PRESIDENTIELLE - 08 FEVRIER
Référendum sur la démocratie face à la montée de l'extrême droite

Les cicatrices d'un premier tour historique et la fracture portugaise
Le brouillard matinal qui enveloppe Lisbonne semble refléter l'incertitude et la gravité du moment politique que traverse le Portugal. Jamais depuis la Révolution des Œillets, le pays n'avait été confronté à un choix aussi radicalement binaire pour la présidence de la République. Le scrutin de dimanche prochain, le 8 février, ne sera pas une simple formalité électorale, mais bien un jugement sur l'âme même de la nation lusitanienne. Pour comprendre la tension palpable qui règne dans les rues de Porto, de Faro ou de Coimbra, il faut remonter à la secousse tellurique du dimanche 18 janvier dernier. Le premier tour de cette élection présidentielle a redessiné la carte politique du pays avec une brutalité que peu d'observateurs avaient anticipée dans son ampleur.
Les résultats définitifs du premier tour ont agi comme un révélateur des angoisses portugaises. António José Seguro, l'ancien secrétaire général du Parti Socialiste, est arrivé en tête avec 31,12 % des suffrages. Ce score, s'il le place en position de force, trahit néanmoins l'érosion des partis traditionnels, incapables de fédérer une majorité absolue dès le premier round. Mais le véritable séisme est venu de la seconde place. André Ventura, le leader du parti Chega, a réussi son pari de briser le plafond de verre en captant 23,52 % des voix, éliminant de la course des figures majeures de la vie politique nationale. Cette qualification pour le second tour marque l'aboutissement d'une stratégie de normalisation de la droite radicale, entamée il y a plusieurs années, et qui trouve aujourd'hui un écho retentissant auprès d'une partie de l'électorat fatiguée par les scandales et la stagnation économique.
L'analyse fine de la sociologie électorale du 18 janvier montre un pays coupé en deux, non plus seulement géographiquement entre le Nord et le Sud, mais sociologiquement entre les "inclus" du système et les "oubliés". Seguro a dominé dans les grandes métropoles et parmi les retraités, bénéficiant de l'image de stabilité et d'expérience que son parcours lui confère. Ventura, en revanche, a aspiré la colère des zones périurbaines et rurales, siphonnant une partie de l'électorat de droite traditionnelle tout en mobilisant les abstentionnistes. Les autres candidats, balayés par cette polarisation, n'ont pu que constater les dégâts. Le libéral João Cotrim de Figueiredo, malgré une campagne dynamique, a échoué aux portes de la qualification, tout comme l'amiral Henrique Gouveia e Melo, dont la popularité acquise durant la crise sanitaire n'a pas suffi à transformer l'essai politique, plafonnant autour de 12 %.
Depuis ce soir-là, la campagne d'entre-deux-tours s'est transformée en une guerre de tranchées. Le Portugal vit au rythme des invectives et des appels à la mobilisation. L'atmosphère est lourde, chargée d'une électricité statique que l'on ressent dans les conversations de café comme sur les plateaux de télévision. Ce n'est plus une compétition entre deux programmes, mais une confrontation entre deux visions du monde. D'un côté, Seguro incarne la continuité institutionnelle, la promesse d'une présidence apaisée et garante de la Constitution. De l'autre, Ventura se pose en tribun du peuple, promettant de "nettoyer" le pays de la corruption et de renverser la table d'un système qu'il juge moribond. À quatre jours du scrutin, alors que le silence de la réflexion électorale approche, chaque camp jette ses dernières forces dans la bataille, conscient que le vainqueur définira le visage du Portugal pour la prochaine décennie.
L'union sacrée des modérés forme un barrage fragile mais déterminé
Face à la perspective d'une présidence Ventura, les digues politiques traditionnelles, que l'on disait usées, se sont réactivées avec une vigueur surprenante. La dynamique de l'entre-deux-tours est marquée par la constitution d'un "front républicain" hétéroclite mais solide, qui transcende les clivages habituels gauche-droite. C'est l'un des faits majeurs de cette campagne : la capacité d'António José Seguro à rassembler autour de son nom des personnalités et des électorats qui, en temps normal, n'auraient jamais coché la case d'un candidat socialiste. Cette coalition de la raison, née de l'urgence, est peut-être le rempart le plus efficace contre la montée du populisme.
Le tournant décisif de cette recomposition a eu lieu il y a quelques jours, lorsque l'amiral Henrique Gouveia e Melo est sorti de sa réserve. Dans un communiqué qui fera date, l'ancien coordinateur de la task-force de vaccination, figure respectée pour son intégrité et son sens de l'État, a annoncé qu'il voterait pour António José Seguro. Ses mots, pesés et graves, ont résonné bien au-delà de son propre électorat. En appelant à un "voto útil" (vote utile) au service du Portugal, il a implicitement désigné le danger que représenterait, selon lui, l'élection de son rival. Gouveia e Melo a loué la "modération" et l'absence "d'agenda partisan" de Seguro, offrant à ce dernier une caution morale inestimable auprès des électeurs centristes et indépendants qui auraient pu être tentés par l'abstention.
Mais le ralliement le plus spectaculaire vient peut-être de la droite libérale. Les électeurs de João Cotrim de Figueiredo, qui représentent une part significative du corps électoral, se retrouvent en position d'arbitres. Les enquêtes d'opinion montrent qu'une majorité d'entre eux, environ 56 % selon les dernières données de la Catholique, s'apprêtent à reporter leurs voix sur le candidat socialiste. C'est un phénomène rare dans la politique portugaise : voir des libéraux, attachés à la réduction de l'État et à la liberté d'entreprise, choisir un homme issu du sérail socialiste. Ce report de voix n'est pas un chèque en blanc pour le programme de Seguro, mais un rejet catégorique de la vision illibérale de la société portée par André Ventura. Même Luís Marques Mendes, figure tutélaire du centre-droite, a vu son électorat glisser massivement vers le soutien à Seguro, privilégiant la stabilité institutionnelle aux aventures politiques.
André Ventura, isolé sur sa droite, tente de dépeindre cette coalition comme une "magouille du système", une alliance des élites contre le peuple. Il fustige ce qu'il appelle l'hypocrisie de ses adversaires, mais force est de constater que sa stratégie de "seul contre tous" montre ses limites arithmétiques. Si le leader du Chega conserve un noyau dur de fidèles extrêmement mobilisés, environ 93 % de ses électeurs du premier tour étant prêts à revoter pour lui, il peine à élargir sa base. Les transferts de voix lui sont défavorables. Là où Seguro additionne, Ventura soustrait. L'isolement politique du candidat d'extrême droite, qui était autrefois sa force pour dénoncer le "système", devient aujourd'hui son talon d'Achille à l'heure où il faut rassembler 50 % des Portugais plus une voix. La digue tient, pour l'instant, renforcée par ces ralliements successifs qui dessinent les contours d'une victoire possible, mais qui obligera le futur président à gouverner au-delà de son propre camp.
Un duel télévisé record expose deux conceptions irréconciliables de l'État
Le point d'orgue de cette campagne restera sans nul doute le débat télévisé du mardi 27 janvier, un moment de télévision qui a figé le pays devant ses écrans. Diffusé simultanément par la RTP, la SIC et la TVI, ce face-à-face a rassemblé près de trois millions de téléspectateurs, un record absolu pour un débat politique au Portugal ces dernières années. Au-delà des chiffres d'audience, c'est la nature même de l'affrontement qui a marqué les esprits. Pendant près de deux heures, les Portugais ont assisté à une collision frontale entre deux styles, deux tempéraments et deux visions de la fonction présidentielle qui ne pouvaient être plus antinomiques.
António José Seguro, fidèle à sa réputation, a endossé le costume du présidentiable calme, presque professoral. Sa stratégie était claire : ne pas descendre dans l'arène de l'invective, éviter les pièges de la provocation et incarner la sérénité face à la tempête. Il s'est présenté comme le gardien des institutions, maîtrisant ses dossiers, rappelant sans cesse les prérogatives constitutionnelles du Président. Face aux attaques, il a opposé une résistance flegmatique, parfois jugée trop passive par certains commentateurs, mais redoutablement efficace pour souligner le contraste avec son adversaire. Seguro a joué la carte de la "force tranquille", cherchant à rassurer un électorat inquiet par les promesses de rupture brutale.
En face, André Ventura a tenté un numéro d'équilibriste difficile. Conscient de son retard dans les sondages et de la nécessité de désamorcer la peur qu'il suscite chez les modérés, il a essayé de lisser son image, adoptant par moments une posture plus contenue qu'à l'accoutumée. Mais le naturel est vite revenu au galop. Pressé par un Seguro qui pointait les incohérences de son programme, Ventura a laissé échapper des signes d'agacement, accusant son rival de "manque d'idées" et d'être une marionnette du Parti Socialiste. Le moment le plus révélateur est survenu après le débat, lorsque Ventura a confié à des étudiants de l'Université Lusíada avoir eu un moment de sidération, un "What the f...", face aux réponses de Seguro. Cette sortie, peu présidentielle, a trahi sa frustration de n'avoir pas réussi à imposer son rythme et ses thèmes durant l'échange.
Les analyses post-débat sont quasi unanimes : Seguro a gagné aux points, non pas par KO, mais par sa capacité à ne pas commettre d'erreur majeure et à maintenir sa stature. Il a réussi à renvoyer Ventura à son image d'agitateur, inapte à la fonction suprême. Le leader du Chega, qui espérait utiliser cette tribune pour renverser la table et créer une dynamique nouvelle, n'a pas trouvé la faille. Au contraire, le débat a semblé cristalliser les positions. Pour beaucoup d'électeurs indécis, la confrontation a validé l'idée que si Ventura est un formidable opposant, Seguro est le seul qui "ressemble" à un Président. Ce soir-là, la bataille de l'image, cruciale dans une élection centrée sur une personnalité, a clairement basculé en faveur du candidat socialiste, consolidant son avance à l'entame de la dernière ligne droite.
Les chiffres annoncent un plébiscite pour la stabilité malgré l'incertitude
À quatre jours du verdict des urnes, la science politique tente de dessiner les contours du futur paysage institutionnel portugais. Les enquêtes d'opinion, scrutées avec fébrilité par les états-majors, convergent toutes vers une même tendance, bien que l'histoire récente nous ait appris à nous méfier des certitudes préélectorales. Les derniers chiffres publiés par l'Université Catholique pour la RTP et le journal Público, ainsi que le baromètre de la Pitagórica pour TVI/CNN, décrivent un scénario de victoire large pour António José Seguro. Les projections lui attribuent entre 65 % et 70 % des voix exprimées, une avance qui, si elle se confirmait, lui conférerait une légitimité incontestable, rappelant les plébiscites de l'ère Mário Soares en 1991.
La sondage de la Pitagórica, réalisé entre le 29 et le 31 janvier, offre une photographie précise des rapports de force : Seguro recueille 53,6 % d'intentions de vote directes contre 27,8 % pour Ventura. Une fois les indécis répartis, l'écart se creuse pour atteindre un score de 65,8 % contre 34,2 %. Plus significatif encore, la dynamique semble figée. Malgré une légère érosion de Seguro post-débat, Ventura ne parvient pas à capitaliser sur cette baisse. Les voix perdues par le socialiste ne vont pas vers le candidat du Chega, mais se réfugient dans l'abstention ou le vote blanc, signe que le plafond de verre de l'extrême droite est, pour cette élection du moins, infranchissable. Le "Radar des Sondages" de l'Observador confirme cette tendance lourde, projetant une victoire sans appel du candidat soutenu par le PS.
Cependant, derrière cette apparente autoroute vers le palais de Belém, des inconnues demeurent. La principale reste la mobilisation. Les sondages indiquent une intention de participation très élevée, supérieure à 80 %, un chiffre qui tranche avec l'abstentionnisme croissant des dernières décennies. Si cette mobilisation se concrétise, elle profitera massivement à Seguro, porté par le vote barrage. Mais si l'électorat modéré, rassuré par les sondages favorables, venait à se démobiliser en pensant que "les jeux sont faits", l'écart pourrait se resserrer dangereusement. C'est le paradoxe du favori : devoir convaincre ses électeurs que la victoire n'est pas acquise pour s'assurer qu'elle le soit.
Le Portugal s'apprête donc à vivre un dimanche historique. Si António José Seguro l'emporte comme prévu, il héritera d'un pays qui a clairement rejeté l'aventure populiste mais qui reste profondément divisé. Sa victoire sera celle de la raison et des institutions, mais elle l'obligera à être le président de tous, y compris de ces 30 % ou plus de Portugais qui auront choisi le bulletin Ventura pour exprimer leur colère. L'élection du 8 février 2026 ne marquera pas la fin de la crise politique portugaise, mais peut-être le début d'une nouvelle ère de recomposition, où la démocratie aura prouvé sa résilience face à ses démons intérieurs. Dans les bureaux de vote, de Braga à Setúbal, c'est bien la maturité démocratique du Portugal qui sera testée, sous le regard attentif d'une Europe qui retient son souffle.