FRANCE - MUNICIPALES 2026
Montpellier 2026 : Le laboratoire de la gauche à l'épreuve du réel

La citadelle Delafosse et le pari de la ville apaisée
En ce samedi matin du 7 février 2026, la place de la Comédie, débarrassée de ses échafaudages hivernaux, offre un visage minéral et rénové aux passants qui se pressent vers le Polygone. Le vent froid qui descend des Cévennes ne décourage pas les militants socialistes qui, tract en main, occupent le terrain avec une méthodologie quasi scientifique. Montpellier, septième ville de France, est devenue en six ans la vitrine nationale d'un socialisme de gestion qui se veut à la fois écologique et républicain. Michaël Delafosse, le maire sortant, aborde cette échéance électorale avec la confiance de celui qui a coché les cases de son programme de 2020. L'emblème de son mandat, la gratuité des transports en commun pour tous les habitants de la métropole, est désormais une réalité ancrée dans les mœurs depuis plus de deux ans. C'est l'argument massue, le totem d'immunité que l'équipe sortante brandit face à toutes les critiques sur la dette ou la fiscalité.
Pourtant, la campagne qui s'ouvre officiellement dans quelques jours, avec la clôture des dépôts de liste prévue le 12 février, n'est pas un long fleuve tranquille pour l'édile. Si la "ville apaisée" vantée par les affiches municipales en 4x3 montre des pistes cyclables (les fameuses "vélolignes") désormais connectées et sécurisées, la grogne monte sur les conséquences de cette transformation radicale. Les commerçants de l'Écusson et des faubourgs continuent de dénoncer une accessibilité réduite pour les automobilistes, malgré les parkings relais. Michaël Delafosse, fidèle à sa ligne "Jaurésienne" et républicaine stricte, tente de surplomber la mêlée. Il se pose en rempart contre le désordre, qu'il vienne de l'extrême droite ou de l'extrême gauche, cultivant son image de "maire-professeur" qui explique, parfois longuement, le sens de l'histoire.
Dans son QG de campagne, l'ambiance est studieuse. On y analyse les retours de terrain quartier par quartier, de la Mosson à Port Marianne. La stratégie est claire : saturer l'espace avec le bilan. La création de la police métropolitaine des transports, la rénovation urbaine, et le soutien à la culture via la candidature (finalement échouée mais mobilisatrice) de Capitale Européenne de la Culture, sont mis en avant. Mais le maire sait que son talon d'Achille reste la sécurité au quotidien, un sujet sur lequel l'opposition ne cesse de l'attaquer, pointant du doigt les points de deal persistants et les incivilités. En ce début février 2026, Delafosse joue une partition complexe : il doit rassembler la gauche gouvernementale (PS, PCF, PRG) et les écologistes pragmatiques, tout en évitant que son aile gauche ne s'effrite au profit des listes citoyennes ou insoumises. C'est un exercice d'équilibriste dans une ville où l'électorat est volatil, jeune, et très sensible aux thématiques nationales.
Le maire sortant mise aussi sur sa stature nationale. Souvent cité en exemple par les instances parisiennes du Parti Socialiste comme le modèle de la reconquête urbaine, il bénéficie d'une aura qui dépasse les frontières de l'Hérault. Cependant, cette nationalisation de l'enjeu montpelliérain est à double tranchant. Elle fait de lui une cible privilégiée pour tous ceux qui veulent faire tomber un symbole. Ses adversaires l'accusent d'arrogance et d'une gouvernance verticale, bien loin de la démocratie participative promise. À quelques jours du couperet administratif, Michaël Delafosse affiche une sérénité de façade, persuadé que les Montpelliérains, au moment de glisser le bulletin dans l'urne, privilégieront la stabilité et la "protection" offerte par ses mesures sociales, face aux incertitudes proposées par ses concurrents.
L'ombre du Commandeur et la droite en quête d'identité
Si Michaël Delafosse occupe le centre de la scène, une ombre plane obstinément sur cette campagne : celle de Philippe Saurel. L'ancien maire, battu en 2020, n'a jamais vraiment quitté l'arène politique locale, transformant chaque conseil municipal et métropolitain en tribune pour instruire le procès de son successeur. En ce mois de février 2026, la question qui agitait le landerneau politique depuis des mois a trouvé sa réponse dans une forme de présence hybride et déstabilisatrice. Saurel, avec son mouvement "Montpellier Citoyens", joue la carte de la revanche, non pas frontale, mais asymétrique. Il critique la "bétonisation" qu'il avait lui-même combattue (ou encouragée, selon les points de vue) et se pose en défenseur des "vrais Montpelliérains" contre les "parisiens" et les logiques d'appareils politiques.
Son discours porte, notamment dans les quartiers pavillonnaires et chez une partie des employés municipaux nostalgiques de son style direct, parfois brutal, mais perçu comme "authentique". Il tape fort sur la dette de la métropole, qu'il qualifie d'abyssale, et sur les impôts fonciers qui ont flambé. Cependant, l'ancien maire doit composer avec une équation personnelle difficile : son isolement politique et ses ennuis de santé passés qui reviennent parfois dans les discussions. Il tente de fédérer autour de lui un front "Anti-Delafosse" qui irait des déçus de la gauche aux orphelins de la droite. Car c'est bien là l'autre fait marquant de ce début 2026 : la droite traditionnelle montpelliéraine est en miettes.
Les Républicains et les centristes de l'UDI ou d'Horizons peinent à exister dans une ville sociologiquement ancrée à gauche. Après des années de divisions et de parachutages ratés, la droite locale cherche encore son sauveur. Des tentatives d'union ont été lancées, portées par des figures de la société civile ou des élus régionaux, mais elles se heurtent à la difficulté d'exister entre un maire sortant qui a capté une partie de l'électorat bourgeois et modéré grâce à sa politique de sécurité (police municipale armée, caméras), et une extrême droite qui, bien que ne dirigeant pas la ville, réalise des scores inquiétants aux élections nationales.
Le Rassemblement National, justement, tente de capitaliser sur l'insécurité ressentie. Bien que Montpellier soit historiquement une terre de mission difficile pour le parti à la flamme, le contexte national et les faits divers locaux lui donnent du grain à moudre. Leur candidat, souvent discret dans les débats d'urbanisme, martèle un message unique sur l'ordre et la priorité nationale, espérant capter le vote protestataire des quartiers périphériques oubliés de la "hype" métropolitaine. Face à cela, la droite républicaine tente de proposer une alternative libérale, axée sur l'attractivité économique et la baisse de la dépense publique, mais elle peine à imprimer sa marque. En ce 7 février 2026, les tractations de dernière minute pour la constitution des listes à droite et au centre sont fébriles, chacun cherchant à sauver sa place au conseil municipal, conscient que la victoire finale semble, sauf cataclysme, hors de portée.
La gauche radicale et l'écologie de rupture en embuscade
Sur le flanc gauche de Michaël Delafosse, le danger est plus idéologique que comptable. Le mouvement "Nous Sommes", incarné par Alenka Doulain et soutenu par une partie de La France Insoumise, continue de creuser son sillon. Depuis 2020, cette opposition n'a cessé de dénoncer ce qu'elle appelle le "greenwashing" de la majorité actuelle. Pour eux, la gratuité des transports ne suffit pas à masquer une politique d'urbanisme qu'ils jugent prédatrice, symbolisée par la poursuite de certains grands projets immobiliers (les "Folies") et l'extension urbaine. En ce début d'année 2026, leur campagne est axée sur l'écologie radicale, la démocratie directe et le logement.
La crise du logement est en effet le carburant de cette gauche de rupture. Montpellier reste l'une des villes les plus chères de France pour les locataires, et la précarité étudiante y est endémique. "Nous Sommes" propose des mesures drastiques : encadrement strict des loyers, réquisition des logements vacants, et moratoire sur les nouvelles constructions de bureaux. Ils accusent Delafosse d'être le maire des promoteurs et de la gentrification. Ce discours résonne fort dans les amphithéâtres des universités et dans les milieux associatifs du quartier Figuerolles ou des Beaux-Arts. La liste citoyenne tente de rééditer l'exploit de 2020, où elle avait manqué de peu le second tour, en élargissant sa base vers les quartiers populaires, souvent abstentionnistes.
Les relations entre cette gauche radicale et les écologistes d'EELV (Les Écologistes) sont complexes. Si une partie des Verts gouverne avec Delafosse, une autre, plus critique, est tentée par l'aventure autonome ou le ralliement à la liste citoyenne. Le débat sur la ZAN (Zéro Artificialisation Nette) et la protection des terres agricoles de la ceinture verte est au cœur des frictions. Pour ces militants, la "ville apaisée" de Delafosse est une ville pour cadres supérieurs à vélo électrique, pas une ville résiliente face au réchauffement climatique. Ils pointent du doigt le retard pris sur la rénovation thermique des bâtiments publics et l'insuffisance de la végétalisation réelle, au-delà des effets d'annonce.
Cette fragmentation de la gauche est le principal risque pour le maire sortant au premier tour. Si l'addition des voix "Nous Sommes", LFI et des déçus de l'écologie gouvernementale dépasse un certain seuil, cela pourrait le mettre en difficulté pour le second tour, l'obligeant à des négociations périlleuses. En ce mois de février 2026, les réunions publiques de la gauche alternative font le plein, portées par une jeunesse militante qui ne se reconnaît pas dans le "social-réalisme" du PS. Ils veulent faire de Montpellier le laboratoire non pas de la gauche de gouvernement, mais de l'écologie sociale et populaire. La bataille culturelle est intense : d'un côté la laïcité républicaine stricte de Delafosse, de l'autre l'inclusivité et les luttes intersectionnelles portées par ses opposants de gauche.
Urgences du quotidien et bataille des imaginaires
Au-delà des étiquettes, cette élection municipale de 2026 à Montpellier se joue sur le terrain rugueux du quotidien. La question de la propreté, serpent de mer de la politique locale, est revenue en force. Malgré les campagnes de communication sur le "civisme", les rues du centre ancien souffrent toujours d'une image dégradée. Les opposants de tous bords s'engouffrent dans cette brèche, diffusant sur les réseaux sociaux des photos de poubelles qui débordent ou de tags sauvages, symboles selon eux d'une gestion défaillante des services techniques. Le maire sortant répond par des chiffres : augmentation des effectifs de nettoyage, brigade anti-incivilités, mais le ressenti des habitants est plus difficile à combattre que les statistiques.
L'autre grand sujet qui sature l'espace médiatique en ce 7 février 2026 est l'avenir de la métropole et sa place sur la carte européenne. Montpellier, qui a toujours joué la carte de l'attractivité et de la croissance démographique ("la surdouée"), s'interroge sur son modèle. Faut-il continuer à accueillir 4 000 nouveaux habitants par an alors que les infrastructures saturent et que l'eau manque ? C'est le débat de fond qui traverse cette campagne. Certains candidats, notamment à gauche et chez les régionalistes, prônent la "démétropolisation" et le ralentissement, tandis que Delafosse et la droite défendent, avec des nuances, la poursuite du développement économique autour des pôles d'excellence comme la MedVallée (santé, alimentation, environnement).
Ce projet MedVallée, lancé en grande pompe au début du mandat précédent, est scruté à la loupe. Est-ce un succès créateur d'emplois ou une coquille vide marketing ? Les électeurs demandent des comptes. De même, la transformation du quartier de la gare Saint-Roch et les projets autour de la future gare TGV Sud de France (toujours mal connectée selon les usagers) sont des points de friction. La mobilité reste le nerf de la guerre. Le "Bustram" (bus à haut niveau de service), censé compléter le réseau de tramway, est en cours de déploiement, mais les travaux exaspèrent les automobilistes coincés dans les embouteillages du matin.
Enfin, il y a l'impalpable : l'ambiance, l'âme de la ville. Montpellier a toujours été une ville frondeuse, jeune, un peu rebelle. Michaël Delafosse tente d'incarner une ville plus "sérieuse", plus "tenue", ce qui plaît aux propriétaires et aux séniors, mais qui agace une partie de la jeunesse festive qui se sent chassée du centre-ville par la fermeture administrative des bars ou les arrêtés anti-bruit. C'est peut-être là que se jouera l'élection, dans ce conflit de générations et d'usages. En ce samedi de février, alors que le soleil commence à percer les nuages sur l'Esplanade Charles-de-Gaulle, Montpellier hésite entre la validation d'un modèle de gestion rassurant et le désir d'une nouvelle aventure collective. Les sondages, rares et gardés secrets par les états-majors, laisseraient entendre un maire sortant en tête mais sans certitude de plier le match rapidement, laissant présager un entre-deux tours fiévreux.