MEMOIRE D URNES

11 Février 2007 : le dentiste d'Achgabat

C'était un dimanche d'hiver glacial au cœur de l'Asie centrale, ce 11 février 2007, lorsque le destin du Turkménistan bascula d'une tyrannie fantasque vers une autocratie bureaucratique. Achgabat, la capitale de marbre blanc plantée au milieu du désert du Karakoum, retenait son souffle. Pour la première fois de sa courte histoire post-soviétique, le pays allait connaître un bulletin de vote sans le nom de Saparmourat Niazov. Le « Turkmenbachi », père de tous les Turkmènes, s'était éteint subitement en décembre précédent, laissant derrière lui un pays orphelin de son demi-dieu mais riche de ses immenses réserves gazières. Ce jour-là, sous l'œil bienveillant mais distrait de la communauté internationale, se jouait une pièce de théâtre politique dont l'acteur principal n'était autre qu'un ancien dentiste au sourire énigmatique : Gourbangouly Berdimoukhamedov.

Pour comprendre la saveur particulière de cette élection, il faut se replonger dans l'atmosphère surréaliste qui régnait alors sur ce pays grand comme l'Espagne mais peuplé de seulement cinq millions d'âmes. Pendant deux décennies, Niazov avait transformé cette ancienne république soviétique en un parc à thème à la gloire de sa propre personne. Il avait renommé les mois de l'année d'après le nom de sa mère, fait ériger une statue en or pivotante pour qu'elle suive toujours la course du soleil, et imposé la lecture du Ruhnama, son livre de spiritualité, comme unique horizon intellectuel de la nation, conditionnant même l'obtention du permis de conduire à sa mémorisation. Le système de santé, ironie du sort, avait été démantelé par caprice présidentiel, les hôpitaux de province fermés et les médecins licenciés, le dictateur estimant que ceux qui voulaient se soigner n'avaient qu'à venir à la capitale.

C'est dans ce décor d'absurdité tragique que surgit Gourbangouly Berdimoukhamedov. L'homme n'était pas un général bardé de médailles ni un chef de tribu charismatique. Il était dentiste de formation. Sa trajectoire, d'une banalité apparente, cachait une habileté manœuvrière redoutable. Devenu ministre de la Santé en 1997, il avait survécu aux purges incessantes qui décimaient l'entourage du Turkmenbachi. On chuchotait à Achgabat, avec la prudence de ceux qui craignent les oreilles du ministère de la Sécurité nationale, qu'il était peut-être le fils illégitime du défunt dictateur, seule explication plausible à sa longévité politique et à sa ressemblance physique troublante avec Niazov jeune. Quoi qu'il en soit, à la mort du « Père », le dentiste ne trembla pas. La Constitution prévoyait que l'intérim soit assuré par le président du Parlement, Ovezgeldy Atayev. Mais dans les heures qui suivirent l'annonce du décès, Atayev fut opportunément arrêté pour une sombre histoire de mariage familial, laissant le champ libre au vice-Premier ministre Berdimoukhamedov pour s'emparer des rênes et organiser le scrutin.

La campagne électorale qui précéda le vote du 11 février fut un chef-d'œuvre de simulacre démocratique. Pour donner le change à l'Occident, qui lorgnait avec avidité sur les quatrièmes réserves mondiales de gaz naturel, le régime autorisa la candidature de cinq autres prétendants. Une première, en apparence. Mais il suffisait de gratter le vernis pour voir que la diversité n'était que de façade. Tous les candidats étaient issus du Parti démocratique du Turkménistan, l'unique formation politique autorisée. Le vice-ministre du Pétrole, le maire d'une ville de province ou le chef d'un district rural : aucun n'avait l'envergure ni même l'intention de contester le pouvoir au favori. Leurs discours étaient des clones, louant la sagesse du défunt Niazov et la compétence de son successeur désigné. On assistait à une compétition de loyauté plutôt qu'à un débat d'idées.

Pourtant, une brise légère d'espoir, ou du moins de changement, flottait sur cette campagne. Berdimoukhamedov, conscient que le pays étouffait, esquissa quelques promesses de réformes qui, dans le contexte turkmène, passaient pour une révolution. Il s'engagea à rétablir le versement des retraites que Niazov avait supprimées pour un tiers des personnes âgées, à réformer le système éducatif en allongeant la scolarité et, audace suprême, à offrir un accès, certes très surveillé, à Internet. Il promit même le retour de l'opéra et du ballet, arts bannis par son prédécesseur qui les jugeait « non conformes à la mentalité turkmène ». Ces promesses, distillées lors de tournées savamment orchestrées où des foules en habits traditionnels l'accueillaient avec des fleurs et des chants, suffirent à créer une attente. Le peuple, sevré de tout, voulait croire que le dentiste saurait soigner les maux de la nation.

Le jour du scrutin, le 11 février, les bureaux de vote ouvrirent dès l'aube. L'organisation était méticuleuse, soviétique dans sa rigueur et son obsession du chiffre. Les autorités annoncèrent une participation dépassant les 98 %, un chiffre qui, dans n'importe quelle démocratie libérale, aurait suscité l'hilarité, mais qui ici témoignait de l'efficacité du contrôle social. Voter n'était pas un droit, mais un devoir, une preuve d'allégeance. Les électeurs se pressaient, glissant leur bulletin dans des urnes transparentes, sous le regard des fonctionnaires du régime. Il n'y avait pas d'observateurs de l'OSCE pour contester la régularité du processus, seulement quelques invités triés sur le volet qui louèrent la bonne tenue des opérations.

Le résultat, proclamé le 14 février, fut sans appel : Gourbangouly Berdimoukhamedov était élu avec 89,23 % des voix. Ce score, bien que plébiscitaire, marquait une rupture sémantique avec l'ère Niazov, où les scores de 99,9 % étaient la norme. C'était la manière subtile du nouveau président de dire au monde : « Regardez, nous changeons, mais pas trop vite ». L'investiture qui suivit fut fastueuse. Sur un tapis blanc symbolisant la bonne fortune, le nouveau président jura sur le Coran et le Ruhnama, scellant la continuité tout en incarnant le renouveau.

L'analyse de cette élection ne peut se faire sans évoquer le contexte géopolitique brûlant de l'époque. En 2007, le Turkménistan était l'objet de toutes les convoitises. La Russie de Vladimir Poutine, via le géant Gazprom, contrôlait l'essentiel des exportations gazières turkmènes via les gazoducs de l'ère soviétique. Moscou voyait d'un bon œil ce transfert de pouvoir ordonné, espérant que le nouveau maître d'Achgabat resterait un partenaire docile. Mais l'Union européenne et les États-Unis, cherchant désespérément à réduire leur dépendance énergétique vis-à-vis de la Russie, espéraient que le « dégel » promis par Berdimoukhamedov ouvrirait la voie au projet de gazoduc transcaspien, qui aurait permis au gaz turkmène de rejoindre l'Europe sans passer par le territoire russe. La Chine, quant à elle, avançait ses pions silencieusement mais sûrement, négociant la construction d'un gazoduc vers l'est qui allait bientôt redéfinir la carte énergétique de la région. Le dentiste se retrouvait donc au centre d'un « Grand Jeu » moderne, courtisé par les puissances mondiales prêtes à fermer les yeux sur la nature du régime pourvu que le gaz coule.

Après l'élection, la transition fut une leçon de realpolitik. Berdimoukhamedov commença par démanteler le culte de la personnalité de Niazov, non pour libéraliser le pays, mais pour y substituer le sien. Les statues en or de Niazov furent progressivement déplacées vers la périphérie, remplacées par des effigies du nouveau président, souvent représenté à cheval ou en tenue de sport. Le titre de « Turkmenbachi » disparut au profit de celui d'« Arkadag », le Protecteur. Les réformes promises furent mises en œuvre au compte-gouttes. L'accès à Internet fut ouvert, mais à des tarifs prohibitifs et sous une censure draconienne. L'éducation fut réformée, mais l'endoctrinement idéologique changea simplement de visage. Le régime resta l'un des plus fermés au monde, une sorte de Corée du Nord avec du gaz, où la dissidence était traitée par l'emprisonnement ou la disparition forcée.

L'anecdote du dentiste remplaçant le dictateur prête à sourire, mais elle révèle la fragilité des structures étatiques dans ces républiques post-soviétiques où les institutions n'existent que pour servir un clan. Berdimoukhamedov n'a pas soigné la démocratie turkmène ; il lui a posé une couronne en or. Il a su naviguer avec une prudence de sioux entre les intérêts russes, chinois et occidentaux, vendant son gaz au plus offrant et garantissant la survie de son régime par la rente énergétique. Il a transformé Achgabat en une ville de marbre et de néons, vide d'habitants mais pleine de palais, symbole d'une richesse qui ne ruisselle jamais vraiment vers le peuple.

Si l'on observe la situation actuelle en ce mois de février 2026, près de vingt ans après cette élection charnière, le parallèle est saisissant et la boucle est bouclée. Le Turkménistan a connu une nouvelle transition, cette fois-ci dynastique. En mars 2022, Gourbangouly Berdimoukhamedov a cédé la présidence à son fils, Serdar. Comme en 2007, l'élection fut un théâtre d'ombres, Serdar l'emportant avec un score soviétique face à des comparses sans relief. L'ancien dentiste n'a pas pris sa retraite pour autant ; il s'est érigé en « Leader national », conservant une influence déterminante sur les affaires de l'État et présidant le Conseil du peuple. Le système mis en place ce fameux 11 février 2007 s'est donc non seulement maintenu, mais il s'est fossilisé.

La promesse d'ouverture de 2007 s'est révélée être un mirage. Le pays demeure une énigme pour les chancelleries, une forteresse où l'information ne filtre qu'au compte-gouttes. Les enjeux gaziers sont toujours là, plus pressants que jamais alors que l'Europe cherche encore à diversifier ses approvisionnements et que la Chine absorbe une part croissante de la production. Le Turkménistan de 2026 ressemble étrangement à celui de 2007 : une autocratie familiale assise sur un trésor géologique, où le culte de la personnalité sert de ciment à une société verrouillée.

L'élection de 2007 ne fut donc pas le début d'une ère nouvelle, mais la confirmation que dans cette partie du monde, le pouvoir ne se partage pas, il se transmet ou se capture. Le dentiste d'Achgabat aura réussi là où tant d'autres ont échoué : mourir dans son lit (ou du moins prendre une semi-retraite dorée) et transmettre le sceptre à sa progéniture, transformant une république ex-soviétique en un sultanat héréditaire qui ne dit pas son nom. L'histoire retiendra que c'est par les urnes, ce 11 février froid et gris, que s'est opérée cette mutation génétique du pouvoir, sous les applaudissements polis d'une communauté internationale trop assoiffée d'énergie pour se soucier réellement de la liberté des Turkmènes.