UN JOUR, UN PAYS
Érythrée, le crépuscule interminable de la forteresse de la mer Rouge

Asmara, capitale suspendue à 2300 mètres d'altitude, offre au visiteur rare et encadré le visage trompeur d'une belle endormie. Avec ses cinémas Art déco, ses stations-service futuristes héritées de la colonisation italienne et ses palmiers alignés le long de Harnet Avenue, la ville semble figée dans une nostalgie sépia, un décor de Cinecittà oublié sur les hauts plateaux de la Corne de l'Afrique. Mais derrière cette esthétique de carte postale surannée se cache l'une des dictatures les plus implacables et les plus opaques de la planète. En ce début d'année 2026, l'Érythrée n'est pas seulement un pays ; c'est un camp retranché, une caserne à ciel ouvert où le temps s'est arrêté, non par la grâce d'une préservation patrimoniale, mais par la volonté d'un seul homme : Isaias Afwerki.
À l'aube de ses 80 ans, le président érythréen règne toujours en maître absolu sur ce petit État stratégique qui verrouille le sud de la mer Rouge. Depuis l'indépendance formelle en 1993, il n'a jamais remis son mandat en jeu. Il n'y a pas d'élections, pas de Parlement, pas de presse indépendante, pas de partis d'opposition, et la Constitution ratifiée en 1997 n'est qu'un document fantôme qui prend la poussière dans un tiroir du palais présidentiel. Le pouvoir est exercé par un cercle restreint de généraux et de conseillers issus, pour la plupart, de la lutte armée, tous vieillissants, tous liés au "Patron" par une loyauté cimentée par la peur et la complicité.
L'état politique actuel du pays est défini par une militarisation totale de la société. Le service national, instauré officiellement pour dix-huit mois, est en réalité une conscription à durée indéterminée. Il happe la jeunesse dès la fin du lycée, souvent via le camp d'entraînement de Sawa, véritable antichambre de la servitude, pour la déverser dans l'armée ou dans les ministères, transformant les citoyens en main-d'œuvre corvéable à merci pour l'État. C'est cette réalité qui fait de l'Érythrée l'un des plus grands pourvoyeurs de réfugiés au monde par rapport à sa population. Ceux qui restent vivent dans un système de surveillance généralisée où le "godeffo" — l'informateur — peut être un voisin, un collègue, voire un membre de la famille.
Pourtant, en 2026, la citadelle tremble. L'ennemi héréditaire, l'Éthiopie, gronde à nouveau à la frontière sud. L'alliance de circonstance nouée en 2018 avec le Premier ministre éthiopien Abiy Ahmed, qui avait valu à ce dernier un prix Nobel de la paix prématuré, a volé en éclats. Après avoir combattu côte à côte contre les tigréens du TPLF entre 2020 et 2022, Asmara et Addis-Abeba se regardent désormais en chiens de faïence. Les velléités éthiopiennes de retrouver un accès souverain à la mer Rouge, quitte à user de la force, ont réactivé le complexe obsidional du régime érythréen. Le port d'Assab, ville fantôme et garnison militaire, est redevenu l'épicentre d'une tension régionale qui menace d'embraser toute la Corne de l'Afrique. Isaias Afwerki, stratège retors habitué à la survie, a répondu par le silence et la mobilisation, claquant la porte de l'IGAD fin 2025 pour mieux signifier son mépris des instances multilatérales.
Pour comprendre cette psyché nationale faite de fierté ombrageuse et de paranoïa aiguë, il faut remonter le fil d'une histoire singulière, forgée dans le fer et le sang. L'Érythrée est une invention coloniale, découpée par l'Italie à la fin du XIXe siècle. Rome y a investi massivement, rêvant d'en faire la "Colonia Primogenita", une vitrine industrielle et agricole. Cette période a laissé une empreinte indélébile : elle a créé une conscience territoriale distincte de celle du grand voisin éthiopien, une modernité technique et urbaine qui, très tôt, a donné aux Érythréens le sentiment d'être à part.
La défaite italienne en 1941 ouvre une parenthèse d'administration britannique, période d'effervescence politique et syndicale, avant que les Nations Unies, dans un arbitrage douteux, ne lient le sort de l'Érythrée à celui de l'Éthiopie impériale sous forme de fédération en 1952. L'annexion pure et simple par l'empereur Haile Selassie dix ans plus tard, au mépris de l'autonomie érythréenne, sera l'étincelle de la guerre de Trente Ans.
C'est ici que réside la clé de voûte du système actuel. La lutte pour l'indépendance, débutée en 1961, n'a pas seulement été une guerre de libération ; elle a été un laboratoire politique et social unique en Afrique. Face à l'indifférence du monde et au soutien massif des superpuissances (les États-Unis puis l'URSS) à l'Éthiopie, les rebelles érythréens ont développé une idéologie de l'autosuffisance radicale. Le Front Populaire de Libération de l'Érythrée (FPLE), qui a pris l'ascendant sur les rivaux du FLE dans les années 70, a construit une société souterraine : hôpitaux dans des grottes, usines de médicaments dans le bush, écoles sous les bombardements.
Isaias Afwerki, commissaire politique devenu chef incontesté, a modelé ce mouvement à son image : austère, discipliné, secret et impitoyable. La victoire militaire totale de 1991, lorsque les chars du FPLE sont entrés dans Asmara sans aide étrangère significative, a validé cette doctrine. "Nous ne devons rien à personne" est devenu le mantra national. L'indépendance de 1993 a été accueillie dans une liesse populaire indescriptible, portant l'espoir d'une "Renaissance africaine". L'Érythrée était alors choyée par l'Occident, vue comme un modèle de développement rigoureux, sans corruption.
Mais le ver était dans le fruit. La culture du secret militaire, nécessaire au maquis, n'a jamais laissé place à la transparence civile. Le tournant tragique s'opère en 1998, lorsqu'un conflit frontalier apparemment mineur autour du village de Badme dégénère en une guerre de tranchées bouchère contre l'Éthiopie, faisant près de 80 000 morts. Cette guerre a brisé l'élan du pays et fourni à Afwerki l'alibi parfait pour geler toute réforme. En septembre 2001, alors que le monde avait les yeux rivés sur les tours de New York, le régime a opéré sa purge stalinienne : arrestation des "G-15", ces compagnons de lutte qui réclamaient la démocratie, et fermeture de toute la presse privée. Depuis ce jour, la nuit est tombée sur Asmara.
Cette trajectoire historique éclaire la perspective politique actuelle : le régime ne changera pas de l'intérieur, car il est structurellement conçu pour ne pas changer. L'appareil d'État et le parti unique, le Front Populaire pour la Démocratie et la Justice (FPDJ), sont fusionnés. L'économie est une économie de commandement, tenue par les conglomérats du parti (comme la Red Sea Trading Corporation) qui contrôlent tout, de l'importation de sucre à la construction.
Pourtant, les défis qui s'amoncellent à l'horizon sont existentiels. Le premier est biologique. La question de la succession d'Isaias Afwerki est le tabou ultime à Asmara. Si le nom de son fils, Abraham Isaias Afwerki, circule avec insistance, promu à des postes clés et souvent vu aux côtés de son père lors de visites diplomatiques, une transmission dynastique du pouvoir à la nord-coréenne n'est pas garantie. La vieille garde des généraux, qui détient la réalité de la force feu, pourrait avoir d'autres ambitions, et l'absence d'institutions pour canaliser une transition rend le scénario du chaos post-Afwerki tout à fait plausible.
Le deuxième défi est économique. L'Érythrée survit sous perfusion. Elle dépend des revenus de la mine (or, cuivre, potasse), exploitée avec des partenaires chinois, et de la "taxe de la diaspora", cet impôt de 2% prélevé sur les exilés via les consulats, souvent sous la contrainte du chantage aux services consulaires pour les familles restées au pays. Mais cette économie de rente ne crée pas d'emplois. La fuite des cerveaux et des bras est hémorragique. Un pays qui se vide de sa jeunesse se vide de son avenir. L'agriculture, pilier de la subsistance, reste vulnérable aux aléas climatiques, et l'isolement diplomatique freine tout investissement d'infrastructure majeur, hors ceux dictés par des intérêts stratégiques étrangers.
C'est justement sur le plan géopolitique que l'Érythrée joue sa partition la plus complexe. Sa position géographique est sa seule véritable richesse inaliénable. Avec plus de 1000 kilomètres de côtes sur la mer Rouge, face au Yémen et à l'Arabie Saoudite, sur la route maritime la plus fréquentée du monde menant au canal de Suez, l'Érythrée est un terrain immobilier de premier ordre pour les puissances globales. Isaias Afwerki l'a bien compris, lui qui pratique une diplomatie transactionnelle dénuée de tout affect. Il loue ses bases, offre des facilités, puis expulse ses hôtes quand le vent tourne ou que l'orgueil national est piqué.
Les relations avec les voisins restent volcaniques. Le Soudan à l'ouest est en guerre civile, et l'Érythrée y joue un jeu trouble, accueillant des réfugiés tout en surveillant ses propres opposants. Djibouti au sud-est reste un rival distant, avec un contentieux frontalier non résolu. Mais c'est bien l'Éthiopie qui reste l'obsession. Le Premier ministre éthiopien Abiy Ahmed, dans sa quête d'hégémonie régionale, a réveillé les vieux démons. Les déclarations belliqueuses d'Addis-Abeba sur son "droit naturel" à la mer Rouge ont ressoudé, au moins temporairement, le nationalisme érythréen autour du régime. Face à la menace existentielle, la "citadelle" resserre les rangs. Asmara cherche désormais des contre-poids, se rapprochant de l'Égypte et de la Somalie dans une alliance tripartite visant à encercler l'Éthiopie. On assiste à un renversement complet des alliances de la décennie précédente, une valse diplomatique où l'Érythrée, loin d'être isolée, redevient un pivot incontournable, courtisé par la Russie de Poutine qui cherche à s'implanter en mer Rouge, et surveillé de près par la Chine et les Émirats Arabes Unis.
Le paradoxe érythréen est là : un État failli pour ses citoyens, incapable de fournir électricité, eau courante et liberté, mais un État "réussi" dans sa capacité de nuisance et de survie sécuritaire. Le régime a fait de la résilience une idéologie, du silence une arme et de l'attentisme une stratégie. Mais cette stratégie a ses limites. La génération "Sawa", née après l'indépendance, ne partage pas la mystique du maquis de ses aînés. Elle ne connaît que la privation, l'ennui et la peur. La diaspora, de plus en plus vocale et organisée, commence à briser l'omerta, attaquant les festivals culturels du régime en Europe et aux États-Unis, signe que la peur change de camp.
L'avenir de l'Érythrée oscille entre deux scénarios. Le premier est celui d'une implosion lente, une "somalisation" où, à la mort du patriarche, les factions militaires s'entre-déchirent, transformant le pays en zone grise propice à tous les trafics et à l'extrémisme. Le second, plus optimiste mais moins probable à court terme, serait une transition contrôlée, une ouverture à la chinoise ou à la vietnamienne, où le parti unique lâcherait du lest sur l'économie pour sauver sa peau politique.
Pour l'heure, Asmara garde ses mystères. Les rues sont propres, sûres et silencieuses. Le soir, dans les cafés, on boit le macchiato en chuchotant, en regardant vers le sud, vers cette frontière éthiopienne où s'accumulent à nouveau les nuages de l'orage. L'Érythrée reste ce "goulag tropical" décrit par les observateurs, mais c'est un goulag qui tient les clés de la mer Rouge. Tant que la communauté internationale privilégiera la stabilité — même cimetière — sur la liberté, et tant que les rivalités régionales offriront à Isaias Afwerki des opportunités de se rendre indispensable, la forteresse tiendra. Mais les murs s'effritent, et le temps, cet ennemi que l'on ne peut emprisonner, joue désormais contre le dernier maître d'Asmara.