, l’homme de l’ombre chargé de garantir la pérennité du trône face aux subversions internes et aux menaces externes. Sous sa direction, le service se professionnalise et devient une institution redoutée mais centrale, véritable colonne vertébrale du régime. Pour l’historien du politique, cette phase de sa vie illustre parfaitement la fonction tribunitienne de l’appareil sécuritaire en Jordanie : une institution qui, au-delà de la répression, assure l’intégration des élites transjordaniennes et la médiation entre le Palais et la société. Obeidat incarne alors l’ordre, la stabilité et la primauté de la raison d’État, dans une période où la survie du Royaume est la seule boussole politique valable.

En 1982, il quitte l’uniforme pour le costume civil, devenant ministre de l’Intérieur dans le gouvernement de Mudar Badran. C’est une transition classique dans les régimes où la frontière entre la sécurité et la politique est poreuse, mais elle préfigure chez lui une évolution plus profonde. Deux ans plus tard, le 10 janvier 1984, le roi Hussein le nomme Premier ministre. Son mandat, qui durera jusqu’en avril 1985, s’inscrit dans un contexte économique qui commence à se détériorer, annonçant la fin de la rente pétrolière indirecte des années soixante-dix. À la tête du gouvernement, Obeidat tente d’initier des réformes administratives et de lutter contre la corruption, un thème qui deviendra plus tard son cheval de bataille. Cependant, son passage à la primature est aussi marqué par la persistance de la loi martiale et un Parlement suspendu, limitant sa marge de manœuvre. Il est alors un technocrate de l’ordre, un serviteur loyal qui gère les affaires courantes sans pouvoir encore bousculer les structures profondes du système qu’il a lui-même contribué à consolider.

C’est après son départ du gouvernement que la figure d’Ahmad Obeidat acquiert sa dimension la plus singulière, celle d’un homme d’État se muant en conscience critique. La rupture de 1989, marquée par les émeutes du sud et la reprise de la vie parlementaire, ouvre une nouvelle ère. Le roi Hussein, avec une intuition politique remarquable, confie à son ancien chef des services secrets une mission d’une importance historique : la présidence de la Commission royale chargée de rédiger la Charte nationale en 1990-1991. Ce document est fondamental. Il vise à réintégrer l’opposition, notamment les Frères musulmans, dans le jeu politique légal, en échange de leur reconnaissance de la légitimité hachémite. Obeidat, l’ancien "flic" du régime, se révèle être un négociateur subtil et un architecte du consensus. Il parvient à faire asseoir à la même table nationalistes, islamistes, conservateurs et libéraux pour définir un nouveau pacte social. La Charte nationale reste sans doute son héritage politique le plus abouti, une tentative de synthèse entre la tradition autoritaire de l’État et les aspirations démocratiques de la société civile, illustrant la capacité du système jordanien à absorber les chocs par la cooptation et le dialogue.

Cependant, la décennie qui suit la paix avec Israël en 1994 voit Obeidat s’éloigner progressivement du cercle restreint des décideurs. Nommé au Sénat, il en démissionne avec fracas pour marquer son opposition au traité de Wadi Araba, fidèle en cela à une vision nationaliste arabe qu’il n’a jamais totalement reniée malgré son service du régime. Cette démission marque le début de sa mue en opposant de l’intérieur. Il ne s’agit pas d’une opposition de rupture, mais d’une dissidence de principe, portée par un homme qui connaît trop bien les arcanes du pouvoir pour vouloir le détruire, mais qui refuse de cautionner ce qu’il perçoit comme une dérive. Sa nomination à la tête du Centre national des droits de l'homme en 2003 confirme ce nouveau statut. Durant cinq ans, il utilise cette tribune institutionnelle pour critiquer les abus des services de sécurité – ces mêmes services qu’il a dirigés – et dénoncer les irrégularités électorales. Il publie des rapports accablants sur la situation des libertés publiques, devenant la bête noire des gouvernements successifs tout en restant intouchable du fait de son passé et de son poids tribal.

L’apogée de cette transformation survient en 2011, dans le sillage du Printemps arabe. Alors que les rues d’Amman, de Karak et de Ma’an grondent, Ahmad Obeidat, alors septuagénaire, prend la tête du Front national pour la réforme. Il s’agit d’une coalition hétéroclite rassemblant la gauche, les islamistes et des personnalités tribales indépendantes. Voir l’ancien patron du Mukhabarat marcher au premier rang des manifestations, bras dessus bras dessous avec les leaders de l’opposition islamiste, est une image saisissante qui résume à elle seule les paradoxes de la vie politique jordanienne. Il réclame une réforme constitutionnelle, la fin de la corruption endémique et le retour à l’esprit de la Constitution de 1952. Son discours est celui d’un réformiste conservateur : il ne veut pas renverser la table, mais la redresser. Il met en garde le Palais contre l’aveuglement et l’inertie, utilisant son autorité morale pour canaliser la colère de la rue vers des revendications politiques structurées. Cette période révèle la complexité de la culture politique jordanienne, où l’opposition la plus audible vient parfois du cœur même de l’establishment.

Les dernières années de sa vie sont celles d’un patriarche retiré mais attentif, dont la parole rare est scrutée comme un oracle. Il continue de plaider pour une véritable séparation des pouvoirs et pour l'indépendance de la justice, observant avec amertume le recul des libertés et le verrouillage progressif de l'espace public qu'il avait tenté d'ouvrir au début des années 90. Il devient la mémoire vivante d'une époque où l'État, bien que dur, semblait avoir un cap. Sa critique du néolibéralisme économique, qui a démantelé les solidarités traditionnelles sans créer de véritable prospérité partagée, résonne fortement auprès d'une population appauvrie. Il incarne une forme de nostalgie pour un "étatisme éclairé", regrettant que la modernisation administrative ait cédé le pas à la gestion comptable et sécuritaire à court terme. Jusqu'au bout, il sera resté cet homme de la frontière, à la charnière de deux mondes : celui de la loyauté tribale inconditionnelle et celui de la citoyenneté moderne exigeante.

Ahmad Obeidat s’est éteint hier, 2 février 2026, à Amman à l'âge de 87 ans, la ville qu’il a vue se métamorphoser d’une bourgade de province en une métropole tentaculaire. Sa disparition marque symboliquement la fin d’un cycle politique. En ce 3 février 2026, alors que la Jordanie fait face à de nouveaux défis démographiques et géopolitiques, sa mort résonne comme le crépuscule d’une génération d’hommes d’État qui ont construit le royaume de leurs mains. Il laisse derrière lui un héritage complexe : celui d’un bâtisseur de l’appareil sécuritaire devenu le chantre des droits de l’homme, une trajectoire qui, loin d’être contradictoire, révèle la dialectique permanente entre l’ordre et la liberté qui traverse toute l’histoire contemporaine de la Jordanie. Les hommages qui affluent aujourd'hui, venant aussi bien des cercles du pouvoir que des rangs de l'opposition, témoignent de la place unique qu'il occupait. Il n'était pas seulement un ancien Premier ministre ; il était le miroir dans lequel l'État jordanien pouvait contempler ses propres contradictions, ses réussites et ses occasions manquées. Avec lui disparaît une certaine idée de la politique, faite de gravité, de sens de l’histoire et d’une conviction inébranlable que la réforme est le meilleur rempart contre le chaos.