FRANCE - MUNICIPALES 2026
Amiens 2026 : Le grand vertige démocratique

Le calme trompeur avant la tempête administrative
La brume glaciale qui enveloppe la cathédrale Notre-Dame semble figer le temps, mais dans les couloirs de l'Hôtel de Ville et les permanences politiques, les horloges tournent à une vitesse affolante. Nous sommes entrés dans une zone de turbulences silencieuses, cet entre-deux crucial qui précède l'ouverture officielle du dépôt des candidatures, fixée par l'arrêté préfectoral au jeudi 12 février prochain. Dans cinq jours, les masques devront tomber et les alliances de couloirs devront se traduire par des listes dûment enregistrées en préfecture. Pour l'heure, Amiens retient son souffle. La ville, marquée par les stigmates de la crise économique nationale et les débats incessants sur l'insécurité, s'apprête à vivre un scrutin municipal qui pourrait clore définitivement l'ère de la transition entamée en 2014.
L'atmosphère en ville est paradoxale. Sur la rue des Trois Cailloux, les passants pressés par le froid semblent loin des calculs d'apothicaires qui agitent le microcosme politique, et pourtant, chaque discussion trahit une attente, une lassitude ou une colère. Les Amiénois savent que cette élection ne sera pas une simple formalité. Le départ annoncé d'Alain Gest de la présidence de la métropole a ouvert une brèche dans l'architecture du pouvoir local, rebattant les cartes bien au-delà de la simple mairie. Hubert de Jenlis, maire depuis octobre 2024 suite à la démission de Brigitte Fouré, joue ici sa légitimité populaire. N'ayant pas été élu directement tête de liste en 2020, il doit prouver qu'il est davantage qu'un héritier ou un gestionnaire de transition. Depuis ses vœux à la population en janvier, il multiplie les apparitions, tentant d'imprimer sa marque, celle d'un centre-droit pragmatique, face à des vents contraires qui soufflent aussi bien sur sa gauche que sur sa droite.
La particularité de ce moment politique réside dans la cristallisation des tensions. Les équipes de campagne peaufinent les derniers tractages, vérifient la conformité des comptes, et s'assurent que chaque colistier est bien éligible. La tension est palpable car personne ne dispose de certitudes. Les sondages, dont le dernier remonte au printemps 2025, laissaient entrevoir un paysage morcelé où la prime au sortant n'est plus une garantie absolue. En ce début février, la ville bruisse de rumeurs sur des ralliements de dernière minute ou des trahisons spectaculaires. C'est le moment où les téléphones portables ne s'arrêtent jamais de vibrer, où les déjeuners discrets dans les restaurants du quartier Saint-Leu scellent le sort de carrières politiques.
Ce qui frappe l'observateur en ce début d'année 2026, c'est l'omniprésence de la question sécuritaire qui a saturé l'espace médiatique local, reléguant parfois les enjeux écologiques ou culturels au second plan. Les récents faits divers et le sentiment d'abandon ressenti dans certains quartiers nord ont imposé un tempo que la majorité sortante tente de maîtriser, mais qui est dicté par ses opposants les plus virulents. Amiens, ville de tradition modérée, semble tentée par la radicalité ou du moins par une demande d'autorité qui transcende les clivages habituels. Alors que les affiches officielles ne sont pas encore collées, la bataille des imaginaires, elle, est déjà engagée depuis des mois, peignant le portrait d'une ville à la croisée des chemins, hésitant entre la continuité rassurante d'une gestion centriste et le saut dans l'inconnu promis par les forces de rupture.
La droite amiénoise au bord de la rupture nerveuse
Au cœur du réacteur municipal, la stratégie d'Hubert de Jenlis repose sur une équation complexe : incarner l'ordre et la stabilité sans paraître immobile. Le maire sortant, investi par Renaissance et soutenu par l'UDI et Les Républicains, défend un bilan qu'il a dû assumer en cours de mandat. Sa force de frappe est institutionnelle ; il tient les manettes, il inaugure, il rassure. Cependant, cette citadelle centriste est assiégée de l'intérieur de son propre camp idéologique. La candidature d'Aurélien Caron, sous la bannière Amiens Ville d'Avenir, est l'épine dans le pied que la majorité n'a pas réussi à retirer. Lancée dès septembre 2025, cette campagne dissidente à droite ne s'est pas essoufflée, bien au contraire. Caron, jouant la carte du renouvellement générationnel et de la fermeté, a imposé ses thèmes : doublement de la police municipale, présence 7j/7, vidéosurveillance accrue.
Cette surenchère sécuritaire oblige Hubert de Jenlis à un grand écart périlleux. S'il droitise trop son discours pour couper l'herbe sous le pied de Caron, il risque de s'aliéner l'aile gauche de sa majorité et les électeurs centristes modérés qui avaient fait le succès de l'ère Brigitte Fouré. S'il reste sur une ligne trop gestionnaire, il prête le flanc aux critiques sur l'inaction et le laxisme. Les dernières semaines ont vu une intensification des échanges aigres-doux par presse interposée. Le camp Caron accuse le maire sortant d'être l'homme du passif, tandis que l'entourage de De Jenlis dépeint Caron comme un aventurier inexpérimenté prêt à diviser la famille libérale au risque de faire gagner la gauche.
Le spectre de la division est réel. L'histoire politique d'Amiens est pavée de défaites dues à des guerres d'ego à droite. Les états-majors parisiens ont bien tenté des médiations, mais la dynamique locale semble échapper aux logiques d'appareils. Les militants des deux camps, souvent issus des mêmes réseaux, se croisent avec froideur sur les marchés. Cette guerre fratricide est aussi une bataille de style : d'un côté, la rondeur institutionnelle et les réseaux établis de l'UDI ; de l'autre, une communication agressive, numérique, ciblant les classes moyennes pavillonnaires et les commerçants excédés par les incivilités.
L'autre inconnue de cette équation à droite est la capacité de résistance du maire sortant face à l'usure du pouvoir. Après deux mandats de l'équipe en place (sous Fouré puis De Jenlis), une forme de fatigue démocratique se fait sentir. Les projets urbains, comme les transformations du centre-ville ou les ajustements du plan de circulation, ont laissé des traces. Aurélien Caron exploite habilement ces mécontentements diffus, promettant une "ville apaisée" et plus verte, avec son plan symbolique de 1000 arbres par an, tentant de disputer à la majorité le monopole de l'écologie de cadre de vie. À cinq jours de l'ouverture des dépôts de liste, la rumeur d'une fusion ou d'un retrait semble s'éloigner, laissant présager un premier tour où la droite partira en ordre dispersé, jouant à la roulette russe avec son avenir municipal.
La gauche face au mirage de l'union et la réalité des urnes
Sur la rive gauche de l'échiquier politique, l'enjeu est tout aussi vital : il s'agit de reconquérir une ville qui fut longtemps un bastion socialiste et communiste. Frédéric Fauvet, à la tête de la liste Pour Amiens en mieux, porte les espoirs d'une gauche qui tente de se reconstruire sur le modèle du Front Populaire, rassemblant socialistes, écologistes, communistes et diverses forces progressistes. Sur le papier, la dynamique semble favorable. L'impopularité du gouvernement national et les difficultés sociales locales offrent un terreau fertile pour un discours de rupture axé sur la justice sociale et les services publics. Fauvet sillonne les quartiers, promettant de remettre l'humain au cœur de la ville, loin des grands projets de bétonisation qu'il attribue à la droite.
Cependant, l'union affichée est fragile. Elle se heurte à la présence obstinée de La France Insoumise, qui, sous la houlette de Samy Olivier et de la liste Amiens en commun, refuse de se dissoudre dans un rassemblement qu'elle juge trop social-démocrate. Cette fracture, béante au niveau national, se retrouve à l'échelle locale avec une acuité particulière. La liste insoumise cible spécifiquement les quartiers populaires d'Amiens Nord et d'Étouvie, là où l'abstention atteint des records, en tenant un discours de combat contre les "élites locales". Ils reprochent à l'union menée par le PS et les Verts d'être trop timorée sur les questions de gratuité des transports ou de logement social.
La figure tutélaire de François Ruffin, bien que député et désormais président de son mouvement Picardie Debout !, plane sur cette campagne. Son positionnement, parfois en décalage avec les appareils parisiens, influence nécessairement la stratégie locale. Si la gauche "institutionnelle" de Fauvet espère capter les déçus du macronisme et les classes moyennes intellectuelles, elle a impérativement besoin des voix populaires captées par LFI pour espérer l'emporter au second tour. Le risque pour la gauche est de revivre le scénario de l'éparpillement, où deux listes concurrentes s'affaiblissent mutuellement au premier tour, empêchant la création d'une dynamique de victoire irrésistible.
Les écologistes, partenaires de la liste Fauvet, tentent quant à eux d'imposer l'urgence climatique comme thème central, mais peinent à faire entendre leur voix singulière au milieu du brouhaha sécuritaire. Ils mettent en avant la rénovation thermique des bâtiments et la végétalisation massive, des thèmes qui peinent parfois à concurrencer les préoccupations immédiates de pouvoir d'achat. Le défi pour Frédéric Fauvet est immense : il doit réussir la synthèse entre une gauche de gouvernement, rassurante et gestionnaire, et une gauche de combat, capable de mobiliser les abstentionnistes. À quelques jours de l'officialisation des listes, les tractations vont bon train pour tenter d'éviter une dispersion fatale, mais les rancœurs historiques et les divergences stratégiques rendent l'exercice périlleux. La gauche amiénoise sait qu'elle a une opportunité historique, mais elle sait aussi qu'elle est sa propre pire ennemie.
La tentation citoyenne et les inconnues du scrutin
Au-delà des blocs traditionnels, cette élection de 2026 voit émerger ou persister des forces qui refusent la bipolarisation. Le groupe Amiens au Cœur, incarné par des figures comme Renaud Deschamps et Julia Bellina, tente de tracer une troisième voie. Forts de leur expérience dans l'opposition municipale, ils rejettent les étiquettes partisanes pour se concentrer sur une approche pragmatique et locale. Leur discours "anti-système", mais constructif, séduit une partie de l'électorat fatiguée des jeux d'appareils. Ils parlent de propreté, de gestion de la voirie, de bon sens, des thématiques qui résonnent fortement dans le quotidien des habitants. Leur défi est de transformer cette sympathie de terrain en vote utile, face à la puissance des machines électorales du maire sortant et de l'union de la gauche.
La question de la participation sera l'arbitre suprême de ce scrutin. Amiens, comme beaucoup de grandes villes, souffre d'une abstention chronique, notamment chez les jeunes et dans les quartiers populaires. Si les listes "citoyennes" ou "indépendantes" parviennent à ramener aux urnes ceux qui ne votent plus, elles pourraient créer la surprise et se retrouver en position de faiseurs de rois au soir du premier tour. La liste de Renaud Deschamps, si elle parvient à se maintenir jusqu'au bout malgré les rumeurs et les pressions, pourrait capter un vote protestataire modéré qui ne se retrouve ni dans le radicalisme de LFI ni dans la gestion de De Jenlis.
Un autre acteur discret mais influent dans cette élection est le monde économique local. Le départ d'Alain Gest de la métropole inquiète les chefs d'entreprise qui craignent une période d'instabilité ou de flottement dans la gouvernance économique du territoire. Les candidats sont tous sommés de clarifier leur vision pour l'attractivité d'Amiens, l'emploi et le développement industriel. Dans ce contexte, les listes indépendantes ou centristes tentent de se positionner comme les garants du développement économique, loin des dogmatismes idéologiques.
Il ne faut pas sous-estimer l'impact des "petits" candidats ou des listes de témoignage qui pourraient émerger avant le 12 février. Dans un scrutin qui s'annonce serré, chaque pourcentage de voix comptera. La dispersion des voix au premier tour pourrait rendre le second tour totalement imprévisible, avec des quadrangulaires ou des fusions contre-nature. Amiens est une ville en attente, une ville qui observe ses prétendants avec un mélange de scepticisme et d'espoir. La campagne officielle qui s'ouvrira dans quelques jours ne sera pas seulement une compétition électorale, mais un véritable test de résilience pour la démocratie locale, dans une époque où la défiance envers les institutions n'a jamais été aussi forte. Le 15 mars prochain, les Amiénois ne choisiront pas seulement un maire, ils choisiront le visage qu'ils veulent donner à leur ville pour la fin de la décennie.