MEMOIRE D URNES
10 Février 2009 : La victoire en trompe-l’œil

C’était une de ces soirées électorales où l’arithmétique semble, pour quelques heures, suspendre le cours de l’histoire avant de le laisser retomber brutalement sur le réel. Le 10 février 2009, sur l’estrade de son quartier général de Tel-Aviv, Tzipi Livni exultait. Dans sa veste blanche devenue sa signature, celle que la presse internationale s’empressait déjà de qualifier de « nouvelle Golda Meir » ou de « Madame Propre » levait les bras en signe de victoire. Les sondages de sortie des urnes venaient de tomber, et les chiffres, dans leur froideur brute, lui donnaient raison : son parti, Kadima, arrivait en tête. Avec 28 sièges à la Knesset, elle devançait d’une courte tête le Likoud de Benjamin Netanyahou, crédité de 27 élus. Dans n’importe quelle démocratie majoritaire occidentale, l’affaire eût été entendue. La cheffe du parti arrivé premier aurait pris le chemin de la résidence présidentielle pour former le gouvernement. Mais Israël n’est pas une démocratie comme les autres, et ce soir-là, alors que les confettis pleuvaient sur les partisans de Kadima, la géologie politique de l’État hébreu venait de subir un glissement de terrain dont les répliques se font encore sentir aujourd’hui, dix-sept ans plus tard.
Car derrière l’illusion d’optique des deux grands partis au coude-à-coude se cachait une réalité beaucoup plus sombre pour le camp de la paix. La victoire de Livni était une victoire à la Pyrrhus, un dernier sursaut d’un centrisme moribond face à une vague de fond nationaliste et religieuse. Si l’on additionnait les sièges, le bloc de droite, dominé par le Likoud et ses alliés naturels — les partis ultra-orthodoxes et l’extrême droite nationaliste — totalisait 65 mandats sur 120. Le « camp de la paix », cet assemblage hétéroclite allant de la gauche sioniste aux partis arabes, n’en comptait que 55. Benjamin Netanyahou, renard politique s’il en est, ne s’y était pas trompé. Quelques minutes après le discours triomphal de sa rivale, il montait à son tour sur scène pour revendiquer la victoire, non pas celle de son parti, mais celle de son camp. Ce 10 février 2009 marquait moins le sacre d’un homme que l’effondrement d’un système de pensée.
Pour comprendre cette élection charnière, il faut remonter le fil d’une année terrible. Israël sortait tout juste de l’opération « Plomb durci » dans la bande de Gaza. Pendant trois semaines, en janvier, l’armée israélienne avait pilonné l’enclave palestinienne pour tenter de faire cesser les tirs de roquettes du Hamas. La poussière des bombardements était à peine retombée lorsque les électeurs se sont rendus aux urnes. L’atmosphère était lourde, saturée par une anxiété sécuritaire que les sirènes d’alerte dans le sud du pays avaient rendue palpable. La guerre avait, comme souvent, figé les positions et marginalisé les discours de compromis. Le processus d’Annapolis, lancé par George W. Bush, semblait déjà appartenir à une autre époque. Ehud Olmert, le Premier ministre sortant, avait été contraint à la démission, non pas par les urnes, mais par les juges, emporté par des scandales de corruption qui avaient écœuré l'opinion publique. Kadima, son parti, héritage d’Ariel Sharon, se retrouvait orphelin, cherchant à se réinventer derrière la figure austère et légaliste de Tzipi Livni.
La campagne électorale s’était jouée sur une ligne de fracture brutale. D’un côté, Tzipi Livni tentait de maintenir en vie l’idée que la sécurité d’Israël passait par un accord politique avec les Palestiniens. Elle incarnait cette bourgeoisie ashkénaze laïque, rationnelle, convaincue que le temps jouait contre l’État juif et qu’il fallait se séparer des Territoires pour sauver la démocratie. De l’autre, Benjamin Netanyahou, revenant de sa traversée du désert après sa défaite de 1999, martelait un message simple : la sécurité d’abord. Pour lui, tout retrait territorial était une invitation au terrorisme. Gaza, évacuée unilatéralement en 2005 par Sharon, était devenue une base de lancement de missiles iranienne aux portes d’Ashkelon. Son argumentaire portait : pourquoi céder la Cisjordanie si c’est pour y voir le Hamas prendre le pouvoir comme à Gaza ?
Mais le véritable phénomène de cette campagne, celui qui allait dynamiter les équilibres traditionnels, s’appelait Avigdor Lieberman. Avec son parti Yisrael Beiteinu (« Israël notre maison »), cet ancien videur de boîte de nuit, immigré de Moldavie, avait réussi une OPA hostile sur le débat public. Son slogan, d’une efficacité redoutable, « Pas de loyauté, pas de citoyenneté », visait directement la minorité arabe israélienne, accusée d’être une cinquième colonne. Lieberman ne parlait pas d’économie, ni vraiment de religion. Il parlait d’identité et de force. Il captait l’exaspération d’une partie de l’électorat russe, mais aussi celle des classes populaires séfarades déçues par le Likoud et le Shas. En obtenant 15 sièges, il devenait le faiseur de rois incontournable, reléguant le Parti travailliste, jadis colonne vertébrale de l’État, à une humiliante quatrième place avec seulement 13 élus. La chute de la maison travailliste, dirigée par un Ehud Barak brillant général mais piètre politique, était l’autre grand enseignement de ce scrutin. Le parti de Ben Gourion et de Rabin n’était plus qu’une force d’appoint.
Les semaines qui suivirent le 10 février furent un théâtre d’ombres où se joua le destin de la décennie suivante. Le président Shimon Peres, vieille conscience de la nation, respecta la tradition démocratique en confiant d’abord à Tzipi Livni la tâche de former une coalition. Ce fut le chemin de croix de la « dame de fer » du centre. Pendant des semaines, elle tenta de négocier. Mais l’arithmétique était implacable. Pour gouverner, elle avait besoin soit des ultra-orthodoxes du Shas, soit des nationalistes de Lieberman. Or, Livni, par intégrité ou par rigidité politique, refusa de payer le prix demandé. Le Shas exigeait des milliards de shekels pour ses écoles religieuses et une garantie qu’aucune discussion sur le partage de Jérusalem n’aurait lieu. Livni dit non. Lieberman voulait des gages sur l’union civile et une ligne dure envers les Arabes. L’alliance était contre-nature.
L’échec de Livni ouvrit la voie royale à Netanyahou. Là où sa rivale avait échoué au nom des principes, « Bibi » réussit au nom du pragmatisme cynique. Il comprit immédiatement que sa survie politique dépendait de l’arrimage du Likoud aux partis religieux et à l’extrême droite naissante. Il paya le prix fort au Shas, flatta l’ego de Lieberman en lui offrant le ministère des Affaires étrangères — un diplomate au style de bulldozer pour représenter l’État juif, l’ironie ne manqua pas de faire grincer des dents dans les chancelleries européennes — et réussit même le tour de force de débaucher Ehud Barak pour le maintenir à la Défense. Ce gouvernement, investi le 31 mars 2009, était l’un des plus larges de l’histoire d’Israël, mais son centre de gravité avait irrémédiablement basculé.
L’arrivée de Barack Obama à la Maison Blanche, quelques semaines avant ce scrutin, ajoutait une dimension géopolitique cruciale à cette séquence. Le nouveau président américain, fort de son discours du Caire à venir, voulait relancer le processus de paix et mettre fin à la colonisation. Il se retrouvait face à un Premier ministre israélien qui avait bâti sa campagne sur le refus exact de ces concessions. Le choc des personnalités et des visions allait structurer les huit années suivantes. Netanyahou, tacticien hors pair, allait passer son temps à manœuvrer pour ne rien céder sur l’essentiel, acceptant du bout des lèvres, lors du discours de l’université Bar-Ilan en juin 2009, le concept d’un État palestinien démilitarisé, pour mieux en vider la substance par la suite, tout en multipliant les implantations en Cisjordanie.
Avec le recul, l’élection de 2009 apparaît comme le moment où Israël a choisi la gestion du conflit plutôt que sa résolution. La doctrine Netanyahou, qui allait dominer sans partage ou presque jusqu’à nos jours, prenait racine ici : l’idée que la question palestinienne pouvait être cantonnée à un problème économique et sécuritaire, que l’on pouvait « tondre la pelouse » à Gaza tous les deux ou trois ans tout en normalisant les relations avec le monde arabe sans passer par la case Ramallah. C’était le triomphe du statu quo, vendu comme la seule politique responsable face à un Moyen-Orient en feu. Tzipi Livni et son rêve d’un règlement définitif à deux États furent balayés par cette logique. Elle incarna, le temps d’une législature, une alternative qui n’avait pas de prise sur le corps électoral réel d’Israël, de plus en plus religieux, de plus en plus à droite, et profondément traumatisé par l’échec de la seconde Intifada.
Si l’on regarde cette élection depuis notre point d’observation actuel, en ce début d’année 2026, la ligne droite qui relie le 10 février 2009 au désastre du 7 octobre 2023 saute aux yeux. La coalition hétéroclite mais ancrée à droite que Netanyahou a forgée à l’époque a posé les bases de sa longévité. En légitimant l’extrême droite de Lieberman, il a ouvert la porte, une décennie plus tard, à des figures encore plus radicales comme Itamar Ben Gvir ou Bezalel Smotrich, qui sont devenus des acteurs centraux du jeu politique. La disparition progressive du Parti travailliste, amorcée brutalement en 2009, a laissé le champ libre à une polarisation extrême où le centre ne se définit plus par un projet de paix, mais uniquement par son opposition à la personne de Netanyahou.
L’ambiance de 2009, ce mélange de résignation et de virage sécuritaire, préfigurait l’enfermement d’Israël dans une forteresse technologique et mentale. Le mur de séparation, le dôme de fer (déployé quelques années plus tard), tout concourait à rendre le conflit invisible aux yeux des habitants de Tel-Aviv, jusqu’à ce qu’il leur explose au visage. Tzipi Livni avait prévenu que le temps ne jouait pas en faveur d’Israël. Netanyahou a parié l’inverse : qu’avec une économie forte — la « start-up nation » a explosé sous ses mandats — et une puissance militaire incontestée, Israël pouvait s’affranchir des contraintes diplomatiques traditionnelles. Le scrutin de 2009 a validé ce pari dans les urnes. Les électeurs ont choisi la promesse de sécurité immédiate contre l’incertitude d’une paix future.
Il est fascinant d’observer comment les thèmes de la campagne de 2009 résonnent avec une cruelle actualité. La question de l’Iran, déjà, obsédait Netanyahou qui voyait en Téhéran la main invisible derrière le Hamas et le Hezbollah. Le refus de diviser Jérusalem était déjà un totem intouchable. Mais ce qui frappe, c’est l’absence progressive de partenaire. En 2009, l’Autorité palestinienne de Mahmoud Abbas était encore un interlocuteur crédible pour une partie de la classe politique israélienne et pour l’Occident. La victoire du Likoud a figé le partenaire palestinien dans une impuissance qui a fini par le discréditer aux yeux de son propre peuple, pavant la voie à la radicalisation.
La tragédie de Tzipi Livni est celle de Cassandre. Elle avait vu juste sur la démographie et sur la nécessité de séparer les deux populations pour préserver le caractère juif et démocratique de l’État. Mais elle n’a pas su parler le langage des peurs israéliennes, un langage que Netanyahou maîtrise avec une virtuosité inégalée. En refusant de se salir les mains dans la tambouille politicienne des coalitions, elle a gardé sa dignité mais perdu le pouvoir. Netanyahou, lui, a montré qu’en Israël, le pouvoir ne se gagne pas au centre, mais en consolidant sa base et en siphonnant ses alliés.
Ce 10 février 2009, les Israéliens n’ont pas seulement élu un parlement. Ils ont entériné un changement de paradigme. Ils ont dit adieu aux années Oslo pour entrer de plain-pied dans l’ère de la citadelle. Une ère où la diplomatie est vue comme une faiblesse et où la force militaire est la seule monnaie d'échange. Les visages ont changé, certains partis ont disparu, d’autres ont changé de nom, mais la structure politique mise en place ce soir-là, cette alliance entre la droite nationaliste et les religieux orthodoxes, demeure la matrice de la politique israélienne contemporaine. C’est ce verrou que Tzipi Livni n’a pas su faire sauter, et que l’opposition israélienne, dix-sept ans plus tard, cherche encore désespérément à crocheter.
L’histoire retiendra peut-être que c’est en février 2009 que la solution à deux États est cliniquement morte, même si son certificat de décès n’a jamais été officiellement signé. Elle a été enterrée sous les bulletins de vote d’un électorat qui, fatigué des promesses de paix non tenues et effrayé par les roquettes, a préféré confier son destin à celui qui lui promettait non pas la paix, mais la sécurité par la force. Une promesse tenue pendant longtemps, jusqu’à ce qu’elle s’effondre, rappelant que les victoires politiques, aussi brillantes soient-elles, ne peuvent jamais abolir indéfiniment la réalité géopolitique.