LEGISLATIVES - 08 FEVRIER
Le Royaume fracturé : un vote pour la survie

Le royaume des incertitudes
Bangkok étouffe sous une chaleur précoce en ce début de février, mais ce n'est pas seulement le thermomètre qui fait transpirer les élites de la capitale. À trois jours d'un double scrutin historique, l'atmosphère dans les rues de la Cité des Anges est chargée d'une électricité statique que ni les pluies de mousson ni les canons à eau de la police ne semblent pouvoir dissiper. Ce dimanche 8 février 2026 ne sera pas un jour comme les autres pour les soixante-six millions de Thaïlandais. Ils sont appelés aux urnes non seulement pour élire leurs cinq cents députés, mais aussi pour répondre à une question existentielle lors d'un référendum inédit sur la Constitution. C'est un moment de vérité pour un royaume qui, depuis trois ans, oscille dangereusement entre un désir furieux de renouveau et les tenailles d'un conservatisme inébranlable.
Sur les avenues de Sukhumvit et de Silom, les affiches électorales aux couleurs criardes se disputent l'attention des passants, masquant parfois les vitrines des centres commerciaux de luxe où l'inquiétude économique est palpable. Car l'éléphant dans la pièce, ou plutôt le dragon, c'est l'économie. La récente annonce par les États-Unis de nouveaux droits de douane de 19 % sur les importations thaïlandaises a fait l'effet d'une bombe dans les milieux d'affaires. Cette mesure protectionniste frappe de plein fouet un pays dont le moteur des exportations toussait déjà, et elle a propulsé le pouvoir d'achat au sommet des préoccupations des électeurs. Dans les marchés de nuit, entre les étals de brochettes et de vêtements bon marché, on ne parle que de cela : la vie chère, la dette des ménages qui explose et cette sensation persistante que le pays fait du surplace pendant que ses voisins, le Vietnam en tête, accélèrent.
C'est dans ce climat morose que se joue le destin politique d'Anutin Charnvirakul. Le Premier ministre par intérim, souvent qualifié de caméléon pour sa capacité surnaturelle à survivre à toutes les tempêtes politiques, joue ici sa partition la plus complexe. Héritier d'un empire de la construction, ancien ministre de la Santé durant la pandémie, Anutin a pris les rênes du pouvoir en septembre dernier, suite à la destitution brutale de Paethongtarn Shinawatra par la Cour constitutionnelle. Son parti, le Bhumjaithai, qui a fait de la dépénalisation du cannabis son cheval de bataille avant de se recentrer sur un conservatisme pragmatique, se pose en garant de la stabilité. Anutin, avec son sourire inaltérable, parcourt le pays en promettant de protéger la monarchie tout en modernisant l'économie, une équation que beaucoup jugent impossible. Il compte sur son réseau d'influence dans les provinces, les fameux "Baan Yai", ces grandes familles locales qui font et défont les élections loin des regards de Bangkok.
Mais face à lui se dresse une vague orange que rien ne semble pouvoir endiguer. Le Parti du Peuple, héritier direct du défunt Move Forward dissous par la justice, domine les sondages avec une insolence qui effraie l'establishment. Dirigé par Natthaphong Ruengpanyawut, un technocrate discret devenu tribun par la force des choses, le parti ne promet plus seulement des réformes institutionnelles. Il a appris de ses échecs passés. Cette fois, le Parti du Peuple parle au portefeuille des Thaïlandais. Son programme des "Cent Jours", chiffré à 250 milliards de bahts, promet une relance massive par l'investissement et un soutien direct aux PME. C'est un virage stratégique majeur : lier la réforme démocratique à la prospérité économique. Natthaphong martèle dans chaque meeting que les monopoles protégés par l'armée et les vieilles lois sont les véritables freins à la richesse du peuple.
Le contraste est saisissant avec le Pheu Thai, le parti de la famille Shinawatra, qui semble n'être plus que l'ombre de lui-même. Décapité par la justice, trahi par ses alliances contre-nature avec les partis militaires après les élections de 2023, le géant populiste est à genoux. Ses électeurs traditionnels du Nord et du Nord-Est, les Chemises Rouges, sont désorientés. Beaucoup, déçus par les compromissions, regardent désormais vers le Parti du Peuple, créant une dynamique électorale inédite qui pourrait balayer les bastions traditionnels. Cependant, la politique thaïlandaise n'est jamais une ligne droite. Les rumeurs de coup d'État, les tensions renouvelées à la frontière cambodgienne autour du temple de Preah Vihear et les manœuvres de coulisses rappellent à tous que le vote populaire n'est souvent que la première étape d'un processus opaque. Ce dimanche, les Thaïlandais ne votent pas seulement pour un parti, ils votent pour savoir si leur voix compte encore.
La mécanique constitutionnelle grippée
Il est rare qu'un scrutin législatif, par nature moment de respiration démocratique, soit à ce point éclipsé par une question de droit pur. Pourtant, ce 8 février 2026, le véritable enjeu qui se jouera dans l'isoloir pourrait bien être celui qui figure sur le second bulletin de vote, celui du référendum. "Approuvez-vous qu'il y ait une nouvelle constitution ?" La formulation est d'une simplicité biblique, presque trompeuse, car elle dissimule un imbroglio juridique et institutionnel d'une complexité redoutable, symptomatique du mal qui ronge la Thaïlande depuis deux décennies : la judiciarisation de la vie politique.
Pour comprendre la portée de ce référendum, il faut remonter à la genèse du texte actuel, promulgué en 2017 sous l'égide de la junte militaire alors au pouvoir. Conçue pour verrouiller le jeu démocratique, cette constitution a permis au Sénat, entièrement nommé par l'armée, de bloquer l'accession au pouvoir du vainqueur des urnes en 2023. Elle a également offert à la Cour constitutionnelle des pouvoirs exorbitants, lui permettant de dissoudre des partis et de démettre des Premiers ministres pour des motifs parfois véniels. La destitution de Paethongtarn Shinawatra en septembre 2025, pour une question d'éthique liée à une nomination administrative, a été le coup de grâce. Elle a démontré, s'il en était encore besoin, que le pouvoir exécutif à Bangkok ne réside pas à la Maison du Gouvernement, mais dans les chambres feutrées des tribunaux.
C'est dans ce contexte de "gouvernement des juges" que s'inscrit la consultation de dimanche. L'initiative, paradoxalement, a été lancée par le gouvernement intérimaire d'Anutin Charnvirakul, pourtant bénéficiaire du système actuel. C'est une manœuvre politique habile : en accédant à la demande populaire d'une réécriture de la charte fondamentale, le Premier ministre tente de désamorcer la colère de la rue tout en contrôlant le calendrier. Car le processus est un parcours du combattant. La Cour constitutionnelle, saisie préventivement, a rendu l'arrêt 18/2568 qui impose non pas un, mais trois référendums successifs pour valider une nouvelle constitution. Le vote de ce dimanche n'est que la première étape. Si le "oui" l'emporte, il faudra encore élire une assemblée constituante, puis soumettre le texte final à un nouveau vote populaire. Un processus qui pourrait prendre des années, laissant tout le temps aux forces conservatrices de se réorganiser.
L'analyse des positions des différents partis éclaire les lignes de fracture du royaume. Le Parti du Peuple, fer de lance de la contestation, appelle à un vote massif pour le "oui", voyant dans ce référendum l'unique porte de sortie pour briser le cycle des coups d'État et de la tutelle militaire. Pour eux, il s'agit de redonner la souveraineté au peuple, de démanteler l'héritage de la dictature et de réformer des institutions comme la Commission électorale, dont l'impartialité est régulièrement mise en doute. À l'opposé, le parti United Thai Nation, proche des anciens généraux putschistes, mène une campagne discrète mais efficace pour le "non" ou l'abstention, arguant que la constitution de 2017 garantit la stabilité et protège l'institution monarchique contre les "extrémistes". Le Parti Démocrate, cette vieille formation qui tente de survivre, soutient le principe d'une révision mais pose des lignes rouges infranchissables sur les chapitres concernant la royauté.
Ce qui frappe l'observateur, c'est le scepticisme qui entoure l'exercice. Les juristes et les politologues de l'Université Thammasat et de Chulalongkorn, interrogés ces dernières semaines, ne cachent pas leur pessimisme. Même si le "oui" l'emporte largement, ce qui est probable au vu des sondages, rien ne garantit que le résultat sera respecté. L'histoire récente de la Thaïlande est un cimetière de mandats populaires annulés par des décisions de justice ou des interventions militaires. Le risque est grand de voir le Sénat, dont le mandat court encore, utiliser des arguties juridiques pour bloquer la formation de l'assemblée constituante. Le référendum de dimanche ressemble ainsi à un pari pascalien pour les démocrates thaïlandais : il est rationnel de voter "oui", même si les chances de voir le changement aboutir sont minces, car l'alternative est la certitude du statu quo. Dans les campagnes du Nord-Est comme dans les quartiers dortoirs de Bangkok, les électeurs semblent avoir compris que leur bulletin de vote est moins une clé ouvrant la porte du pouvoir qu'un bélier pour tenter, une fois de plus, d'en forcer la serrure.
Les cobras et le spectre de la trahison
Dans les salons privés du Polo Club de Bangkok, loin de la clameur des meetings électoraux qui résonnent dans les stades de province, une autre élection se joue, bien plus feutrée mais infiniment plus brutale. C'est ici, entre deux verres de whisky hors de prix, que se dessine la véritable carte politique de la Thaïlande, une carte qui n'a que peu à voir avec les circonscriptions colorées affichées par la Commission électorale. À l'approche du scrutin de dimanche, le royaume assiste à la résurgence d'un phénomène endémique qui empoisonne sa démocratie : la politique des Cobras. Ce terme, désormais entré dans le lexique courant, désigne ces députés élus sous une bannière progressiste qui, une fois au parlement, rampent vers la majorité gouvernementale en échange de bananes, métaphore à peine voilée pour des mallettes de billets ou des promesses de portefeuilles ministériels. L'atmosphère de cette fin de campagne est saturée de ces rumeurs de trahison, transformant la course électorale en un mercato cynique où la loyauté idéologique est une devise dévaluée face au dollar et au baht.
L'épicentre de ce tremblement de terre politique se situe dans les fiefs des Baan Yai, ces Grandes Maisons, des clans familiaux qui règnent en seigneurs féodaux sur des provinces entières. À Chonburi, à Suphan Buri ou à Nakhon Ratchasima, l'idéologie du Parti du Peuple ou les promesses populistes du Pheu Thai se heurtent au mur de béton du patronage local. Les reportages de terrain montrent une réalité crue : les électeurs, souvent écrasés par la dette, sont courtisés non pas avec des programmes, mais avec des enveloppes. Le tarif du vote a flambé, atteignant des sommets jamais vus, signe que l'enjeu est existentiel pour l'élite en place. Anutin Charnvirakul, le Premier ministre par intérim, s'appuie ouvertement sur ce réseau de notables. Sa stratégie est celle de l'anaconda : étouffer l'adversaire non pas par le nombre de voix au niveau national, mais en verrouillant suffisamment de sièges de circonscription grâce à ces baronnies locales pour rendre toute coalition adverse ingouvernable. C'est une mathématique de la survie qui méprise l'esprit du suffrage universel pour en exploiter les failles mécaniques.
Mais l'arme la plus redoutable déployée dans cette dernière ligne droite n'est pas l'argent, c'est le nationalisme, ce vieux levier rouillé que les conservateurs actionnent dès que leur pouvoir vacille. La polémique autour du protocole d'accord de 2001, le fameux MOU 44 sur les zones maritimes revendiquées conjointement avec le Cambodge, a été exhumée avec une violence inouïe. Les ultraroyalistes et les alliés du parti Palang Pracharath accusent le camp démocrate et les restes du gouvernement Shinawatra de vouloir brader l'île de Koh Kut et les précieuses ressources gazières du golfe de Thaïlande au profit des intérêts énergétiques de Phnom Penh. C'est une rhétorique incendiaire, conçue pour hystériser le débat et peindre l'opposition en traîtres à la patrie. Lors des rassemblements des Chemises Jaunes cette semaine, les discours n'étaient pas tournés vers l'avenir économique, mais vers la défense sacrée du territoire, une diversion classique mais efficace pour détourner le regard des échecs économiques patents.
Dans ce théâtre d'ombres, le Parti du Peuple tente de garder le cap de la raison, mais ses dirigeants savent qu'ils marchent sur un champ de mines. Natthaphong Ruengpanyawut doit composer avec la peur insidieuse d'une dissolution post-électorale. Les plaintes s'empilent déjà sur le bureau de la Commission électorale et de la Cour constitutionnelle, déposées par des activistes en service commandé. L'histoire bégaye cruellement en Thaïlande : gagner les urnes est souvent le prélude à une défaite judiciaire. Les observateurs italiens et européens présents à Bangkok notent avec inquiétude cette singularité thaïlandaise où le droit n'est plus un garde-fou, mais une arme de destruction politique massive. Si le Parti du Peuple remporte une victoire écrasante dimanche, comme le prédisent les instituts de sondage indépendants, la véritable bataille ne fera que commencer lundi matin. Ce ne sera pas celle du parlement, mais celle des tribunaux, où des juges non élus auront, une fois de plus, le pouvoir d'effacer le choix de millions de citoyens au nom d'une définition de la morale publique que beaucoup jugent aujourd'hui obsolète et partisane.
Le tigre fatigué face au dragon américain
Au-delà des intrigues de palais et des calculs politiciens, c'est une angoisse beaucoup plus tangible qui étreint la gorge de la Thaïlande en ce mois de février 2026. L'économie, autrefois fierté du "Tigre asiatique", ressemble aujourd'hui à un patient sous assistance respiratoire que les médecins se disputent le droit de soigner sans jamais s'accorder sur le diagnostic. La décision de l'administration américaine d'imposer des droits de douane punitifs de 19 % sur les exportations thaïlandaises a agi comme un révélateur brutal des fragilités structurelles du royaume. Dans les zones industrielles de l'Eastern Economic Corridor, vitrine technologique chérie par l'ancien régime militaire, le silence des chaînes de montage commence à se faire pesant. Les usines d'électronique et d'automobile, maillons essentiels de la chaîne d'approvisionnement mondiale, voient leurs commandes fondre, prises en étau entre le protectionnisme américain et la concurrence féroce du Vietnam voisin, qui a su signer les bons accords de libre-échange au bon moment.
Cette crise exogène percute de plein fouet une crise sociale endogène. La Thaïlande est devenue l'une des sociétés les plus inégalitaires au monde. À Bangkok, les gratte-ciels rutilants et les galeries d'art contemporain côtoient des bidonvilles invisibles où la dette des ménages atteint des niveaux asphyxiants, dépassant 90 % du PIB. La classe moyenne, ce pilier de la stabilité sociale, se sent déclassée, prise au piège. Les promesses de "Digital Wallet" et de distribution d'argent liquide, phares de la campagne précédente, se sont évaporées ou transformées en mesures d'aide ciblées et insuffisantes, laissant un goût amer de trahison. Le coût de la vie, en particulier l'énergie et l'alimentation, a grimpé en flèche, rendant le quotidien des Thaïlandais des campagnes, producteurs de riz et de caoutchouc, insoutenable. Ils voient les prix de leurs récoltes stagner sur le marché mondial tandis que le prix de l'engrais et du carburant explose, une équation impossible qui nourrit une colère sourde et profonde, prête à exploser dans les urnes.
C'est là que réside le véritable clivage de ce scrutin, bien plus profond que l'opposition entre Rouges, Jaunes et Oranges. C'est le fossé entre une gérontocratie militaro-royaliste qui vit dans le mythe d'une Thaïlande agraire et hiérarchisée, et une jeunesse connectée, mondialisée, qui ne rêve que de modernité et d'ouverture. Les jeunes diplômés, qui forment le gros des troupes du Parti du Peuple, ne veulent pas seulement changer de gouvernement, ils veulent changer de modèle de société. Ils refusent la conscription militaire, ils réclament la fin des monopoles de la bière et de l'énergie détenus par une poignée de familles oligarques, et ils exigent le droit de critiquer librement les institutions. Pour eux, le vote de dimanche est un référendum sur leur avenir : resteront-ils dans un pays qui se fossilise ou parviendront-ils à briser le plafond de verre ? L'exode des cerveaux est déjà une réalité ; si l'espoir démocratique est à nouveau écrasé, c'est toute une génération qui pourrait tourner le dos à son propre pays.
La communauté internationale observe ce scrutin avec une attention mêlée de lassitude. Les investisseurs étrangers, japonais et européens en tête, sont fatigués de l'instabilité chronique et de l'imprévisibilité juridique. Ils savent que quel que soit le vainqueur dimanche, la route sera longue. Si la coalition conservatrice menée par Bhumjaithai se maintient par des jeux d'alliances douteux, la stagnation économique et la fuite des capitaux risquent de s'accélérer, transformant la Thaïlande en "homme malade" de l'ASEAN. Si l'opposition réformiste l'emporte et parvient à former un gouvernement, elle devra affronter la résistance farouche d'une bureaucratie et d'une armée qui n'ont aucune intention de céder leurs privilèges. Le 8 février 2026 ne sera donc pas une fin, mais un commencement périlleux. Dans la touffeur de Bangkok, chacun retient son souffle, conscient que le royaume est arrivé à un carrefour historique : se réinventer dans la douleur ou sombrer doucement dans une nostalgie autoritaire qui ne nourrit personne. Le bulletin de vote, ce petit morceau de papier, porte en lui le poids écrasant de ces destins contraires.