UN JOUR, UN PAYS
Inde : le grand écart de l’éléphant

En ce début de février 2026, New Delhi offre le visage d'une capitale où se joue, peut-être plus qu'ailleurs, le sort du basculement du monde. Il règne sur Raisina Hill, le siège du pouvoir indien, une atmosphère singulière, mélange de triomphalisme nationaliste et de pragmatisme anxieux. Narendra Modi, entamant la deuxième année de son troisième mandat, n’est plus tout à fait le monarque absolu de la décennie précédente. Les urnes de 2024 ont parlé, imposant au Premier ministre la nécessité de composer avec une coalition, le contraignant à une gymnastique parlementaire qu’il avait oubliée. Pourtant, sur la scène internationale, l’Inde n’a jamais paru aussi incontournable, aussi courtisée, aussi centrale. C’est tout le paradoxe de ce géant démographique devenu la cinquième économie mondiale et qui frappe désormais à la porte du club des trois grands. L’Inde de 2026 se vit comme une "civilisation-état" revenue à sa place naturelle, celle de "Vishwa Guru", le maître du monde, après une parenthèse coloniale vécue comme une humiliation. Mais derrière les slogans du "Bharat" renaissant, la réalité politique est plus complexe, faite de frictions internes et d'un équilibrisme diplomatique qui tient de la haute voltige.
L'état politique actuel du pays est marqué par cette dualité. D'un côté, la machine du Bharatiya Janata Party, le BJP, continue de structurer le paysage mental et politique de l'Inde. L'idéologie de l'Hindutva, cette primauté culturelle et religieuse de l'hindouisme, a profondément pénétré les institutions, des médias à la justice, redéfinissant les contours de la citoyenneté indienne. Le projet de Modi n'est pas seulement électoral, il est culturel : il s'agit de décoloniser les esprits, d'effacer les vestiges de l'Empire britannique et, par extension, ceux de la période moghole musulmane. Cependant, l'érosion de la majorité absolue du BJP en 2024 a marqué un coup d'arrêt à la verticalité du pouvoir. Le fédéralisme indien, que l'on disait moribond, a repris des couleurs. Les États du Sud, moteurs économiques et technologiques du pays, résistent à l'hégémonie culturelle et linguistique du Nord hindi, créant une ligne de fracture que New Delhi doit gérer avec doigté. Sur le plan économique, le tableau est tout aussi contrasté. Les chiffres du PIB sont flatteurs, les infrastructures poussent comme des champignons – aéroports, autoroutes, métros – transformant physiquement le pays à une vitesse stupéfiante. Mais cette croissance peine à créer suffisamment d'emplois pour les millions de jeunes qui arrivent chaque année sur le marché du travail. C'est le talon d'Achille du modèle indien actuel : une modernité brillante au sommet, incarnée par les géants de la tech et les conglomérats industriels, mais une base qui attend toujours les retombées du "ruissellement".
Pour comprendre comment l'Inde en est arrivée à ce moment charnière de 2026, il faut remonter le fil d'une histoire tourmentée, marquée par une quête obsessionnelle de souveraineté. L'Inde moderne naît en 1947 dans le sang et les larmes de la Partition. Ce traumatisme originel, la scission avec le Pakistan, continue de hanter la psyché nationale. L'Inde de Jawaharlal Nehru, le premier Premier ministre, s'est construite en opposition au modèle religieux du Pakistan : elle se voulait laïque, socialiste et démocratique. Nehru, intellectuel formé à Cambridge mais profondément indien, avait une vision : celle d'une Inde guidant le monde post-colonial. C'était l'époque du non-alignement, ce refus de choisir entre Washington et Moscou, non par passivité, mais par volonté d'autonomie stratégique. L'Inde se voulait alors une puissance morale, championne du tiers-monde, misant sur l'autosuffisance économique et la planification d'État.
Les années qui suivirent furent celles de l'apprentissage de la dure réalité géopolitique. La défaite militaire contre la Chine en 1962 fut un choc psychologique majeur, brisant l'illusion de la fraternité asiatique "Hindi-Chini bhai bhai" (Indiens et Chinois sont frères). Cet événement a semé les graines de la méfiance structurelle vis-à-vis de Pékin, qui perdure aujourd'hui. Sous Indira Gandhi, la fille de Nehru, l'Inde s'est durcie. Elle est devenue une puissance nucléaire en 1974, a démembré le Pakistan en 1971 pour permettre la naissance du Bangladesh, et a centralisé le pouvoir à l'extrême, jusqu'à suspendre la démocratie durant l'État d'urgence de 1975-1977. Mais l'économie, bridée par le "Hindu rate of growth" (le taux de croissance hindou, anémique), peinait à décoller, enfermant le pays dans la pauvreté de masse.
Le véritable tournant, celui qui a rendu possible l'Inde de 2026, a eu lieu en 1991. Au pied du mur, avec des réserves de change quasi nulles, le gouvernement de l'époque, dirigé par Narasimha Rao et son ministre des Finances Manmohan Singh, a ouvert la boîte de Pandore de la libéralisation. En démantelant le "License Raj", ce système bureaucratique étouffant, ils ont libéré les énergies entrepreneuriales indiennes. C'est à partir de là que l'Inde a commencé son ascension économique, voyant émerger une classe moyenne avide de consommation et de reconnaissance mondiale. Parallèlement à cette ouverture économique, le paysage politique a muté. Le Parti du Congrès, usé par des décennies de pouvoir, a vu son hégémonie s'effriter au profit des partis régionaux et, surtout, du nationalisme hindou. L'ascension du BJP, porté par la destruction de la mosquée de Babri à Ayodhya en 1992, a marqué la fin du consensus nehruvien. L'Inde laïque a progressivement laissé place à une Inde qui assume son identité majoritaire hindoue. L'arrivée au pouvoir de Narendra Modi en 2014 n'a pas été un accident, mais l'aboutissement de cette longue tectonique des plaques sociétales. Il a su capter les frustrations d'une Inde qui se sentait méprisée par ses propres élites occidentalisées et qui voulait, enfin, être fière de ses racines.
Aujourd'hui, en 2026, ces évolutions historiques éclairent les défis vertigineux qui attendent le pays. L'Inde est à la croisée des chemins. Son premier défi est démographique. Devenue le pays le plus peuplé du monde, dépassant la Chine, elle doit transformer ce "dividende démographique" en puissance réelle. Si elle échoue à éduquer et employer sa jeunesse, ce dividende pourrait se transformer en cauchemar social. Les tensions intercommunautaires, attisées par la rhétorique politique, restent une poudrière. La question de l'intégration de la minorité musulmane, forte de 200 millions d'âmes, dans le récit national hindouiste est l'un des grands non-dits de la stabilité future du pays.
Mais c'est sur la scène extérieure que l'Inde joue sa partition la plus complexe. La politique étrangère indienne, pilotée avec brio par le ministre Subrahmanyam Jaishankar, est devenue un modèle de réalisme cynique. New Delhi ne parle plus de "non-alignement", mais de "multi-alignement". L'Inde veut être amie avec tout le monde, ou du moins, ne dépendre de personne. Elle achète du pétrole à la Russie tout en signant des partenariats technologiques de pointe avec les États-Unis. Elle siège aux BRICS avec la Chine et la Russie, tout en participant au Quad, cette alliance de sécurité avec l'Amérique, le Japon et l'Australie destinée à contenir... la Chine.
C'est là que réside le nœud gordien de la géopolitique indienne en 2026 : la Chine. Malgré le dégel amorcé fin 2024 et les rencontres diplomatiques qui ont suivi, la méfiance reste totale. L'Inde sait qu'elle est la seule puissance asiatique capable, à terme, de rivaliser avec l'Empire du Milieu. La frontière himalayenne reste hérissée de troupes, et la rivalité s'étend désormais à l'Océan Indien, que New Delhi considère comme sa chasse gardée mais où la marine chinoise se fait de plus en plus présente. Pour contrer ce voisin encombrant, l'Inde s'est rapprochée de l'Occident comme jamais auparavant. Avec l'administration américaine, malgré les soubresauts liés aux questions des droits de l'homme ou aux velléités protectionnistes d'un Donald Trump de retour à la Maison Blanche, le partenariat stratégique est profond. Il ne s'agit pas d'une alliance formelle – l'Inde tient trop à son autonomie pour cela – mais d'une convergence d'intérêts vitale. Washington a besoin de l'Inde pour faire contrepoids à Pékin ; l'Inde a besoin de Washington pour ses capitaux et sa technologie militaire.
Pourtant, l'Inde refuse d'être le "caniche" de l'Occident. Elle se pose en leader du "Sud Global", cette majorité planétaire qui refuse de s'aligner sur les diktats du Nord. Elle se veut la voix de l'Afrique, de l'Amérique latine, de l'Asie du Sud-Est, réclamant une réforme des institutions internationales, du Conseil de sécurité de l'ONU au FMI. C'est une posture diplomatique habile qui lui permet de maximiser son influence sans aliéner ses partenaires occidentaux. L'Inde joue sur tous les tableaux, accueillant les investissements japonais, négociant des accords de libre-échange avec l'Europe, tout en maintenant un dialogue stratégique avec Moscou, son vieux partenaire de la Guerre froide, qui reste un fournisseur d'armes crucial même si sa fiabilité est érodée par la guerre en Ukraine.
Les perspectives politiques de l'Inde sont donc celles d'une puissance en devenir qui navigue en eaux troubles. Le pays doit gérer sa propre transformation interne, passant d'une économie agraire à une économie de services et d'industrie, tout en préservant sa cohésion sociale dans un contexte de polarisation religieuse. Le pari de Modi est que la prospérité économique et la fierté nationale suffiront à cimenter l'unité du pays. C'est un pari risqué. Les inégalités se creusent, les régions du Sud s'inquiètent de la domination du Nord, et les institutions démocratiques montrent des signes de fatigue. Mais l'énergie vitale de l'Inde est indéniable. On sent dans les rues de Mumbai, de Bangalore ou de Delhi une soif de réussite, une ambition dévorante qui rappelle l'Amérique du début du XXe siècle.
L'Inde de 2026 n'est pas encore une superpuissance, mais elle en a tous les attributs en gestation. Elle est devenue indispensable. Que ce soit pour la lutte contre le changement climatique, la régulation du numérique ou la stabilité de l'Indo-Pacifique, rien ne peut plus se faire sans elle. Elle est cet "état pivot" (swing state) à l'échelle planétaire, capable de faire pencher la balance d'un côté ou de l'autre. Ses voisins, du Sri Lanka au Bangladesh, regardent ce grand frère avec un mélange de crainte et d'envie, cherchant à profiter de sa croissance tout en évitant d'être étouffés par son étreinte. Le Pakistan, enlisé dans ses crises internes, semble de plus en plus marginalisé face à l'ascension indienne, bien que sa capacité de nuisance nucléaire reste une réalité incontournable.
En définitive, l'Inde trace sa propre voie, celle d'une modernité qui ne serait pas occidentale. Elle cherche à prouver que la démocratie est compatible avec un fort nationalisme civilisationnel, et que l'on peut s'intégrer à la mondialisation tout en rejetant l'hégémonie culturelle de l'Ouest. C'est une expérience politique grandiose et incertaine. Si elle réussit, l'Inde changera la face du monde au XXIe siècle. Si elle échoue, les ondes de choc se feront sentir bien au-delà de l'Asie. Pour l'heure, l'éléphant indien avance, lourd, prudent, mais déterminé, sur le fil tendu de la géopolitique mondiale, exécutant un grand écart périlleux mais fascinant.