MEMOIRE D URNES
8 Février 1871 : L'urne et la blessure allemande

Il est des silences en politique qui sont plus assourdissants que les clameurs des meetings. Celui qui enveloppe la France en ce début de mois de février 1871 a la texture glacée de la défaite et l'odeur de la poudre froide. L’hiver est terrible, l'un des plus rudes du siècle, comme si le ciel lui-même s’était mis au diapason de la débâcle nationale. Sur les routes gelées, les uhlans patrouillent ; dans les villes affamées, on rationne le pain noir. C'est dans ce décor de fin du monde, sous la botte de l'occupant prussien et sur les ruines du Second Empire, que la France est appelée aux urnes.
Ce scrutin du 8 février 1871 n'est pas une élection ordinaire. Il ne s'agit pas de choisir une majorité pour gouverner, mais de choisir entre la vie et la mort d'une nation, entre la saignée continue ou l'amputation immédiate. C’est un vote extorqué par le vainqueur. Otto von Bismarck, le Chancelier de fer, a besoin d'une signature légale au bas du traité de paix qu'il s'apprête à dicter. Il ne veut pas traiter avec le gouvernement provisoire de la Défense nationale, cette entité autoproclamée sur le balcon de l'Hôtel de Ville au lendemain de Sedan. Il veut une France légitime pour valider sa propre victoire. Jamais scrutin n’aura été organisé dans des conditions aussi dramatiques, transformant l’acte citoyen en un plébiscite tragique sur la guerre.
Pour comprendre la violence de ce moment, il faut remonter quelques mois en arrière. L'effondrement de Napoléon III à Sedan, le 2 septembre 1870, a laissé le pays dans un état de sidération. L'Empire, qui se promettait de durer toujours, s'est volatilisé en une après-midi. La République a été proclamée à la hâte, comme on pose un garrot sur une hémorragie. Depuis, des hommes comme Léon Gambetta tentent l'impossible : lever des armées en province, percer l'encerclement de Paris, sauver l'honneur. C'est la « guerre à outrance ». Mais les armées de la Loire sont brisées, Chanzy recule, Bourbaki est en déroute vers la Suisse. Paris, assiégé, mange ses rats et ses éléphants du Jardin des Plantes, bombardé quotidiennement par l'artillerie allemande.
L'armistice signé le 28 janvier 1871 par Jules Favre n'est qu'une pause respiratoire de vingt-et-un jours. Une clause y est explicite : la France doit élire une Assemblée nationale pour décider de la poursuite de la guerre ou de la conclusion de la paix. Le temps politique est donc compressé à l'extrême. Il n'y a pas de campagne électorale au sens moderne. Pas de tournées de candidats, pas de grandes affiches colorées, à peine quelques journaux qui circulent sous le manteau ou par ballon monté. Le débat public est réduit à sa plus simple expression, binaire, brutal : la paix ou la guerre.
La France coupée en deux
D'un côté, les Républicains radicaux, menés par la figure incandescente de Gambetta. Ils incarnent le refus de la défaite, la levée en masse, le souvenir mythifié de l'An II et de 1792. Pour eux, céder une once de territoire est une trahison. Ils tiennent les grandes villes, Paris en tête, mais aussi Lyon, Marseille, Bordeaux. Ils sont le parti de la guerre, de la résistance désespérée, prêts à sacrifier la substance du pays pour ne pas sacrifier son âme.
De l'autre, un immense parti de l'Ordre, informel et hétéroclite, qui regroupe les Monarchistes – Légitimistes fidèles au comte de Chambord et Orléanistes partisans du comte de Paris – et les républicains modérés. Ils n'ont qu'un mot à la bouche : la paix. La paix tout de suite, quel qu'en soit le prix. Ils représentent la France des notables, des terroirs, cette "France profonde" qui a donné ses fils pour une guerre dynastique qu'elle ne comprenait pas et qui refuse de les sacrifier pour une république parisienne qu'elle craint.
La fracture est géographique, sociologique, ontologique. Paris, fiévreuse, républicaine et belliciste, est coupée du reste du pays. La province est silencieuse, conservatrice et pacifiste. Le système électoral, le scrutin de liste départemental à un seul tour, va agir comme une loupe grossissante de cette divergence. Il favorise les listes d'union et les personnalités connues localement. Or, qui connaît-on dans les campagnes quand l'administration impériale s'est effondrée ? Le châtelain, le notaire, l'ancien député de la Monarchie de Juillet. Les structures sociales traditionnelles, que l'on croyait enfouies sous vingt ans de bonapartisme et de modernité haussmannienne, resurgissent avec une vigueur inouïe à la faveur du désastre.
Le 8 février, les Français votent. Dans 43 départements, ils votent sous l'œil de l'occupant allemand. Le résultat est sans appel, un raz-de-marée qui balaie les espoirs des républicains avancés. Sur les 638 sièges pourvus (les élections multiples et les sièges vacants compliquent le décompte exact), les monarchistes en raflent près de 400. C'est une majorité écrasante, inespérée pour les partisans du trône. On voit revenir à l'Assemblée des noms à particule que l'on croyait sortis des livres d'histoire, des descendants de chouans, des grands propriétaires terriens. C'est "l'Assemblée des Ruraux", comme la surnommera avec mépris le républicain Gaston Crémieux.
Les Bonapartistes, eux, sont anéantis, réduits à une vingtaine de sièges, payant le prix du désastre militaire. Les Républicains obtiennent environ 200 élus, mais ils sont très divisés entre modérés et radicaux. Surtout, leur géographie électorale est un aveu de faiblesse : ils sont cantonnés aux grandes métropoles et à l'Est patriote. Paris élit une liste de "gloires" républicaines et socialistes : Louis Blanc, Victor Hugo, Garibaldi, Clemenceau, Rochefort. La capitale a voté contre la province, la ville a voté contre la campagne.
Mais au-dessus de ces partis, un homme triomphe : Adolphe Thiers. L'ancien ministre de Louis-Philippe, l'historien du Consulat et de l'Empire, celui qui avait prédit l'impréparation de l'armée en 1870, est élu dans 26 départements à la fois ! C'est un plébiscite sur son nom. Il incarne la compétence, l'ordre bourgeois et, surtout, la paix honorable. Il est le point d'équilibre de cette France traumatisée.
L'Assemblée qui se réunit à Bordeaux le 12 février, dans le Grand Théâtre transformé en parlement provisoire, est une anomalie historique. Elle est monarchiste, mais elle va devoir fonder une République, ne serait-ce que temporairement, pour signer la paix. Les monarchistes sont majoritaires mais divisés entre les partisans du drapeau blanc et ceux du drapeau tricolore. Ils sont pressés d'en finir avec la guerre pour rétablir l'ordre social menacé par l'agitation révolutionnaire qui couve à Paris.
C'est ici que se joue toute la subtilité politique de Thiers. Par le "Pacte de Bordeaux", il gèle la question constitutionnelle. "Je jure de ne vous tromper jamais", lance-t-il aux députés, promettant de se consacrer exclusivement à la pacification et à la libération du territoire, renvoyant à plus tard le choix entre Roi et Président. Thiers est nommé "Chef du pouvoir exécutif de la République française", un titre provisoire pour une situation qui ne l'est pas moins.
La signification politique de ce scrutin est immense. La France a voté avec ses tripes, par instinct de survie. Elle a rejeté l'aventure gambettiste, jugée suicidaire. Elle a désavoué Paris, perçue comme une cité tyrannique qui prétend imposer sa volonté et ses révolutions à l'ensemble de la nation. C'est la revanche de la province taiseuse sur la capitale bavarde. Mais c'est aussi un vote de résignation. En élisant des notables conservateurs, le peuple a validé la capitulation avant même qu'elle ne soit signée.
Le prix de la paix et le sang de la Commune
Les conséquences de cette élection sont immédiates et douloureuses. Thiers, mandaté par l'Assemblée, négocie avec Bismarck. Les préliminaires de paix sont acceptés le 1er mars. Le prix est exorbitant : l'Alsace, une partie de la Lorraine (Metz !), et une indemnité de guerre de 5 milliards de francs-or. L'Assemblée ratifie ce démembrement du territoire national, malgré les pleurs et les protestations des députés alsaciens et lorrains qui quittent la salle en une procession funèbre.
Mais la conséquence la plus tragique de ce vote se joue à l'intérieur. Paris, qui a tenu le siège pendant quatre mois, qui a souffert, qui a voté républicain, se sent trahi par cette Assemblée de "Ruraux" qui siège à Bordeaux puis à Versailles. Pour le peuple de Paris, pour la Garde nationale armée, cette capitulation est inacceptable. L'élection du 8 février est perçue comme un coup d'État conservateur contre la République. Le fossé creusé par les urnes va se remplir de sang. Le 18 mars, c'est l'insurrection. La Commune de Paris n'est pas seulement une révolution sociale, c'est d'abord une révolte patriotique contre le verdict défaitiste du suffrage universel provincial. La guerre civile qui s'ensuit, atroce, opposant les Versaillais aux Fédérés, est la réplique sismique directe du scrutin de février. La légitimité légale (l'Assemblée) écrase la légitimité révolutionnaire (la Commune).
Relire l'histoire du 8 février 1871 aujourd'hui, c'est se pencher sur un miroir où se reflètent, déformées mais reconnaissables, nos propres angoisses. La comparaison avec la situation actuelle de la France est frappante à plus d'un titre, même si les canons se sont tus.
D'abord, la fracture territoriale. L'opposition violente de 1871 entre Paris et la Province préfigure ce que les géographes et politologues actuels nomment "l'archipel français". Nous retrouvons cette déconnexion entre des métropoles mondialisées, optimistes, motrices, et une France périphérique, rurale ou désindustrialisée, qui se sent abandonnée et incomprise. Le vote "Rural" de 1871, c'est l'ancêtre du vote protestataire des territoires oubliés. Le mépris des élites parisiennes républicaines de l'époque pour les "cul-terreux" monarchistes résonne étrangement avec les débats sur les "Gilets jaunes" ou le sentiment de déclassement des classes moyennes provinciales.
Ensuite, la question de la souveraineté et du rapport à l'Allemagne. En 1871, l'Allemagne est l'ennemi héréditaire, le vainqueur qui humilie. Aujourd'hui, elle est le partenaire indispensable, le couple moteur de l'Europe. Pourtant, l'asymétrie demeure une préoccupation. La puissance économique allemande, son poids dans les décisions européennes, réveillent parfois le vieux complexe français. En 1871, la France devait payer pour exister ; aujourd'hui, elle doit réformer pour peser. La contrainte extérieure, qu'elle soit militaire (Bismarck) ou économique (les marchés, les règles budgétaires), reste un déterminant majeur de la politique intérieure française.
La crise de la représentativité. L'Assemblée de 1871 était-elle représentative ? Sociologiquement non, politiquement oui, car elle exprimait le désir profond de paix. Aujourd'hui, la crise démocratique se nourrit du sentiment que le vote ne change rien, que les décisions se prennent ailleurs. En 1871, le vote a eu un effet immédiat et brutal : la paix et la perte de l'Alsace-Lorraine. Il y avait une tragique clarté dans l'enjeu électoral que nous avons peut-être perdue dans la complexité technocratique du monde moderne.
Le paradoxe fondateur
L'élection du 8 février 1871 reste une énigme fascinante. Comment une assemblée monarchiste a-t-elle pu fonder la République ? C'est toute l'ironie de l'histoire. Ces "Ruraux", voulant restaurer l'ordre moral et social, ont compris, guidés par Thiers, que "la République est le régime qui nous divise le moins". Ils ont créé, presque malgré eux, les institutions de la IIIe République, ce régime parlementaire, prudent, conservateur, qui allait paradoxalement enraciner l'idée républicaine dans les campagnes françaises.
Il aura fallu la blessure de la défaite et l'humiliation de l'occupation pour accoucher de la France moderne. Ce scrutin nous rappelle que la politique est parfois tragique, qu'elle n'est pas seulement affaire de gestion ou de communication, mais qu'elle touche à la survie même de la communauté nationale. En ce mois de février 1871, la France a regardé l'abîme en face, et elle a choisi de survivre, quitte à s'amputer. C'est une leçon de réalisme politique, brutale et froide, administrée par l'histoire, que l'on ne devrait jamais oublier à l'heure où les orages menacent de nouveau l'horizon européen.