MEMOIRE D URNES

12 Février 2017 : l'antidote allemand

C'était un dimanche gris de février à Berlin, de ceux où le ciel bas de la capitale allemande semble peser sur la coupole de verre du Reichstag. Ce 12 février 2017, pourtant, l'ambiance à l'intérieur du bâtiment historique n'était pas à la morosité, mais à la gravité solennelle. Alors que le monde occidental semblait pris de vertige, secoué par les répliques sismiques du Brexit britannique et de l'élection de Donald Trump aux États-Unis, l'Allemagne s'apprêtait à accomplir un rituel démocratique d'une stabilité désarmante. L'élection du président fédéral par l'Assemblée fédérale n'est d'ordinaire qu'une formalité protocolaire, une chorégraphie bien huilée de la démocratie parlementaire. Mais en ce début d'année 2017, elle revêtait une dimension quasi existentielle. Il ne s'agissait pas seulement de désigner le successeur du pasteur dissident Joachim Gauck, qui avait choisi de ne pas se représenter, mais d'envoyer un signal. Un signal de raison face aux passions tristes, un message de continuité face aux ruptures brutales qui menaçaient l'ordre libéral international. L'Europe retenait son souffle, les yeux rivés sur ce scrutin indirect qui allait porter au château de Bellevue un homme incarnant jusqu'à la caricature la culture du compromis à l'allemande : Frank-Walter Steinmeier.

Pour comprendre la portée de cette élection, il faut se replonger dans l'atmosphère électrique de l'époque. Nous sommes moins d'un mois après l'investiture de Donald Trump à la Maison-Blanche. La rhétorique incendiaire du nouveau président américain, son mépris affiché pour l'Union européenne et l'OTAN, ses attaques contre la presse, ont plongé les chancelleries européennes dans la stupeur. À Berlin, l'inquiétude est palpable. Angela Merkel, la chancelière inamovible, s'apprête à affronter une année électorale difficile, marquée par les cicatrices de la crise des réfugiés de 2015 et la montée en puissance de l'Alternative pour l'Allemagne (AfD). Dans ce contexte de fragmentation et d'incertitude, la Grande Coalition, cette alliance de raison entre les chrétiens-démocrates de la CDU/CSU et les sociaux-démocrates du SPD, cherchait un candidat commun capable de rassurer. Le choix de Frank-Walter Steinmeier, alors ministre des Affaires étrangères, s'est imposé non par enthousiasme débordant, mais par nécessité politique. Il était le plus petit dénominateur commun, l'homme qui ne ferait pas de vagues, le diplomate chevronné capable de tenir la barre dans la tempête.

L'Assemblée fédérale qui se réunit ce jour-là offre un spectacle singulier, mélange improbable de rigueur constitutionnelle et de folklore sociétal. Composée pour moitié des 630 députés du Bundestag et pour l'autre moitié de délégués envoyés par les parlements régionaux des seize Länder, elle est le miroir grossissant de la société allemande. On y croise bien sûr l'élite politique, d'Angela Merkel à Sigmar Gabriel, mais aussi des figures de la société civile choisies par les partis pour illustrer leur ouverture. Le sélectionneur de l'équipe nationale de football, Joachim Löw, côtoie la drag-queen Olivia Jones, tandis que des écrivains, des acteurs et des syndicalistes mêlent leurs voix à celles des élus. Cette diversité, pourtant, ne doit pas faire illusion sur l'issue du scrutin. La "GroKo" dispose d'une écrasante majorité arithmétique. L'élection est jouée d'avance, verrouillée par les états-majors des partis. C'est précisément ce que dénoncent les critiques : une démocratie de couloirs, où les postes suprêmes se négocient à huis clos entre partenaires de coalition, loin de la fureur populaire qui gronde à l'extérieur.

Face à la machine Steinmeier, les autres candidatures font figure de témoignage. Die Linke, la gauche radicale, a présenté Christoph Butterwege, un politologue spécialiste de la pauvreté, pour dénoncer les fractures sociales d'une Allemagne riche mais inégalitaire. L'AfD, qui n'est pas encore entrée au Bundestag mais siège dans de nombreux parlements régionaux, a désigné Albrecht Glaser, un ancien trésorier local de la CDU viré à l'extrême droite, dont la présence même dans l'enceinte du Reichstag sonne comme un avertissement. Les Électeurs libres de Bavière ont quant à eux misé sur Alexander Hold, un juge de télévision populaire, tentative un peu dérisoire de surfer sur la vague anti-système. Mais aucun de ces candidats ne peut rivaliser avec le poids lourd social-démocrate. Frank-Walter Steinmeier est l'archétype du "technocrate rassurant". Ancien chef de cabinet de Gerhard Schröder, architecte des réformes de l'Agenda 2010 qui ont tant coûté au SPD mais redressé l'économie allemande, il est respecté bien au-delà de son camp. Sa popularité, paradoxalement, tient à son absence de charisme flamboyant. Dans une époque dominée par les tribuns populistes et les "hommes forts", sa retenue, son sérieux, sa grisaille même, deviennent des vertus cardinales. Il est l'anti-Trump par excellence. Durant la campagne américaine, il a été l'un des rares dirigeants européens à sortir de sa réserve diplomatique pour qualifier le candidat républicain de "prédicateur de haine". Une sortie qui lui a valu des critiques, mais qui a forgé sa stature de gardien des valeurs démocratiques.

Le résultat du scrutin est sans appel. Dès le premier tour, Frank-Walter Steinmeier recueille 931 voix sur les 1 253 suffrages exprimés. C'est un plébiscite, une démonstration de force de la démocratie représentative allemande. Mais derrière les chiffres, l'analyse politique révèle des nuances plus inquiétantes. L'unanimisme de façade cache mal l'usure du système. Si la CDU a accepté de soutenir un candidat SPD, c'est parce qu'Angela Merkel, affaiblie, n'a pas réussi à imposer l'un des siens. C'est un aveu de faiblesse de la chancelière, contrainte au compromis pour préserver la stabilité de sa coalition à quelques mois des élections législatives. Le discours d'acceptation du nouveau président, prononcé juste après l'annonce des résultats, restera comme l'un des moments forts de cette journée. Loin des platitudes d'usage, Steinmeier livre un plaidoyer vibrant pour la liberté et la démocratie. Il évoque le "courage" (Mut) nécessaire pour défendre l'acquis européen. "Nous ne vivons pas sur une île de bienheureux", lance-t-il, conscient que l'Allemagne ne pourra pas indéfiniment rester à l'abri des vents mauvais qui soufflent sur l'Occident. Il appelle à défendre la "force du droit" contre le "droit du plus fort", une pique à peine voilée à l'encontre de la nouvelle administration américaine et des autocrates qui, de Moscou à Ankara, défient l'ordre libéral.

Ce 12 février 2017 marque ainsi l'apogée d'une certaine idée de l'Allemagne : une puissance tranquille, consciente de ses responsabilités historiques, qui tente désespérément de maintenir la cohésion de l'Europe face au délitement. Steinmeier incarne cette "responsabilité du milieu", ce centre de gravité politique qui refuse de céder aux sirènes des extrêmes. Pourtant, avec le recul, cette élection apparaît aussi comme le chant du cygne d'une époque révolue. La stabilité célébrée ce jour-là était déjà fissurée. Sept mois plus tard, lors des élections fédérales de septembre 2017, le paysage politique allemand allait voler en éclats. L'AfD ferait une entrée fracassante au Bundestag avec près de 13 % des voix, devenant la première force d'opposition. La Grande Coalition, sanctionnée par les électeurs, mettrait des mois à se reformer, au prix d'une paralysie politique inédite. L'élection de Steinmeier était, en quelque sorte, le dernier grand moment de consensus avant la fragmentation.

L'homme qui s'installe au château de Bellevue en mars 2017 va devoir naviguer dans ces eaux troubles. Son mandat, qu'il conçoit comme une magistrature de la parole et de l'influence morale, sera marqué par une lutte constante contre la polarisation de la société allemande. Il multipliera les déplacements dans les régions déshéritées de l'Est, tentera de renouer le dialogue avec les "oubliés" de la prospérité allemande, ceux-là mêmes qui se tournent vers l'extrême droite. Mais la fonction présidentielle en Allemagne, dépourvue de véritable pouvoir exécutif, a ses limites. Steinmeier peut avertir, exhorter, rassembler, mais il ne peut pas trancher. Il est la conscience de la nation, pas son pilote. Sa présidence sera aussi hantée par son passé de chef de la diplomatie, notamment sa politique de rapprochement avec la Russie, cette fameuse "Wandel durch Annäherung" (le changement par le rapprochement) dont il fut l'un des artisans. L'invasion de l'Ukraine par la Russie quelques années plus tard jettera une ombre rétrospective cruelle sur cette stratégie, obligeant Steinmeier à un difficile mea culpa public.

Si l'on observe cette élection de 2017 depuis notre point de vue actuel, en ce début d'année 2026, le contraste est saisissant. Frank-Walter Steinmeier est toujours là, réélu pour un second mandat en 2022, figure paternelle et un peu usée d'une république fédérale qui doute d'elle-même. Mais le pays qu'il préside a changé de visage. La stabilité du "système Merkel" a laissé place à des coalitions tripartites fragiles et querelleuses. Le centre politique, qui semblait si puissant en ce dimanche de février 2017, s'est érodé sous les coups de boutoir des populismes de droite comme de gauche. L'AfD n'est plus un phénomène marginal que l'on pouvait espérer contenir par un "cordon sanitaire", mais une force politique installée, qui pèse sur chaque débat, chaque élection régionale, chaque décision budgétaire. L'élection de 2017 apparaît aujourd'hui comme un moment de nostalgie, le souvenir d'un temps où les grands partis de gouvernement pouvaient encore s'entendre sur l'essentiel, où le consensus n'était pas un gros mot mais une méthode de gouvernement.

La victoire de Steinmeier nous rappelle aussi à quel point l'Allemagne a longtemps cru pouvoir dissocier l'économie de la géopolitique, la prospérité de la sécurité. En élisant un diplomate qui avait fait du dialogue sa boussole, l'Allemagne espérait conjurer le retour de la tragédie dans l'histoire. Elle pensait que la raison finirait par l'emporter sur les passions, que le commerce adoucirait les mœurs internationales, que l'alliance atlantique survivrait aux caprices d'un président américain erratique. Neuf ans plus tard, le réveil est douloureux. L'Allemagne doit réapprendre le langage de la puissance, investir dans sa défense, repenser son modèle énergétique et industriel. Frank-Walter Steinmeier, l'homme du compromis, s'est retrouvé à présider une "Zeitenwende", un changement d'époque qu'il n'avait ni prévu ni souhaité.

Il reste de cette journée du 12 février 2017 une image forte : celle d'une démocratie qui se met en scène pour se rassurer elle-même. Les sourires convenus, les poignées de main chaleureuses, les bouquets de fleurs sous la coupole du Reichstag étaient autant de talismans contre l'incertitude. L'Allemagne disait au monde : "Regardez, ici, tout fonctionne encore. Ici, les institutions sont solides." C'était vrai, et c'était nécessaire. Car dans une Europe orpheline de leadership, menacée de désintégration, la stabilité allemande était le dernier rempart. Si imparfait soit-il, le choix de Frank-Walter Steinmeier a permis à l'Allemagne de traverser les turbulences de l'ère Trump et du Brexit sans sombrer dans le chaos politique. Il a offert au pays une figure d'intégrité et de calme, un point fixe dans un monde en mouvement. Mais il a aussi, peut-être, entretenu l'illusion que le "business as usual" pouvait continuer, que les réformes de fond pouvaient attendre, que le modèle allemand était insubmersible. Une illusion qui s'est dissipée, laissant l'Allemagne d'aujourd'hui face à ses responsabilités et à ses vulnérabilités, dans un monde qui ne lui fait plus de cadeaux.

L'histoire retiendra que ce jour-là, l'Allemagne a fait le choix de la raison. Pas une raison triomphante et arrogante, mais une raison modeste, inquiète, consciente de sa fragilité. C'est peut-être cela, au fond, la marque de fabrique de la démocratie allemande d'après-guerre : cette capacité à produire de la stabilité par la peur du vide, à trouver des hommes gris pour des temps noirs. Frank-Walter Steinmeier n'était pas un héros, et il ne prétendait pas l'être. Il était simplement l'homme dont l'Allemagne avait besoin pour ne pas perdre le nord alors que la boussole du monde s'affolait. En ce sens, son élection fut bien un acte de résistance politique, feutré mais résolu, contre la démagogie ambiante. Un rappel que la politique, dans ce qu'elle a de plus noble, n'est pas l'art de l'invective, mais celui de la construction patiente du commun. Une leçon qui, en 2026, résonne encore avec une acuité particulière, alors que les défis qui se posaient en 2017 n'ont pas disparu, mais ont simplement changé d'échelle et d'intensité.