ETATS UNIS - ANNIVERSAIRE
Maura Healey, une nouvelle ère dans le Massachusetts

C'est le 8 février 1971 que débute l'itinéraire de celle qui allait incarner, un demi-siècle plus tard, une rupture majeure dans la continuité politique de la Nouvelle-Angleterre. Maura Tracy Healey naît à Bethesda, dans le Maryland, mais c’est bien dans le creuset du New Hampshire, au milieu d’une fratrie de cinq enfants, que se forge son caractère. Il est impossible de comprendre la trajectoire de cette femme d’État sans revenir à ces premières années où s’entremêlent l’éducation stricte d’une mère infirmière scolaire et l’absence d’un père, ingénieur militaire et capitaine, qui quitte le foyer familial alors qu’elle est encore très jeune. Cette configuration familiale, marquée par le matriarcat de fait et la nécessité de la débrouillardise, constitue le socle de sa personnalité. Elle grandit à Hampton Falls, une petite bourgade qui respire cette Amérique rurale et travailleuse, loin des élites de la côte, bien que géographiquement proche. Elle fête aujourd'hui ses 55 ans.
Son parcours scolaire révèle très tôt une prédisposition pour le leadership, non pas par l’héritage d’un nom, mais par la démonstration de la compétence. Admise au prestigieux Harvard College, elle n’y étudie pas seulement les sciences politiques ; elle y apprend la gestion des hommes et des égos sur les parquets de basket-ball. Capitaine de l’équipe des Crimson, elle occupe le poste de meneuse de jeu. Pour l’historien du politique, ce détail n’est pas anecdotique. Le meneur est celui qui distribue le jeu, qui a la vision périphérique, qui décide du tempo. C’est une école de la décision rapide et collective. Cette passion la mène jusqu’en Europe, à Salzbourg en Autriche, où elle joue professionnellement pendant deux ans. Cette parenthèse européenne, rare pour une future responsable politique américaine, lui offre une ouverture sur le monde, une distance nécessaire avec son propre pays qui enrichira plus tard sa vision de la chose publique.
Le retour aux États-Unis marque le début de son ascension intellectuelle et professionnelle. Elle intègre l’Université du Nord-Est (Northeastern University) pour y obtenir son doctorat en droit en 1998. La carrière qui s’ouvre alors est classique dans sa forme mais singulière dans son exécution. Elle commence par le clerc de juge auprès du juge fédéral A. David Mazzone, une figure respectée qui lui inculque le sens de la rigueur constitutionnelle. Puis, elle rejoint le secteur privé au sein du cabinet Wilmer Hale. Durant sept années, elle y apprend les codes de la défense commerciale, la complexité des litiges financiers, une expérience qui lui sera précieuse lorsqu’elle changera de camp pour devenir le fléau des grandes corporations.
Le tournant politique s’opère en 2007. Elle quitte le confort du privé pour le service public, recrutée par Martha Coakley, alors procureure générale du Massachusetts. C’est ici que se dessine la ligne de force de son engagement : la défense des droits civiques. Elle ne cherche pas immédiatement la lumière, préférant l’efficacité des dossiers. Elle dirige la division des droits civiques, où elle se fait la championne de l’égalité du mariage, contestant avec succès la loi fédérale sur la défense du mariage (DOMA). C’est une victoire juridique, mais c’est avant tout un acte politique fondateur. Elle démontre que le droit est une arme de transformation sociale. Son homosexualité, qu’elle vit ouvertement aux côtés de sa compagne, n’est jamais brandie comme un étendard de revendication stérile, mais s’intègre naturellement dans une quête plus large d’égalité pour tous les citoyens.
En 2014, lorsque Martha Coakley se lance dans la course au gouvernorat, la voie est libre pour son héritière naturelle. La campagne pour le poste de procureure générale révèle une candidate redoutable, capable de lever des fonds et de mobiliser une base militante. Élue, elle devient la première procureure générale ouvertement gay des États-Unis. Son mandat, qui s’étendra de 2015 à 2023, est marqué par une hyperactivité judiciaire qui la place au centre de l’échiquier national. Elle incarne alors ce que l’on pourrait appeler le fédéralisme de résistance. Face à l’administration républicaine de Donald Trump, elle multiplie les recours, plus d’une centaine, contestant les décrets sur l’immigration, les reculs environnementaux et les attaques contre le système de santé. Elle ne fait pas que défendre le Massachusetts ; elle utilise la souveraineté de l’État fédéré pour bloquer ou ralentir la machine fédérale.
Mais c’est sur le front de la crise des opioïdes que son action prend une dimension historique. Refusant la fatalité qui décime les classes populaires blanches de la Rust Belt et de la Nouvelle-Angleterre, elle s’attaque à la racine du mal : l’industrie pharmaceutique. Elle est la première procureure générale à nommer explicitement les membres de la famille Sackler dans une plainte, refusant que l’entreprise Purdue Pharma serve de bouclier à la responsabilité individuelle de ses propriétaires. Ce combat, digne des grandes luttes contre les trusts du début du XXe siècle, force la publication de millions de documents internes et aboutit à des règlements financiers colossaux. Elle démontre ici une compréhension fine des rapports de force économiques : pour faire plier un géant, il faut s’attaquer à sa réputation et à son portefeuille.
L’année 2022 marque l’aboutissement logique de cette montée en puissance. Le gouverneur républicain sortant, Charlie Baker, figure d’un conservatisme modéré et populaire, ne se représente pas. Le champ est libre, mais le défi est immense : briser le "plafond de verre" qui a, jusqu’ici, empêché les femmes d’accéder au poste suprême de l’exécutif du Massachusetts. Sa campagne est un modèle de discipline. Face à Geoff Diehl, un candidat soutenu par la frange la plus radicale du parti républicain, elle occupe le centre, parlant pouvoir d’achat, logement et éducation. Elle ne se laisse pas enfermer dans les débats culturels où son adversaire tente de l’entraîner. Le résultat est sans appel : elle l’emporte avec près de 64 % des voix.
Le 5 janvier 2023, sur les marches de la State House à Boston, elle prête serment. L’image est forte : la première femme gouverneure, la première lesbienne à diriger un État américain (simultanément avec Tina Kotek dans l’Oregon), succède à une longue lignée masculine. Mais au-delà du symbole, c’est le retour d’une gouvernance démocrate unifiée dans un État qui, paradoxalement, aimait confier son exécutif à des républicains modérés pour contrebalancer une législature très à gauche. Elle doit prouver qu’elle n’est pas la gouverneure d’un camp, mais celle de tous les résidents du Commonwealth.
Ses premières années de mandat sont placées sous le signe du pragmatisme économique. Elle sait que le Massachusetts perd des habitants, chassés par le coût exorbitant de la vie. Elle lance des réformes fiscales audacieuses pour un démocrate, cherchant à alléger le fardeau des classes moyennes et à rendre l’État plus compétitif. Elle navigue habilement entre l’aile gauche de son parti, qui réclame des dépenses sociales massives, et la nécessité de maintenir l’attractivité économique de la région, pôle mondial des biotechnologies et de l’enseignement supérieur. Sa vie privée, qu’elle partage désormais avec Joanna Lydgate à Arlington, reste un ancrage de normalité dans une vie publique tourbillonnante, rappelant aux électeurs qu’elle partage leurs préoccupations quotidiennes.
Nous voici désormais en février 2026. L’analyse de son action prend une nouvelle épaisseur à l’aune de l’actualité immédiate. Il y a quelques jours à peine, lors de son discours sur l’état du Commonwealth, elle a dressé un bilan de combat. Face à une conjoncture nationale incertaine et aux turbulences politiques venues de Washington, elle a réaffirmé le rôle du Massachusetts comme un sanctuaire de droits et d’innovation. Elle a mis l’accent sur des sujets qui touchent au cœur des foyers : la régulation des réseaux sociaux pour protéger la jeunesse, une initiative qui montre sa capacité à anticiper les nouveaux enjeux de santé publique, succédant à son combat contre les opioïdes.
En ce début d’année 2026, elle se trouve à la croisée des chemins. Le budget qu’elle vient de défendre pour l’année fiscale à venir est un exercice d’équilibre périlleux, tentant de préserver les investissements dans le logement et les transports, talons d’Achille historiques de la région, tout en naviguant dans un contexte de recettes fiscales incertaines. Elle a d’ailleurs clairement laissé entendre son intention de briguer un second mandat, capitalisant sur une popularité qui, si elle a connu l’érosion naturelle du pouvoir, reste solide. Elle incarne aujourd’hui une synthèse politique rare : celle d’un progressisme qui ne renonce pas à l’autorité, d’une identité affirmée qui ne divise pas mais rassemble autour de valeurs communes de dignité et de travail.
Son parcours, de la jeune basketteuse du New Hampshire à la gouverneure affrontant les défis du milieu de la décennie 2020, illustre une mutation profonde du personnel politique américain. Elle n’est pas issue des dynasties traditionnelles, elle n’appartient pas à la majorité sociologique d’hier. Elle représente l’émergence de nouvelles élites, formées par le mérite, le droit et la lutte civique. Alors que le 250e anniversaire de la fondation des États-Unis approche, elle positionne le Massachusetts non comme un musée de la Révolution, mais comme le laboratoire de la démocratie de demain. Son histoire n’est pas finie, elle s’écrit encore au présent, dans les couloirs du Capitole de Boston, où chaque signature de loi continue de façonner le visage d’une Amérique en pleine métamorphose.