FRANCE - MUNICIPALES 2026

Boulogne-Billancourt : La forteresse de l'ouest à l'heure des choix décisifs

L'hégémonie à l'épreuve de l'usure et des alliances

En ce début février 2026, la deuxième ville d'Île-de-France s'éveille sous un ciel d'hiver métallique, indifférente en apparence à l'effervescence qui règne dans les états-majors politiques. Pourtant, à quelques jours de l'ouverture officielle du dépôt des listes en préfecture, fixée au 12 février, Boulogne-Billancourt est le théâtre d'une manœuvre politique de haute volée. Pierre-Christophe Baguet, le maire sortant, s'apprête à briguer un quatrième mandat avec une stratégie qui tient autant de la force de frappe que de l'instinct de survie : l'union sacrée. L'édile, solidement ancré à l'Hôtel de Ville depuis 2008, a réussi le tour de force de rassembler sous sa bannière un arc-en-ciel de soutiens allant de sa famille d'origine, Les Républicains, jusqu'à Renaissance, en passant par l'UDI et le MoDem. Cette "Majorité Rassemblée", comme il se plaît à la nommer dans les tribunes municipales désormais suspendues pour cause de réserve électorale, a pour objectif de tuer le match dès le premier tour, réitérant ainsi la performance de 2020 où il avait été réélu avec plus de 60 % des voix sans coup férir.

Cependant, cette apparente omnipotence dissimule des lignes de faille que la campagne commence à révéler. L'investiture récente apportée par "Nouvelle Énergie", le mouvement de David Lisnard, confirme l'ancrage à droite du maire, mais elle doit cohabiter avec les soutiens de la majorité présidentielle, créant un équilibre parfois précaire. Dans les allées du marché Billancourt ce matin, les tracts distribués ne parlent que de "stabilité" et de "continuité", des maîtres-mots dans cette commune riche des Hauts-de-Seine où la gestion de la dette et la fiscalité modérée sont érigées en dogmes absolus. Pierre-Christophe Baguet joue sur du velours : il incarne la figure rassurante du gestionnaire, celui qui a mené à bien la transformation de l'île Seguin avec la Seine Musicale et qui promet désormais de finaliser les derniers aménagements sans bouleverser la quiétude des riverains.

Pourtant, l'ambiance n'est pas tout à fait celle d'un plébiscite annoncé. L'usure du pouvoir, après dix-huit ans de mandat, est un argument qui circule, non pas tant dans l'opposition de gauche, mais au sein même de la bourgeoisie boulonnaise. Certains électeurs, fidèles à la droite mais lassés par la longévité de l'équipe en place, s'interrogent sur la nécessité d'un renouvellement. C'est sur cette fine ligne de crête que se joue le début de campagne du maire sortant : démontrer qu'il a encore l'énergie et la vision pour projeter Boulogne dans la décennie 2030, tout en verrouillant un appareil politique local qui ne laisse aucune tête dépasser. La machine électorale est en marche, puissante, financée, et organisée, mais elle doit affronter un ennemi invisible : l'indifférence d'une partie de l'électorat qui considère l'élection comme jouée d'avance, risquant ainsi de faire grimper une abstention qui pourrait fragiliser la légitimité du futur conseil municipal.


La guerre fratricide et le spectre de la législative de 2025

Si la façade de la majorité semble unie, les coulisses de la droite boulonnaise résonnent encore des échos de la bataille législative partielle de janvier 2025. Ce scrutin, qui a vu s'affronter violemment les différentes nuances de la majorité gouvernementale et de la droite républicaine, a laissé des traces indélébiles. Antoine de Jerphanion, figure locale bien connue et ancien adjoint, s'est émancipé de la tutelle du maire pour tracer son propre sillon. En ce mois de février 2026, il incarne la principale menace pour Pierre-Christophe Baguet sur son flanc droit. Tête de liste déclarée de "Boulogne-Billancourt nous rassemble", il tente de fédérer les déçus du "baguettisme" et les orphelins d'une droite libérale qui ne se retrouve pas dans le compromis permanent avec la macronie, ou inversement, ceux qui trouvent le maire trop conservateur.

La candidature de Jerphanion n'est pas anecdotique. Elle brise le mythe de l'unité monolithique de la droite dans ce bastion. En se présentant comme l'homme du renouveau générationnel et de la transparence, il attaque l'équipe sortante sur des angles morts : la gouvernance, la démocratie locale et une certaine forme de "bétonisation" ressentie par certains quartiers. Son score lors de la législative partielle de 2025, où il avait réussi à se hisser au second tour face à la candidate officielle LR-Renaissance, lui confère une légitimité de terrain indéniable. Il sait qu'il ne dispose pas de la "prime au sortant", mais il parie sur une érosion du vote légitimiste et sur la volonté d'une partie des cadres supérieurs et des familles de voir émerger de nouveaux visages.

Cette dissidence oblige le maire sortant à une vigilance de tous les instants. Chaque voix perdue au centre ou à droite est une voix qui éloigne la perspective d'une victoire au premier tour, cauchemar absolu pour l'équipe en place qui redoute une triangulaire incertaine. Les échanges sont âpres. On accuse le dissident de diviser la famille pour des ambitions personnelles ; l'intéressé rétorque qu'il sauve l'honneur d'une démocratie locale anesthésiée. Cette lutte intestine est scrutée de près par les instances nationales des partis, car Boulogne-Billancourt est un laboratoire : si la citadelle se fissure, c'est tout le modèle de gestion de la droite des Hauts-de-Seine qui pourrait être remis en question. À cinq jours de la clôture des dépôts de liste, les téléphones chauffent pour tenter de débaucher les derniers colistiers hésitants, dans une atmosphère de veillée d'armes où les amitiés d'hier se fracassent sur les ambitions d'aujourd'hui.


La gauche en ordre dispersé face au plafond de verre

Pendant que la droite règle ses comptes, la gauche boulonnaise tente d'exister dans une ville qui lui est sociologiquement hostile. La dynamique nationale du Nouveau Front Populaire a eu du mal à se traduire localement par une liste unique et hégémonique. Pauline Rapilly-Ferniot, conseillère municipale d'opposition sortante et figure médiatique des Écologistes (LÉ), mène la liste "L'union de la gauche et des écologistes". Son style direct, ses interventions virales au conseil municipal et son activisme sur les réseaux sociaux lui ont donné une visibilité rare pour une opposante à Boulogne. Elle porte un projet radicalement différent, axé sur l'adaptation de la ville au changement climatique, la réduction de la place de la voiture et une politique de logement social plus offensive.

Cependant, l'unité n'est pas totale. Le Parti Socialiste, qui conserve un ancrage historique bien que ténu, part sous ses propres couleurs avec Judith Shan à sa tête, soutenue par Place Publique et le PRG. Cette division est un handicap majeur dans une ville où la gauche, même unie, peine traditionnellement à franchir la barre des 20 ou 25 %. En partant séparés, les deux blocs risquent de s'affaiblir mutuellement, transformant le premier tour en une primaire sauvage pour le leadership de l'opposition. Pauline Rapilly-Ferniot mise sur la jeunesse et l'urgence écologique pour capter l'électorat bobo du nord de la ville, tandis que la liste socialiste tente de rassurer les électeurs modérés effrayés par certaines prises de position des Insoumis présents sur la liste écologiste.

Le défi pour la gauche est immense : il ne s'agit pas tant de gagner la mairie – un scénario que personne n'ose sérieusement envisager en l'état actuel des forces – que de peser suffisamment pour constituer un groupe d'opposition capable d'influencer les décisions. Les thèmes de campagne, pourtant, ne manquent pas. La cherté de la vie, la difficulté pour les jeunes ménages de se loger à Boulogne, et la saturation des transports en commun sont des sujets qui résonnent bien au-delà de l'électorat de gauche traditionnel. Mais face à la machine Baguet et à la dissidence Jerphanion qui saturent l'espace médiatique, la voix de l'opposition de gauche peine à se faire entendre. Les sondages, rares à l'échelle locale, ne leur promettent pas de miracle, mais l'incertitude sur la participation pourrait réserver des surprises, notamment si l'électorat de droite, sûr de sa victoire, se démobilise massivement.


Béton, sécurité et cadre de vie : les véritables enjeux du scrutin

Au-delà des querelles de personnes, cette élection municipale de 2026 se joue sur des réalités très concrètes pour les 120 000 habitants de Boulogne-Billancourt. L'urbanisme reste le nerf de la guerre. La ville, l'une des plus denses de France, est en perpétuelle mutation. Si l'aménagement de l'île Seguin est le grand œuvre des mandats précédents, les questions de la densification des quartiers du Trapèze et du Pont de Sèvres restent explosives. Les candidats s'affrontent sur la vision de la "ville du quart d'heure". Là où le maire sortant vante une ville apaisée et attractive, ses opposants dénoncent une sur-densification qui asphyxie les services publics, les crèches et les écoles. La question des espaces verts, devenue centrale depuis les canicules des étés précédents, est sur toutes les lèvres, chacun promettant de planter davantage, de "débitumer" et de créer des îlots de fraîcheur.

La sécurité est l'autre pilier de la campagne. Dans ce domaine, Pierre-Christophe Baguet défend un bilan qu'il juge inattaquable, s'appuyant sur un réseau de vidéosurveillance dense et une police municipale armée. Ses concurrents de droite tentent de le déborder en réclamant encore plus de présence humaine, tandis que la gauche pointe du doigt une approche purement technologique au détriment de la prévention. Mais c'est surtout le "cadre de vie" au sens large qui mobilise : la propreté des rues, la gestion des déchets, et la circulation. Les pistes cyclables, sujet de friction habituel, divisent encore : faut-il pérenniser les aménagements temporaires ou repenser le plan de circulation global ?

Enfin, la fiscalité reste le juge de paix. Boulogne-Billancourt jouit d'une réputation de bonne gestionnaire, et aucun candidat ne prendrait le risque de proposer une hausse des impôts locaux. La bataille se joue donc sur l'efficacité de la dépense publique. Comment faire mieux avec autant, voire moins ? C'est l'équation que devront résoudre les prétendants. En ce 7 février 2026, alors que les équipes de campagne bravent le froid pour convaincre les derniers indécis sur les marchés, Boulogne-Billancourt offre le visage d'une ville riche et convoitée, où la stabilité politique est une religion, mais où les fidèles commencent peut-être à douter de la liturgie. Le scrutin des 15 et 22 mars ne sera pas une révolution, mais il dira beaucoup de l'état de la droite française et des aspirations d'une population urbaine aisée face aux défis du siècle.