CHILI - ANNIVERSAIRE

Gabriel Boric, le renouvellement démocratique

Né le 11 février 1986 à Punta Arenas, au cœur de la région de Magallanes et de l'Antarctique chilien, Gabriel Boric Font incarne par sa date de naissance même une génération charnière, venue au monde alors que le crépuscule de la dictature d'Augusto Pinochet commençait à peine à laisser entrevoir l'aube d'une transition démocratique encore incertaine. Cette coïncidence temporelle n'est pas anecdotique ; elle place d'emblée l'homme dans une dynamique historique où la mémoire de l'autoritarisme s'efface progressivement au profit des exigences d'une démocratie à consolider et à réinventer. Issu d'une famille enracinée dans l'extrême sud du pays, fils de Luis Boric Scarpa, ingénieur chimiste d'ascendance croate, et de María Soledad Font Aguilera, d'origine catalane, il grandit loin des cercles de pouvoir de Santiago, dans un environnement où le climat rude forge les caractères et où le sentiment régionaliste nourrit une certaine méfiance envers le centralisme de la capitale. Cette périphérie géographique deviendra plus tard une périphérie politique qu'il s'attellera à ramener au centre du jeu institutionnel. Son éducation primaire et secondaire à la British School de Punta Arenas lui confère un bagage culturel solide, mais c'est son départ pour Santiago et son entrée à la Faculté de droit de l'Université du Chili en 2004 qui marquent la véritable rupture biographique, le passage de la province australe au creuset des futures élites nationales. Il fête aujourd'hui ses 40 ans.

L'université se révèle être pour Gabriel Boric le laboratoire de son engagement politique. Il ne s'y contente pas d'étudier les codes juridiques ; il y apprend la grammaire de la contestation et la mécanique des organisations. Militant au sein du collectif Izquierda Autónoma, il s'inscrit dans une gauche critique, désireuse de dépasser le consensus mou de la Concertación, cette coalition de centre-gauche qui a géré la transition post-Pinochet. L'année 2011 constitue le moment fondateur de sa trajectoire publique. Alors que le Chili est secoué par des manifestations étudiantes d'une ampleur inédite réclamant une éducation publique, gratuite et de qualité, Boric émerge comme l'une des figures de proue du mouvement. Son élection à la présidence de la Fédération des étudiants de l'Université du Chili (FECh), en battant la liste communiste de Camila Vallejo, témoigne déjà de sa capacité à fédérer autour d'une ligne politique distincte, autonome, refusant les hiérarchies partisanes traditionnelles. Il incarne alors cette nouvelle gauche libertaire, moins dogmatique que ses aînées mais tout aussi radicale dans ses revendications d'égalité sociale. Bien qu'il ne termine pas son cursus pour devenir avocat, ayant échoué à l'examen final, son apprentissage du droit structure sa pensée : il comprend que la rue doit trouver un débouché institutionnel pour transformer le réel.

Ce passage de la contestation à la représentation s'opère en 2013. Refusant de se fondre dans les partis traditionnels, il se présente comme candidat indépendant aux élections législatives dans sa région natale de Magallanes. Contre toute attente, et défiant le système électoral binominal conçu pour favoriser les grands blocs, il est élu député. Ce premier mandat est celui de l'apprentissage des rouages parlementaires. Si son style détonne – l'absence de cravate, les tatouages, la rhétorique enflammée –, il s'intègre néanmoins au jeu démocratique, prouvant que la radicalité peut s'accommoder du décorum républicain. Réélu confortablement en 2017 avec une majorité écrasante, il devient l'un des piliers du Front Large, ou Frente Amplio, une coalition qui ambitionne de briser le duopole politique chilien. Durant ces années parlementaires, il mène une vie personnelle discrète mais traversée par les questionnements propres à sa génération, n'hésitant pas à évoquer publiquement ses troubles obsessionnels compulsifs, brisant ainsi un tabou sur la santé mentale au sein de la classe politique, un geste qui humanise sa fonction et renforce son lien avec un électorat jeune en quête d'authenticité.

L'histoire s'accélère brutalement en octobre 2019. L'explosion sociale, ou "estallido social", qui embrase le Chili, place Gabriel Boric face à un dilemme cornélien qui révélera sa stature d'homme d'État. Alors que la rue gronde et que la violence menace de faire vaciller les institutions, il choisit la voie du dialogue. Le 15 novembre 2019, bravant les consignes de son propre camp et prenant le risque d'être qualifié de traître par la gauche la plus radicale, il appose sa signature à l'"Accord pour la paix sociale et la nouvelle Constitution". Ce geste solitaire et courageux, qui permet de canaliser la colère populaire vers un processus constituant, marque une rupture avec le purisme militant. Il démontre une compréhension fine des rapports de force : la politique n'est pas seulement l'art de l'idéal, c'est aussi celui du compromis nécessaire à la survie de la démocratie. Cette décision, bien que contestée sur le moment, lui confère une légitimité nouvelle, celle d'un dirigeant capable de placer l'intérêt supérieur de la nation au-dessus des logiques partisanes.

La course à la présidence en 2021 s'ouvre dans ce contexte de recomposition politique. Après avoir remporté la primaire de sa coalition face au candidat communiste Daniel Jadue, Boric se hisse au second tour face à José Antonio Kast, représentant d'une droite conservatrice et nostalgique de l'ordre autoritaire. L'élection prend l'allure d'un référendum sur l'avenir du modèle chilien. En rassemblant une coalition hétéroclite allant du centre-gauche aux mouvements sociaux, Gabriel Boric l'emporte avec plus de 55 % des voix, devenant à 35 ans le plus jeune président de l'histoire du Chili. Son accession au palais de La Moneda en mars 2022 symbolise l'arrivée au pouvoir d'une génération qui n'a pas connu la dictature mais qui en subit les héritages économiques et sociaux. Sa vie privée, partagée alors avec l'anthropologue et politologue Irina Karamanos, fait également l'objet d'une modernisation protocolaire : elle refuse le titre de Première dame pour reformuler la fonction, avant que le couple ne se sépare officiellement fin 2023, une rupture gérée avec une transparence qui tranche avec les hypocrisies habituelles du pouvoir.

L'exercice du pouvoir se révèle cependant être une épreuve de vérité. L'euphorie de la victoire laisse rapidement place à la rudesse de la réalité gouvernementale. Le rejet massif par la population, lors du référendum de septembre 2022, du projet de nouvelle Constitution soutenu par le gouvernement constitue un revers majeur. Il oblige le président à un recentrage politique et à un remaniement ministériel, intégrant des figures du "Socialisme Démocratique", héritiers de cette Concertación qu'il avait tant critiquée. Cette mue pragmatique illustre sa capacité d'adaptation : sans renier ses idéaux de justice sociale, de féminisme et d'écologie, il apprend à naviguer avec un Parlement fragmenté où il ne dispose pas de la majorité. Son mandat est marqué par des crises successives : l'inflation galopante, la crise sécuritaire liée à la montée de la criminalité organisée, et les feux de forêt dévastateurs qui ravagent le centre-sud du pays. Sur le plan international, il se distingue par une position de principe sur les droits de l'homme, critiquant sans détour les dérives autoritaires tant à droite qu'à gauche, au Venezuela ou au Nicaragua, affirmant une gauche démocratique et universelle.

Sa vie sentimentale connaît un nouveau chapitre avec sa relation avec Paula Carrasco, chimiste environnementale et basketteuse, officialisée courant 2024, offrant l'image d'un homme qui tente de préserver une part de normalité au sommet de l'État. La fin de son mandat approche, et le bilan se dessine en demi-teinte, entre les promesses transformatrices des débuts et les contraintes de la realpolitik. Il a néanmoins réussi à faire avancer des réformes emblématiques comme la réduction du temps de travail à 40 heures, l'augmentation du salaire minimum et la mise en place d'une redevance minière, tout en maintenant les équilibres macroéconomiques, rassurant ainsi les marchés qui craignaient une dérive populiste. Le processus constitutionnel, bien que laborieux et ayant abouti à un second rejet en 2023 d'un texte cette fois trop conservateur, aura eu le mérite de canaliser institutionnellement les tensions du pays, clôturant provisoirement le débat constitutionnel pour se concentrer sur les urgences sociales.

Gabriel Boric vit ses dernières semaines au palais de La Moneda. La passation de pouvoir est imminente, prévue pour le mois de mars, marquant la fin d'un cycle politique intense. Le président sortant s'attelle à la fermeture de ses dossiers et à la préparation d'une transition républicaine ordonnée avec son successeur élu lors du scrutin de fin 2025. Dans ces derniers jours de mandat, il multiplie les déplacements en province, revenant notamment dans son Magallanes natal, comme pour boucler la boucle d'un itinéraire qui l'a mené des confins du monde au centre du pouvoir. L'actualité de ce début février est encore marquée par la gestion des conséquences des incendies saisonniers qui continuent de menacer certaines zones, rappelant la vulnérabilité climatique du Chili, un combat qui aura été le fil rouge de son action. Gabriel Boric s'apprête à quitter la présidence non plus comme l'agitateur étudiant de 2011, mais comme un homme d'État qui a éprouvé la lourdeur de la charge et la complexité de réformer une société traversée par des fractures profondes. Son héritage politique réside peut-être moins dans une transformation radicale du modèle chilien que dans la démonstration que la démocratie peut intégrer ses propres contestataires pour se renouveler, évitant ainsi la rupture violente au profit d'une évolution négociée, fut-elle douloureuse et lente. Il laisse un pays apaisé sur le plan institutionnel mais toujours en quête d'une justice sociale plus aboutie, un chantier qu'il aura ouvert mais qu'il appartient désormais à l'histoire de poursuivre.